Le tour de Bulgarie en carabouze

Une carabouze est un canyon étrange. Ce terme inventé par un Marseillais qui se cache derrière le pseudo de Casa est le résultat de la contraction de Caracal et de bouse. Le premier est un animal solitaire d'Afrique. Le second renvoie aux excréments des bovidés qui, lorsque l'on marche dessus, font splash et salissent les chaussures. Une carabouze est donc un canyon à l'intérêt limité, difficile d'accès, inconnu, que personne ne veut descendre, mal équipé voire dangereux !

Voilà un titre quelque peu insultant. En effet, on note un canyonicentrisme primaire virulent dans ce jugement expéditif. Le monde et la nature ne se limitent pas à son potentiel en descentes encaissées, ludiques et arrosées. La Bulgarie ne peut donc être traitée avec autant de légèreté. Ce pays étrange, ayant subi de plein fouet le passage radical d'une économie socialiste peu performante au capitalisme effréné, offre de nombreuses surprises. Au premier abord, d'autant plus si vous êtes dans le Nord du pays, un sentiment d'abandon vous envahira. Tout est délabré au milieu de villages aux briques rouges sans crépis. Aux abords trônent d'immenses hangars complètement rouillés, souvenir d'anciennes fermes collectives. Les routes sont parsemées de nids de poules. Vous doublerez plus de charrette à cheval que de voitures, et encore quand vous en rencontrerez ce seront de vieux modèles Ladas ou soviétiques, hors d'âge et polluant autant qu'une locomotive.

Cascade

Pourtant cette société vit. Dans tous les villages vous trouverez une petite place, certes à l'architecture socialiste, mais avec son petit café plein de vie. Vous prendrez plaisir à vous asseoir sentant une certaine douceur de vivre. Et surtout, après avoir mangé un petit morceau vous regarderez à deux fois votre soupe vous demandant comment dans ce liquide marron autant de saveurs peuvent surgir. Dire que l'on mange bien en Bulgarie paraît être une évidence. Mais cela est vrai. La cuisine est surprenante, aux préparations ingénieuses et variées. En conséquence, à travers ce compte rendu de nos déboires canyonistiques, nous vous invitons à découvrir cette société en pleine mutation. Rassurez-vous, nous avons trouvé de jolies choses mais il aura fallu attendre la fin pour les découvrir.

Le Nord de la Bulgarie

[Porte donjon]

Le nord est la partie la plus pauvre du pays. C'est aussi la moins touristique. La ville de Belogradtchik se caractérise par ses étranges rochers en conglomérat. Leurs formes en plateau ont été l'endroit idéal pour construire une inexpugnable forteresse. Du haut de son donjon naturel vous aurez une vue fantastique sur la vallée du Danube.

[Massifs calcaires]D'ailleurs, vous constaterez aussi que vous êtes sur un vaste plateau calcaire, qui 150 kms plus loin a donné une curiosité géologique suffisante pour intéresser le canyoneur. En effet, prés du village de Karlukovo se trouve un étrange phénomène.

[tunnel]

Vous passerez d'ailleurs dessus sans vous en rendre compte. Pourtant, sous vos roues se trouve un tunnel naturel de prés de 45 mètres de haut, rond et lisse aussi bien que si une foreuse moderne l'avait percé. Pour découvrir le tube karstique de Prohodna vous pouvez faire une randonnée originale. Attaquez l'ensemble par un canyon parallèle Zadamendol comportant un rappel de 35 mètres en fil d'araignée. Après avoir rejoint l'Iskar remontez par un chemin le cours d'eau à sec de Prohodna afin de traverser le tunnel.

Stara Planina

Plus au sud se dessine un des principaux massifs de la Bulgarie : la Stara Planina. Pour vous y rendre vous passerez sûrement à côté de Vratsa. Profitez en pour admirer cet imposant massif calcaire, sans canyon hormis peut-être deux grandes cascades au sommet des hautes falaises. Mais attention, vous êtes dans un parc !

Votre chemin de canyoniste s'arrêtera d'abord à Teteven, long village rue.

[canyoniste en action]

Après avoir acheté vos tomates à 0.5 euros le kilo vous irez découvrir les cascades de Koznica. En vous préparant vous aurez déjà les bras qui frétillent du fait du cassé vu de la route. Arrivé au-dessus de la première cascade de 20 mètres, très jolie, vous penserez avoir trouvé votre Graal. Malheureusement, après cette première cascade et une seconde vous serez obligé de vous rendre à l'évidence que le canyon est terminé. La prospection, c'est aussi ce genre de déception.

