La randonneuse du mont Vitosha [Vitocha]

Il fera beau demain matin. Si tu veux, on t'emmène au Vitosha, m'avait dit Angel le samedi après-midi après notre retour à Sofia. Nous passerons te prendre à neuf heures. On, nous, c'était lui et sa jeune femme, Maria.

Neuf heures, ça m'a paru un peu tard : en juillet, le mont Vitosha qui domine Sofia de sa lourde masse sombre se couvre vite de nuages d'orage...Enfin, va pour neuf heures.

Le dimanche matin, ils sont arrivés un peu avant neuf heures. Je fais connaissance avec Maria, une petite jeune femme intimidée parce qu’elle ne parle pas français, mais le regard avenant et le sourire aux lèvres. J'appelle un taxi, Angel et Maria s'installent à l'arrière, moi à côté du chauffeur. Dans l'indication de direction qu'Angel donne au chauffeur, j’entends le mot Simeonovo. C'est là que se trouve le départ des télécabines pour le Vitosha. Angel m’en avait parlé hier, à notre retour de Velingrad, quand nous étions bloqués dans les bouchons créés par des travaux, justement près de Simeonovo.

Arrivés, je règle le taxi ; Maria va prendre les billets, je lui donne l'argent. C'était convenu : il n'était pas question qu'un jeune couple, aux revenus modestes (et ce qu'on appelle revenus modestes en Bulgarie n'est pas comparable à ce qu'on appelle ainsi en France) assume les frais de cette journée.

panorama depuis Vitosha
Depuis la télécabine. Photo ©Tseno Tanev

On m'explique : la télécabine nous monte jusqu'à une station intermédiaire, puis ensuite c'est un télésiège qui nous approche du sommet du massif, le Tcherny Vrah , culminant à 2 29O mètres. Nous sommes sept dans la cabine rouge qui se détache de la gare et entame son ascension comme en glissant lentement le long de la pente, dans une sorte de large couloir à la végétation luxuriante, ouvert dans la forêt de hêtres et de conifères. De temps en temps, nous croisons une cabine qui descend, vide à cette heure, légère, tellement rapide par rapport à la nôtre qui paraît se traîner.

À la station médiane, nous allons sur la gauche d'une esplanade prendre le télésiège.Vieillots, les télésièges. La peinture des lattes de bois y est à l'état de vestiges. Pas le temps de réfléchir, je dois sauter. Je rabats la...comment ça s'appelle ?...disons : la barre de sécurité, et je pose les pieds sur, disons : les étriers ou, plutôt, le repose-pieds. Maria et Angel ont pris le suivant. Je fais des photos. La végétation abondante de mon étape précédente a fait place à des arbustes rabougris et de petits buissons calés entre les blocs des éboulis. L'ultime station est en vue.

C'est là que se produit le drame ! Ou presque. Il y a bien longtemps que je n'ai plus pris de télésiège. Je crois que j'attendais je ne sais quel arrêt…Un homme me fait signe de lever la barre de sécurité. Eh oui, pépère, je veux bien mais...impossible ! Impossible, pardi, parce que je garde les pieds posés sur ledit repose-pieds. Deux hommes se précipitent vers moi, bloquent comme ils peuvent le télésiège au moment où j'allais repartir vers la station d'en bas.

J'ai compris !

Je soulève les pieds, un homme m'aide à relever la barre tandis que son collègue m'arrache presque du siège. Je fais comprendre que je suis désolé, étourdi, empoté...Angel et Maria, qui s'étaient inquiétés, s'approchent. Angel explique que je suis Français...ne comprenant pas le bulgare, je ne sais s'il a ajouté, pour m'excuser, que cette maladresse était congénitale chez les Français. Je ne pense pas parce que ma nationalité paraît me valoir soudain quelque considération de la part du plus âgé de mes sauveteurs : il tient à me dire que ces télésièges avaient été fabriqués à Lyon et installés ici en 1967. Je pense qu’ils n'ont plus été repeints depuis la chute de Todor Jivkov.

