Balade à Koprivchtitsa

Parcourir les ruelles pavées de la ville Koprivchtitsa.

Guidés par le parfum subtil des géraniums vivaces qui tapissent le sol des jardins des maisons de style Renaissance laissez-moi vous conduire à travers les ruelles de Koprivchtitsa, à 1000 mètres d'altitude.

Nichée dans la plaine de Sredna Gora (littéralement, la fôret du milieu), à seulement 110 km de Sofia, la petite ville semble vivre bien loin du rythme trépidant de la capitale.

Vue panoramique de Koprivchtitsa depuis un hôtel
Vue générale. Photo ©Petar Ovtcharov

Le temps a suspendu son vol pour le bonheur du plus grand nombre. Plus rien d'autre à notre programme si ce n'est : nature et splendide architecture dans un écrin de verdure. Je vous donne donc rendez-vous sur la place qui doit son nom à l'insurrection contre les Turcs en avril 1876.

Notre chemin emprunte dès lors de petites rues pavées sur lesquelles les sabots des chevaux aiment à résonner au retour d'une journée de labeur dans les champs, conduits par des hommes épuisés mais néanmoins heureux d'avoir offert à la terre, leur terre, la sueur de leur front. Parsemé de ces magnifiques maisons à l'architecture si caractéristique, l'histoire de chacune ne peut réveiller qu'un véritable sentiment de fierté nationale chez les bulgares, quant à nous autres, touristes de toutes nations, ne pouvant partager pleinement ce sentiment, nous ne pouvons qu'être pleins de respect à l'égard de tant de résistance et de détermination. Histoire, poésie et romantisme habitent les lieux pour la postérité et les années passées n'y ont et n'y pourront rien changer.

Nous sommes à 1000 mètres d'altitude et un souffle d'air pur parcourt les ruelles pourtant baignées de soleil. L'air chaud de cet été si exceptionnel permet aux géraniums à l'odeur si tenace d'emplir les rues de leur parfum. Je suis rentrée depuis presque quatre semaines maintenant et l'odeur de cette petite feuille verte n'a toujours quitté définitivement les pages du livre dans lequel je l'avais soigneusement placée.

Les petits panneaux de bois pyrogravés se succèdent afin d'annoncer au visiteur le nom de la prochaine demeure. Les caractères cyrilliques dans lesquels ils sont rédigés ne font qu'ajouter au charme quelque peu magique des lieux. Pour pouvoir en percer le mystère, il faut que vous aussi, vous vous sentiez hors du temps. Si la magie opère sur vous comme elle a su si bien le faire sur moi, nul doute que lors d'un prochain séjour, vous retournerez à Koprivchtitsa.

Je pourrais bien évidemment vous énumérer les noms de toutes ces maisons qui ont chacune une histoire bien à elles, sur fond du commerce avec les pays lointains ou de résistance contre l'occupant. Des récits dignes de figurer dans les meilleurs ouvrages de littérature. Mais que ferions-nous de tous ces noms que nous oublierions aussitôt après notre lecture. Les noms s'effacent mais les émotions ressenties demeurent.

C'est pourquoi, je tiens à vous emmener dans une seule maison : celle de Dimcho Debelianov. Elle est un peu en hauteur, à droite de la place centrale. Pour autant, ce n'est pas cela qui a retenu mon attention et qui ne manquera pas de retenir la vôtre, j'en suis sûre. Sa façade est bleue, ce bleu si particulier décliné en diverses nuances, nuances auxquelles la patine du temps est venue s'ajouter, donnant encore davantage d'authenticité à l'endroit. La maison n'est même pas la plus ancienne, de plus, elle est modeste comparée aux autres.

Alors, pourquoi, me direz-vous ?

Parce qu'il se dégage de cette simple maison d'artisan aux plafonds un peu bas, une véritable atmosphère, emprunte de mélancolie mais aussi d'amour. Je crois que l'on en attendait pas moins de la part de la maison d'un poète. Une fois dans la cour, vous ne pouvez rester insensible à la complainte musicale qui s'échappe de la maison. Même sans en comprendre tous les propos, vous savez qu'ils traduisent tout le poids d'une tristesse à peine cachée. À l'intérieur, le visiteur ne manquera pas de porter son regard sur cette valise encore ouverte, qui contenait les ouvrages préférés du poète. Ouvrages, qu'il avait choisi d'emmener au front. Mais, c'est à l'extérieur que je souhaiterais que nous nous attardions ensemble un instant.