Toutefois nous avions d'autres pistes. En suivant la magnifique route permettant de passer au sud du massif, des spéléo bulgares nous avaient parlé de descentes dans ce secteur.

[Façade maison bulgare]

Le lendemain matin nous sommes entre Anton et Rozino. Après une demie-heure de piste nous arrivons à proximité des cascades du Vartopa [Въртопа]. De loin on aperçoit une gorge qui s'enfonce profondément. Malheureusement, du bord des falaises on constate que le lit est rempli de blocs. Pour nous consoler nous voyons du bord de la route trois cours d'eau qui forment des cascades. Mais l'ensemble n'est pas assez esthétique pour nous faire oublier les déboires du matin nous passons notre route pour aller découvrir Plovdiv.

Cette ville d'ailleurs demande à avoir un cœur sacrément accroché. Tout est fait pour vous faire oublier votre mission. En effet, dès que le jour tombe, de splendides pin-up défilent dans la rue faisant tomber les plus belles résolutions de chasteté.

Rhodopes

Plovdiv se trouve à la porte des Rhodopes. Nous n'avons pas visité les Rhodopes Est qui ont peut-être du potentiel. Mais de toute façon, malgré la présence de calcaire, les cours d'eau ont toujours autant de mal à s'encaisser. De Plovdiv nous avons suivi la route qui mène à Asenovgrad puis à Smoljan. Nous ne nous sommes pas arrêtés pour aller voir la cascade de Slivodolsko padalo qui ne semblait pas être intéressante de loin.

À ce stade du voyage, seul le Trigrad, vaste gorge calcaire, semble être notre planche de salut. Pour s'y rendre on décide de prendre une toute petite route qui nous mènera de Smolyan vers, Mougla [Мугла] et de là au Trigrad.

Le paysage change alors radicalement. La rivière s'enfonce dans une gorge. Nous explorons d'ailleurs un affluent Gerzovitsa.

Route défoncée

Malheureusement la piste trop défoncée ne nous permet pas de nous rendre facilement aux cascades. Dépités, nous sommes contraints d'admirer de vilaines rigoles qui tombent RD dans la Tcherna reka (Черна река - rivière noire). Comble de chance, en amont ce dernier nous donne une vraie descente. Deux série d'obstacles misérables avec cascades et toboggans de 10 mètres maximum. Nous continuons notre route avançant au maximum à 30 km/h du fait de l'état déplorable de la route d'autant plus dégradée que les crues ont été violentes la semaine précédente.

Par surprise, un beau calcaire s'offre alors à nous avec au centre de la vallée un village complètement perdu habité par des pomaks (musulmans de Bulgarie). Le centre du village est occupé par le caractéristique minaret à fuseau de l'Islam Turc. À la sortie, la route devient une piste. Heureusement nous ne sommes pas loin du terminus. Mais comme les Dieux ne sont pas avec nous notre périple s'arrête net. Un éboulement a complètement obstrué la route. On doit faire demi tour. Le contournement prendra plus de 3 heures avec tout de même un lot de consolation : une simple cascade en dessous de la montagne de Pavlovo.

Trigrad

La rivière s'encaisse fortement, l'eau grondant dans un puissant chaos. En regardant bien on devine une vasque sous un pont de roche. Mais, surtout, la rivière disparaît d'un coup dans la grotte du diable grâce à une fantastique cascade de 42 mètres. L'eau ressort 1 km plus loin par une résurgence. Enfin, nous tenons notre curiosité géologique. Au moins un 3/4 (échelle de notations des canyons, le 4/4 est un canyon exceptionnel). Malheureusement, la Trigradska s'engouffre dans une grotte privée, il nous faut l'autorisation du propriétaire des lieux. De même, la pollution du cours d'eau est insupportable. Nous sommes donc obligés de regarder l'ensemble comme des touristes, les frustrations étant notre seule consolation.

