Jeravna au pays des kilims

Bien peu de guides touristiques s'étendent sur le petit village de Jeravna [Zheravna] et pourtant il y a tant à raconter. Nichée au cœur du Balkan, de Kotel, la petite route qui y mène depuis Sliven donne une impression de bout du monde. Sinueuse et étroite, avec de l'herbe poussant au milieu, tout vous prépare au charme authentique qui vous attend là-bas.

Il paraît même qu'un couple de Français serait tombé amoureux des lieux au point d'y acheter une maison sur le flanc de la colline. Comment ne pas les envier d'ailleurs ? Mais l'on ne peut envier sans avoir touché l'âme profonde de Jeravna, c'est pourquoi je vous invite à un voyage qui régalera vos cinq sens.

maisons
Une rue à Jeravna

L'œil s'emerveille où qu'il se pose. Des entrelacs de rues pavées aux jolies maisons aux tuiles gonflées de soleil, que l'on pourrait croire que c'est ce dernier qui leur a donné cette forme. Les pavés conduisent vos pas dans ces dédales de rues étroites pour donner à votre regard toute la dimension d'un charme que l'on veut préserver dans son caractère d'autrefois pour nous, ainsi que pour les générations à venir.

Une sorte de devoir de mémoire vis-à-vis de ces bâtisseurs de demeures solides qui résistent aux assauts du temps et des aléas climatiques.

Elles trônent fièrement depuis des années, montrant à qui veut bien le voir qu'elles se moquent éperdument du réchauffement de la planète et que leur seule protection, s'il doit y en avoir une, viendra du Créateur.

cloche
Le clocher de l'église Saint Nikolaï

Ce n'est peut-être pas sans raison qu'une galerie d'icônes s'est installée au cœur de ces rues, et c'est peut-être pour cette même raison que l'esprit que symbolise la petite église Saint Nikolaï veille sur le village du haut d'un clocher très particulier.

Les maisons sont toutes plus belles à regarder les unes que les autres. Certaines sont restaurées, d'autres ne demandent qu'à l'être, attendant patiemment l'acquéreur qui tombera amoureux de l'une d'entre elles. À Jeravna, on flâne en rêvant tout comme on rêve en flânant. Elle fait partie de ces endroits où le temps semble avoir suspendu son vol.

Les cycles du soleil changent le paysage à loisir, lui conférant une impression de tableau d'artiste. Toutes les couleurs de la palette se déclinent harmonieusement. La gamme des ocres vient embrasser celle des bruns avec délicatesse pour offrir aux maisons un visage d'une immense beauté naturelle.

Tapis colorés
Tapis-kilims bulgares exposés le long des murs

Le vert se mélange à toutes les couleurs de fleurs, mais en été, les roses trémières et leurs nuances allant du rose tendre au pourpre s'entendent parfaitement avec les vieilles pierres.

J'espère que votre regard s'est pour l'instant assez rassasié car nous n'avons satisfait qu'un seul de nos sens et que les quatre autres ne demandent qu'à l'être.

L'oreille, quant à elle, répond immédiatement au bruit des cloches. Celles de l'église Saint Nikolaï mais également à toutes celles qui rythment la vie des villageois. Les cloches des chèvres qui descendent des alpages, presque contentes, au tintement qu'elles émettent qu'on les ramène à la maison avant de les y conduire à nouveau dès le jour levé.

Les cloches des vaches qui empruntent le même chemin ou presque et qui, sous la conduite d'un aiguillon attentionné, retrouveront le chemin de l'étable, même si certaines ont envie de s'égarer en route.

L'odorat, lui est satisfait à plus d'un point. Il y a en tout premier lieu, les odeurs de campagne et de montagne alimentées par une nature généreuse et abondante. Certains d'entre vous ne partageront pas mon sentiment, mais il y a dans ces odeurs de foin et d'étable, une certaine idée d'essentiel. Il existe encore, ici et là des parfums d'authentique. Tout le long du chemin, vous ne manquerez pas de vous délecter de l'odeur de la menthe sauvage. Laissez-la s'écraser délicatement entre vos doigts afin qu'elle vous révèle tous ses secrets tant médicinaux que culinaires.

Lorsque vous vous promènerez parmi les ruelles gorgées de soleil, ce sont les odeurs de feu de bois des механа (mehana taverne typique bulgare) qui vous rattraperont, car elles se préparent à régaler les palais impatients des touristes ou plus simplement des habitants de Jeravna, qui ont le privilège des odeurs de cuisine au fil des saisons. De l'odorat au goût, il n'y a qu'un pas et dès lors vous n'aurez plus que l'embarras du choix.

La cuisine bulgare est aussi variée que savoureuse qu'il me serait bien difficile de vous aider à faire un choix. Le goût des tomates est sans nul autre pareil et donne à la traditionnelle шопска салата (shopska salata) un véritable goût d'été.

Loin de moi l'envie de vous influencer vers un quelconque choix. Je suis sûre que vous ne manquerez pas de faire le vôtre afin de garder un inoubliable souvenir des saveurs dont le pays regorge.

Je ne voudrais cependant pas terminer ce voyage à Jeravna sans vous parler d'un jeune couple dont j'ai profité de l'agréable maison d'hôtes, ouverte depuis peu. Située à l'entrée du village, elle offre tout le confort et la propreté que nous sommes en droit d'attendre de l'endroit. Elle porte le nom de Старопланинска Легенда (Légende du vieux Balkan) en référence à l'homme de lettres, Yordan Yovkov [1], qui se plut à conter les légendes de l'endroit.

Emmanuel et son épouse ont passé dix années en Italie avant que l'envie de revenir à Jeravna pour de bon ne puisse se concrétiser.

Ils ont donné un charme local très marqué en offrant à chacune des trois chambres disponibles pour l'instant, des kilims qui réchauffent les couleurs des lieux, encore un peu trop neufs.

Si vous discutez avec Emmanuel, il vous dira qu'il aime la guitare au point qu'il a réussi à enregistrer un CD qui témoigne de ce que l'Italie lui a légué et de ce que sa Bulgarie natale lui inspire.

Catherine Minard

Crédit photos : Catherine Minard.
Collaboration de Etienne R. et Dimitar O.

Notes de bulgaria-france

[1]↑ Si Yordan Yovkov (1880-1937) demeure à ce jour l'auteur bulgare le plus traduit dans le monde, ce grand écrivain reste encore fort méconnu en France. Les Légendes du Balkan constituent en ce sens une introduction idéale à son œuvre et, plus généralement, à la littérature de son pays où Yovkov occupe une place comparable à celle de Maupassant pour les Français ou de Tchekhov pour les Russes.
Légendes du Balkan → voyez la page des auteurs bulgares.

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