Nous prenons le chemin qui doit nous conduire au Tcherny Vrah et au monument élevé à la mémoire d'Aleko Konstantinov [1] quand une voix nous hèle. Une vieille dame qui a quitté la station derrière nous indique de son bâton ferré un sentier à peine visible dans la végétation d'altitude, sentier qui raccourcit le parcours. Nous faisons jonction avec elle. À l'abri de la visière blanche qui ceint une chevelure grise un peu en désordre, des lunettes de soleil semblables à celles qu'affectionne Michel Polnareff cachent ses yeux. Elle est vêtue d'une sorte de survêtement à manches courtes, en tissu léger imprimé de guirlandes de fleurs rouges (des pivoines ? des coquelicots ? des roses stylisées ?) paraissant ruisseler sur un fond jaune clair. On dirait qu'elle a taillé cet étrange vêtement de sport dans quelque surplus de papier peint. Autour de la taille elle a noué par les manches un k-way d'une couleur vert pomme très acide. Dans le dos, un assez gros sac, à la main le bâton ferré et aux pieds des baskets bleu et blanc. Elle a pris la tête de notre petite colonne et elle parle, elle parle, elle parle...On m'en traduit des bribes.

J'apprends ainsi qu'elle a quatre-vingt-un ans, qu'elle avait l'habitude de venir, chaque week-end d'hiver, faire du ski ici avec son mari ; qu'en été, ils allaient faire des courses de haute montagne dans le Rila ou le Pirin ou parfois passer quelques jours au bord de la Mer Noire...Elle marche d'un bon pas, sans aucune manifestation d'essoufflement. Pas moyen de prendre le temps de faire des photos de ces nappes de petites pensées d'un bleu sombre piqueté de jaune, ou de linaigrettes blanches, ou d'autres fleurs d'un orangé intense comme celui des capucines ou des escholtzias.

sommet
Le pic Noir de Vitocha 2291m

Arrivés au-dessous du monument dédié à Aleko Konstantinov, elle s'arrête. Elle met sac à terre, l'ouvre et en tire des pêches qu'elle nous offre. Voilà qui nous désaltère, parce que nous n'avons pas pris la moindre petite bouteille d'eau. Il est vrai que nous n'avions pas prévu de marcher à un tel rythme ! Puis de son sac, elle extrait encore des abricots. Nouvelle distribution. Elle nous parle alors des obsèques de son mari, mort l'an dernier.

Après l'avoir fait incinérer, elle est montée jusqu'au Tcherny Vrah [Черни Връх (Pic noir)] avec l'urne dans son sac à dos, et elle a dispersé une partie des cendres dans le vent. Puis, un peu plus tard, elle s'est rendue au bord de la Mer Noire, dans le lieu qui leur était familier, et elle a dispersé le reste de ses cendres au-dessus des vagues qui venaient mourir sur la plage.

Nous reprenons notre marche jusqu'à une sorte d’esplanade circulaire, surmontée à notre gauche par un empilement de gros rochers (le sommet) et à notre droite bordée par un hôtel. De cette esplanade, nous dominons l'étendue en creux, vaste cuvette évasée, qui constitue la surface du mont Vitosha. On l’imagine enneigée en hiver, des skieurs zigzagant sur ces pentes, prolongeant leurs courses dans des sentiers qui s'enfoncent dans la forêt que l'on aperçoit à bonne distance, de l'autre côté, ou remontant par les tire-fesses.

Angel lui demande si elle skie encore. Oui, dit-elle, je suis revenue une fois cet hiver. Mais les jeunes me font peur avec les nouvelles pratiques de ski. Elle faisait allusion à l'usage de plus en plus répandu du snow-board. Elle nous raconte qu'avec son mari et encore cet hiver, mais seule, elle montait skis à l'épaule par la télécabine puis le télésiège pour finir à pied jusqu'à cette plateforme naturelle d'où elle s'élançait vers le fond de la cuvette. Puis elle nous emmène de l'autre côté, vers le bord presque à pic d’où on domine Sofia. Près de 2 000 mètres en contrebas on devine Sofia noyée dans la brume.