Mais nous sommes tenaces. D'autres descentes potentielles ont été repérées. Une belle cascade existe en dessous du Baydalika [Байдалика]. D'ailleurs, elle ne déméritera pas. Malheureusement, comme à l'accoutumée, il n'y a qu'un seul obstacle (allez deux pour être sympa !) certes esthétique mais malheureusement terriblement seul (1/4). Mais un autre bel encaissement nous attend, dans une vallée parallèle du Trigrad le long de la Kricim vers le village de Yagodina. L'encaissement court ne démérite pas avec ses vasques profondes et ses quelques cascades. Mais l'autre fléau de la Bulgarie nous rattrape : la pollution. J'avoue avoir rarement vu un tel dépotoir. Une eau d'une telle pourriture que même le diable aurait refusé de se baigner dedans. Vous vous demandez si je l'ai descendu... et bien oui. La stupidité n'a pas de limite. J'avoue avoir directement terminé l'ensemble dans la fontaine la plus proche pour me désinfecter de l'ensemble.

Rila

Moralité, depuis dix jours nous visitions ce beau pays.

Toit de maison

Nous avions fait déjà 2500 kms et nous avions mangé une dizaine de kilos de loukoums bulgares. Le désespoir nous atteignait. Pouvions-nous découvrir autant de belles montagnes sans trouver le moindre canyon intéressant ? Plongés dans nos idées noires nous tournions autour de la montagne de Rila. Après une nouvelle désillusion le long du Skakavitsa, nous cherchions à manger en traversant les villages. Parcourant en maugréant le village d'Ovchartsi, je fus arrêté net pas un panneau vantant une cascade locale. Au fond, je fus bien embêté de voir ce panneau obligeant de nouveau à m'arrêter pour aller constater qu'il existait une nouvelle carabouze. Je rêvais plutôt d'arriver rapidement en Grèce.

Photo d'une cascade

Après quelques questions aux locaux nous nous dirigeons vers la zone touristique. Je commence à monter le chemin et, révélation, une cascade de 40 mètres. Chat échaudé craignant l'eau chaude, je me raisonne rapidement en me disant qu'elle est seule perdue au milieu de rien. Après 30 minutes de crapahutage et d'escalade, nouvelle révélation, il y a cinq autres cascades d'ampleur incroyable. La nuit approchant je retourne vite au véhicule. En recherchant un lieu pour dormir vers le monastère de Rila, nous découvrons de nouveau une grande série de cascade et un encaissement dans du conglomérat.

Dès le bon matin nous nous attaquons à la tache. La rivière de Goritsa et la cascade finale d'Ovcharenski sont à la hauteur des attentes. Un 2,5/4 avec 3 cascades de plus de 20 mètres, des toboggans et même des petits sauts. En deux heures l'ensemble est parcouru malgré un fort débit, mais nous étions enfin en face du premier vrai canyon descendu en Bulgarie. Pour fêter l'ensemble on s'offre un bon repas dans le café du village. Surtout que les Bulgares nous offrent la moitié des boissons consommée (bière et vodka).

(Note de bulgaria-france : il s'agissait probablement plutôt de bière et...rakiya, l'eau de vie traditionnelle bulgare.)

Monastère de Rila

Sur la route du monastère de Rila, le Djavolskite vodi (eaux endiablées - Дяволски води) donne ce qu'il avait dévoilé de la route. C'est-à-dire, un ensemble de cascades forestières certes mal sculptées mais offrant de sympathiques rappels arrosés continus de 30 m maximum (1,7/4). Enfin, juste après le village de Rila le Bozovayska Kamenitsa forme deux cascades dans du conglomérat (1/7). Il y a peut-être d'autres obstacles plus haut mais nous ne sommes pas allés voir.

Mais surtout si vous passez dans le secteur faîtes un tour au monastère de Rila. Ce complexe religieux est probablement le plus beau du pays. Les fresques sont d'une extraordinaire beauté. Elles laissent apparaître toute la richesse et la finesse de la culture bulgare.

Maisons et une pyramide

N'ayez pas peur de vous perdre dans ces forêts où vous retrouverez peut-être les pas de l'ermite Jean saint Patron de Bulgarie. Après tant de réussite, nous avions épuisé la Bulgarie. Le massif de Pirin ne fut pas plus propice malgré les cheminées de fée de Karlanovo. Certes, dans le torrent de Vlahi il y aurait pu avoir une sympathique rando-aquatique mais la qualité de l'eau a gâché l'ensemble. Malgré les désillusions en terme de canyons dont nous nous doutions au départ, c'est le cœur rempli de bons moments que nous repartions. Nous avions découvert un nouveau pays, aux traits et à l'avenir contrastés qui, malgré les difficultés actuelles, renfermait une grande richesse humaine et esthétique.

Il ne nous restait plus qu'à partir en Grèce.

Stéphane Coté


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