Statue de la mère éplorée à Koprivchstitsa
Sculpture d'Ivan Lazarov,
dans le jardin de
la maison de Debelianov.

L'original du monument à la mère se trouve sur la tombe de Dimtcho Debelianov, dans la cour de la petite église bleue.

Je vous ai parlé de l’odeur dégagée par ce tapis de géraniums vivaces, s'étalant au pied d'une imposante statue de pierre qui trône dans le jardin. Leur parfum embaume en cette lourde après-midi de juillet et donne à cette sculpture une note toute particulière. Je reste les yeux rivés sur le visage admirable de cette femme, la tête dans les mains et qui témoigne de la dimension de son chagrin. Elle attend l'hypothétique retour d'un fils qui ne reviendra pas, un fils qui a laissé sa vie sur un champ de bataille, un héros aux yeux d'une mère, un soldat et un matricule à ceux de l'homme qui est venu lui annoncer sa mort. Je me demande encore si l'abondance de géraniums à ses pieds n'est pas proportionnelle aux larmes versées, car en scrutant le regard de cette femme admirablement sculpté par Ivan Lazarov, vous vous associez à sa peine.

église bleue
La petite église bleue près
de la maison de Debelianov

À quelques pas de là, se trouve la magnifique petite église de l'Assomption de la Sainte Vierge. Elle possède un peu du charme des églises de montagne. Elle est bleue, elle aussi, d'un bleu intense et paraît fraîchement rénovée. Depuis la maison de Débélianov, nous avons gravi les quelques marches qui mènent au petit cimetière où nous retrouverons, à l'identique, la statue de pierre de la mère du poète, un peu comme si elle souhaite guider nos pas jusqu’à l'ultime endroit du repos du soldat.

De grands sapins agitent doucement leurs branches car le vent est faible, il ne sert qu'à véhiculer une délicate odeur d'essence de pin. Il y a tout à Koprivchtitsa, pas uniquement le plaisir des yeux mais aussi celui des sens. Nous ne pouvons partir sans être entrés à l'intérieur de cette église bâtie en 1817. Tout en elle vous appelle à l’intérieur. Si toutefois vous la trouviez fermée le jour de votre visite, essayez de demander à la maison d'à côté, il y a toujours quelqu'un qui connaît quelqu'un qui a la clé et quelques mots simples échangés en bulgare sont votre plus sûr passeport pour gagner votre visite.

Je n'ai jamais raté une occasion de visiter une église ou un monastère en Bulgarie. La spiritualité qui se dégage de ces lieux me transcende et mon envie de recueillement devient alors spontanée et naturelle. Française de souche, mais slave de cœur depuis tant d'années, je ne peux résister à l'appel suscité par le visage des icônes. J'ai appris de mes visites dans les églises de ce pays qu'il n'était pas nécessaire de se couvrir la tête, alors qu'en Russie, c'est la coutume de ne jamais pénétrer dans une église la tête découverte. J’aime à découvrir ces différences de culture au hasard de mes voyages en terre slave, après tout, ce sont elles qui forment l'âme profonde des individus et qui font de moi un être à chaque fois un peu plus proche d'un monde dans lequel j'aime me fondre. L'église aussi a son odeur bien à elle, mélange délicat de la cire des bougies fondues, de fumées d'encens et de fleurs fraîches, offertes comme autant de signes de dévotion.

Il nous reste tant de choses à découvrir à Koprivchtitsa que j'espère que vous disposez d'encore un peu de temps pour la suite de notre visite. J'ai presque envie de vous inviter à ne plus utiliser le terme de ville musée pour en parler, un musée est parfois rempli de choses un peu figées, simplement posées là pour ne pas que s'efface la mémoire des lieux, des gens et des objets. Mais, il y a trop d'expressions de vie pour la réduire à un simple musée. Je sais que c'est cet esprit de conservation qui en justifie le nom, mais tout de même. Je ne sais pas encore à quoi ressemble cette bourgade en hiver, je suis sûre que la vie se ralentit mais ne s'arrête pas tout à fait, même si les touristes se font moins présents et que les activités de ses habitants sont ralenties par l'hiver. Le cœur de cet endroit bat tout simplement au rythme des saisons en se moquant un peu du temps qui passe.

