Les chèvres de Barzia

L'été 2005 a été marqué par des pluies torrentielles en Bulgarie...En août, j'avais obtenu de l'agence qui m'employait un retour différé : je décidai donc de rentrer par un vol du mercredi. Nikolaï et Venna m'avaient demandé quelle région de la Bulgarie je souhaitais visiter.

Deux villes m'attiraient : Tchiprovtzi et Vidin. Tchiprovtzi, à cause de ses tapis et de son histoire, disons : originale, Vidin, à cause du Danube et de sa forteresse turque.

Nous sommes donc partis en voiture le dimanche, en début d'après-midi, en direction de Berkovitza, traversant le Balkan occidental par le col de Petrohan (1 420 mètres d'altitude). J'ai lu quelque part que c'est dans cette région que pendant la Deuxième Guerre mondiale avaient opéré des agents britanniques en liaison avec les groupes de partisans locaux. Si le versant sud de cette partie du Balkan s'élève lentement et offre des paysages sans caractère, le versant nord, plus abrupt, couvert de hautes futaies de hêtres, a infiniment plus de charme.

Dans les rares villages que traverse la route, de petits éventaires offrent à l'automobiliste de passage des mûres et des framboises, mais des mûres surtout, grosses et d'un noir luisant, présentées dans des récipients divers. Il y a si peu de circulation que les vieilles personnes qui les proposent ne perdent pas leur temps à attendre le chaland et s'occupent à de menus travaux dans le jardinet devant la maison. Venna indique à son mari qu'au retour il serait bon de s'arrêter pour acheter de quoi faire des confitures pour l'hiver...

Arrêt à Barzia [Бързия] pour la nuit. Chez une ancienne collègue de Nikolaï. En semi-retraite, puisqu'elle va tous les quinze jours à Sofia, par le bus, pour faire la comptabilité d'une entreprise. Mais elle s'est retirée là pour s'occuper de sa vieille mère. Sur le versant de la vallée, à mi-pente, bien au-dessus de la grand'route que nous avons quittée, dans une large rue assez bien entretenue, elle habite dans une de ces maisons typiques de la période communiste : trapue, assez vaste sous son toit de tuiles à quatre pentes.

Franchi le portillon, à droite un petit bout de terrain sur lequel un haut poirier généreux a laissé tomber une pluie de fruits jaunes qui étoilent l'herbe drue...Quand je vois un poirier dans un champ ou au bord d'une route, en Bulgarie, je pense toujours à la place que tient cet arbre dans les récits de Yordan Raditchkov. Et dans la musique bulgare : c'est généralement avec le bois de poirier que les luthiers bulgares confectionnent les gadoulkas, cette sorte de rebec que le musicien tient posé verticalement sur son genou tandis que le mouvement de l'archet va et vient horizontalement sur les cordes.

À gauche, un potager luxuriant court sur la pente jusqu'un peu au-delà de la maison, où le relais est pris par un gros carré de vignes. Sur cette terre que je devine souple sont alignés des rangs de plants de poivrons, de piments, d'aubergines, de tomates, de hautes rames croisées de haricots verts ; tout cela est bien vivace comme les mauvaises herbes qui les envahissent également. Qu'importe : cette terre est assez généreuse pour nourrir tant de végétation !

Je ne tarde pas à découvrir que la terre reçoit aussi de l'aide : celle d'une jolie chèvre blanche enfermée dans une minuscule étable derrière la maison. Tout à l'heure, j'assisterai à la traite, qui me rappellera des souvenirs d'enfance... beaucoup plus que la lecture de La chèvre de monsieur Seguin.

À table, le soir, la maîtresse de maison nous sert du vin rouge : sa production ! Un vin de table honnête, ma foi, ni trop acide, ni trop riche en tanin, un vin de petit propriétaire comme cela se faisait autrefois chez nous, avant que les paysans adhèrent aux coopératives vinicoles où s'uniformisent cépages et terroirs pour produire un vin dûment labellisé, travaillé par des techniciens.