Ginka
La randonneuse Genka Alewandrova Malinova.

Elle s'assoit sur le bord d'un bloc, Angel et Maria l'entourent, je m'assois à côté dans l'herbe. Elle ouvre à nouveau son sac. Elle en tire un objet enveloppé dans du papier : ce sont des sortes de sandwiches faits de deux tranches de pain complet légèrement grillé entre lesquelles elle avait étalé une sorte de caviar d'aubergines (de poivrons et de tomates). Une recette à elle. Elle dispose ses sandwiches sur le papier étalé à même la roche, sort un couteau suisse et entreprend de couper chaque sandwich en deux parts égales. Et c'est la distribution.

En la remerciant, je lui fais demander si elle a l'habitude de monter ainsi au Tcherny Vrah pour nourrir les touristes. Ses sandwiches sont bons, d'une saveur délicate et parfumée. Et pour nous désaltérer, nous finissons sur un fruit juteux. Angel n'a pu s'empêcher de lui demander ce qu'elle exerçait comme métier. Elle était pharmacienne. Elle avait fini ses études quand le régime communiste se mettait en place.

Comme elle était d'une famille aisée, le responsable communiste de la faculté de pharmacie l'avait fait nommer dans un village près de Choumen, un village turc...où il n'y avait pas de médecin. Puis elle a réussi à obtenir une officine dans une localité des bords de la Mer Noire. Elle parle de sa vie avec simplicité et détachement, sans aigreur ni regret. On sentait, à l'écouter, que l'amour de la nature et de la vie partagé avec son mari lui avait donné joie et force. Et maintenant que la mort de son compagnon lui a signifié que son heure approchait, elle venait jouir encore pleinement des derniers feux de son propre crépuscule, sans angoisse.

Cette femme vigoureuse et sèche comme un vieux sarment me fascinait. J'ai voulu la fixer dans ma mémoire, non pas comme une image anonyme, mais comme une personne unique, bien individualisée : j'ai demandé qu'elle me donne son nom. Ce qu'elle a fait avec la même simplicité, le même naturel : Genka Alexandrova Malinova. Je l'ai inscrit sur la couverture de mon petit bloc-notes.

Nous sommes restés encore de longues minutes, tantôt silencieux, regardant vers Sofia noyée sous une fine brume, tantôt parlant de choses sans importance. Le soleil s'est voilé. Il était temps de repartir. Nous sommes revenus au télésiège. C'est là que nous nous sommes séparés : Angel et elle ont échangé des numéros de téléphone. J'ai senti chez mes jeunes amis le désir de revenir ici avec elle, de la retrouver ici. Ou peut-être à Sofia. Je lui ai pris la main que j'ai longuement gardée dans les miennes. Elle est repartie, mais à pied par le chemin qui descendait vers les télécabines. Nous avons pris les télésièges.

Nous déjeunions à la terrasse de l'hôtel-restaurant devant la station des télécabines quand nous l'avons vue passer, le pas toujours aussi alerte, se dirigeant vers la station où elle a disparu. Plus tard, sortis à notre tour de la gare inférieure des télécabines à Simeonovo, nous l'avons aperçue assise sur le bord du trottoir, toujours solitaire, attendant le bus de ligne qui allait la ramener à Sofia. Il est arrivé ; les portes se sont ouvertes, quelques personnes sont descendues, elle est montée. Le bus a démarré puis est venu faire demi-tour devant nous sur l'esplanade. Nous avons aperçu, debout, se tenant à une barre notre amie d'un matin, Genka Alexandrova Malinova. Le bus a plongé vers la ville. Angel a appelé un taxi...

René Meissel

[1]↑ Aleko Konstantinov (1867-1897), auteur d'un des deux plus célèbres classiques de la littérature bulgare, Baï Ganiu, portrait critique mais affectueux de son compatriote-type. Il fut l'initiateur des randonnées dans le Mont Vitosha. Assassiné, peut-être par erreur, au cours d'une campagne électorale.

Crédit photos : René Meissel.

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