Petite rivièreIl nous faut maintenant traverser la rivière en empruntant l'un des jolis petits ponts de pierre. Elle est pratiquement à sec en cet été et même un gros orage éclatant en soirée n'y change rien ou presque. Ce n'est pas grave. Les arches du pont sont là pour accueillir des remous plus tumultueux sans vaciller. De ce côté, moins de maisons historiques mais un charme différent, plus proche de la vie des gens au quotidien. J'aime l'odeur que si dégage des ruelles de ce côté, le matin de bonne heure, quand la fraîcheur de la nuit n'a encore rien réveillé. Cela sent la montagne, la campagne et le tout respire le bonheur des choses simples et authentiques. Les chevaux, ornés de leurs pompons tapent du pied à l'idée d'aller au champ. Les maisons ouvrent leurs fenêtres pour laisser entrer l'air frais du matin et me permettre d'admirer de plus près les magnifiques petits rideaux de lin ou de coton festonnés de dentelle au crochet faits à la main.

Quel bonheur que de constater qu’il y a encore du temps pour la vie quand tant de choses nous poussent à penser le contraire. Bien sûr, vous passerez sans aucun doute devant l'immense statue équestre en tentant de déchiffrer les raisons du combat de ce héros, mais surtout perdez-vous de ce côté et admirez les maisons avec les échelles de bois à l'extérieur, le foin que l'on engrange et le bois que l'on rentre pour l'hiver.

Et puis, n'hésitez pas à prendre un de ces sentiers qui grimpe dans la montagne, ils vous rempliront de plénitude. En juillet, les chardons sont splendides et le long du chemin, écrasez entre vos doigts un peu de feuille de sauge des montagnes et emportez la dans votre balade.

Arrêtez-vous un instant au pied d'une petite fontaine et laissez vous charmer par le bruit délicat de cette eau si pure qui descend inlassablement depuis les hauteurs. Vous y rencontrerez certainement, non pas une bonne fée tout droit sortie des contes pour enfants, mais une dame venue remplir ses bouteilles. Elle est prête à échanger quelques mots avec vous et, ce fut mon cas, vous vous prenez à regretter de ne pas mieux pratiquer la langue. Vous lancerez tout de même, comme je l'ai fait, un aimable Priaten den na vas et recevrez un des ces sourires qui vous accompagneront pour le reste du voyage.

Je ne reverrai probablement pas la même habitante la prochaine fois mais ce que je sais d'ores et déjà, c'est que je me suis fait la promesse d'apprendre pour mieux comprendre et vivre d'autres de ces moments que l'on n'oublie pas et qui vous remplissent d'émotion en vous permettant d'attendre le prochain voyage. En terminant cette visite de Koprivchtitsa, c'est à Baba Liouba que je pense, formidable petite dame de Sofia qui m'a hébergée au dernier soir de mon séjour. Elle a eu pour moi tant d'attention pour un séjour si court chez elle que je ne peux oublier tout ce qu'elle m'a apportée. Elle avait tant de patience maternelle pour parler le bulgare afin que je le comprenne et que je connaisse un peu mieux sa vie que j'espère avoir traduit dans cette visite tout l'attachement que j'ai pour ce pays. Lorsque nous nous sommes quittées, elle m'a dit az té tchakam [je t'attends] et je sais que je reviendrai pour elle ainsi que pour tous ceux qui ont fait de mon voyage une expérience inoubliable.

Voilà, nous sommes au terme de notre promenade qui, je l'espère, vous a donné envie de découvrir Koprivchtitsa. Sachez toutefois qu'il existe tant d'autres merveilleux endroits dans ce pays, qu'une fois sur place, vous n'aurez que l'embarras du choix.

Catherine Minard

Publié le | Mis à jour le