Le lendemain matin, elle a tenu à me montrer sa petite cave, dans le sous-sol de la maison : sur des supports en maçonnerie, deux petits tonneaux de cent litres chacun, l'un de vin blanc, l'autre de rouge. À côté, un pressoir minuscule. Je n'étais pas au bout de mes surprises.

Il faisait beau et le soleil était déjà chaud à l'heure où nous nous sommes réunis pour le petit déjeuner. Elle avait dressé la table dehors, sur l'allée. Au menu, café, lait de chèvre, beignets, confiture de fruits des bois, fromage blanc au lait de chèvre - maison. Je n'aime guère le lait et le fromage de chèvre : dans mon enfance, mon père avait décidé d'élever une chèvre pour que nous ayons un lait de qualité afin de compléter celui qui nous était délivré sur présentation de la carte d'alimentation, un lait souvent « baptisé » par la crémière qui faisait ainsi son beurre en fournissant en crème les clients amis ou fortunés. Or cette chèvre ne disposait d'autre pâturage que la garrigue sèche, et parfumée certes, les buissons de ronces et les bouquets de feuilles de lierre qui retombaient des vieux murs – c'étaient ces derniers surtout qui donnaient au lait un goût amer. À quoi s'ajoutaient parfois deux ou trois longs poils hérités de la traite. Mélangez avec du café d'orge grillé, et vous aurez un breuvage à vous dispenser de petit déjeuner.

Là, ce ne fut pas le cas. Le café exaltait notre odorat ; le lait avait un bon goût de bon lait...C'est que vers neuf heures du matin, la jolie chèvre blanche allait partir au pâturage pour la journée. Là-haut dans la montagne. Ou presque. Mais pas seule comme la pauvrette du brave Monsieur Seguin : en bande, avec des copines et des copains ! En effet, une sorte d'animation s'annonçait dans la rue.

C'est l'heure ! dit notre hôtesse.

L'heure de quoi ?

De faire sortir la chèvre.

Dans la rue s'avance un troupeau de chèvres, ma foi, dans un ordre relatif dont les chèvres successives de mon enfance ne m'avaient jamais donné l'image. À l'avant du troupeau, en serre-file, un chien attentif mais plutôt indulgent pour les rares écarts faits par ces dames arrivant à la hauteur d'une treille un peu en surplomb. À l'arrière, le chevrier, un vieil homme armé d'une longue gaule, marchant à pas lents. Impossible de discerner si c'est l'allure des chèvres qui règle son pas, ou si c'est son pas, mémorisé une fois pour toutes par la bande, qui commande finalement celle-ci. Il faut dire que lui va sans dévier de sa ligne, tandis qu'elles contiennent leur impatience en allant d'un trottoir à l'autre, réglant en deux coups de corne un vieux différend avec une voisine. Pour s'occuper.

Notre hôtesse ouvre le portillon du jardin. Malgré son impatience, la chèvre s'accroupit aussitôt sur le trottoir pour libérer sa vessie. Toujours au même endroit, chaque matin. Voilà une chèvre propre qui ne souille pas l'espace...familial et, par la même occasion, marque son territoire. Et, son rituel accompli, elle va se fondre tranquillement dans la cohorte de quelques soixante bêtes.

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Stefan croisé sur la route

Pour prix de son service, le vieux chevrier reçoit de chaque propriétaire trois leva par mois, un euro cinquante centimes, ou encore dix francs. Soit cent quatre-vingts leva ou quatre-vingt-dix euros, ce qui, ici, à la campagne, constitue une retraite confortable. Le défilé terminé, nous voyons dans la rue les propriétaires des chèvres rentrer les uns après les autres dans leur jardin pour vaquer à leurs occupations.

Ah ! qu'elle aurait été heureuse, la petite chèvre de Monsieur Seguin, si elle avait vécu à Barzia, Bulgarie !

René Meissel

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