La vigne sur les terres bulgares

Née dans le Caucase il y 7 000 ans, la vigne se répandit petit à petit à travers le monde habité. Chargée de valeurs symboliques, elle s'implanta également en Mésopotamie et en Egypte ancienne. Ce fut cependant sur les rives de la Méditerranée qu'elle s'épanouit grâce aux Grecs et aux Romains qui furent ses promoteurs en Europe.

D'origine mythique, de nature sanctifiée et d'usage festif, le vin fut une des composantes de la civilisation méditerranéenne.

—Jean-François Gautier, dans Histoire du vin, Que sais-je N°2676, PUF, 1992, pp 7-8.

Depuis l'Antiquité, la vigne trouva naturellement un sol propice et des climats favorables sur les terres des Balkans et devint, au fil des siècles, un élément essentiel de la vie et des croyances des peuples qui vinrent s'y installer.

Les Thraces [1] d'abord, voisins immédiats des Grecs et fortement imprégnés par la culture hellénique, apprécièrent ses fruits et le breuvage enivrant que l'on pouvait en extraire. Ils vouaient un culte à Dionysos, l'un des dieux les plus fascinants du panthéon grec, incarnation de la force vitale, maître du monde végétal et dieu de la vigne et du vin. On le disait d'ailleurs originaire du mystérieux pays des Thraces...

Les Slaves [2] ensuite, qui s'établirent progressivement dans les Balkans à partir du VIe siècle et submergèrent les populations thraces autochtones. Ils héritèrent de certaines spécificités de leur culture (Francis Conte - Les Slaves, éditions Albin Michel, Paris 1986, pp. 350-351) et s'initièrent à la viticulture et à l'usage du vin. Leur alliance avec les Protobulgares [3] au VIIIe siècle scella les fondations d'un royaume bulgare. Les forteresses austères de Pliska, sa capitale, abritaient des caves à vins bien garnies (Francis Conte - op. cit., pp. 362-363) et l'on peut imaginer les boyards (nobles bulgares) levant leurs coupes en or et en argent, ciselées de griffons, de centaures ou d'aigles mythiques, pour boire à leurs victoires ou se consoler de leurs défaites [Atanas Bojkov - Balgarski prinosi v evropeiskata tsivilisatsiya (Apports bulgares à la civilisation européenne), éditions Bulvest, Sofia 2000, p. 62].

Ils avaient bâti leurs palais sur des terres arrachées à Byzance et devaient livrer de rudes combats pour les conserver, gagnant et perdant tour à tour de nouveaux territoires. Toute proche, Constantinople, tête de la Chrétienté, rayonnait de sa splendeur. Ses bâtisses imposantes, ses églises dorées, ses élégantes mosaïques et ses richesses inestimables fascinaient le monde barbare et excitaient sa convoitise [Alain Ducellier et Michel Balard (sous la direction) - Constantinople 1054-1261 - tête de la Chrétienté, proie des latins, capitale grecque, éditions Autrement, Paris 1996, pp. 10 à 13]. Les Bulgares n'étaient d'ailleurs pas en reste. Ils rêvèrent eux aussi de s'emparer de ses trésors et il arriva même à plusieurs reprises qu'ils établissent leur camp aux pieds de ses remparts.

Le christianisme faisait son chemin au sein du royaume et la Bulgarie était en quête de reconnaissance internationale. Le khan Boris, après avoir longuement oscillé entre l'Occident et l'Orient, reçut finalement le baptême en 865 de l'empereur byzantin Michel et entreprit de convertir son peuple. Des prêtres byzantins affluèrent dans le royaume pour répandre la parole de Dieu. Les échanges entre les deux États s'intensifièrent et la Bulgarie s'ouvrit à l'influence byzantine. Avec la création de l'alphabet cyrillique et l'admission de la langue slave parmi les langues de l'Église, une nouvelle culture originale se forma constituée de traditions bulgaro-slaves et d'influences byzantines, de christianisme et d'éléments païens. Dans ce contexte, la culture de la vigne, symbole du sacrifice du Christ, connut un nouvel élan.

Les mœurs et les usages en cours dans les palais byzantins pénétrèrent au sein de l'aristocratie bulgare et les raffinements de la table ne faisaient pas exception. Le vin y avait une place de choix. Denrée de luxe, il était acheminé par bateau des îles grecques jusqu'à Constantinople. C'est pour satisfaire les besoins des riches habitants de la cité que les raisins de Rhodes et de Chios étaient pressés (Alain Ducellier et Michel Balard - op. cit., p 86). Les moines, dans leur retraite, étanchaient leur soif avec des vins en provenance des terres bulgares (Alain Ducellier et Michel Balard - op. cit., p. 100).

Les armées d'un conquérant redoutable fourbissaient déjà leurs armes aux portes de la Chrétienté. [4] Leur avancée irrésistible annonçait le sort tragique qu'allaient subir les populations chrétiennes. Alliances hâtives, combats héroïques, victoires éphémères ne firent que retarder la chute. Ainsi le royaume bulgare succomba aux coups des Ottomans en 1393. Constantinople leur résista pendant encore une soixantaine d'années. Le rideau tomba sur les Balkans, pour des siècles...

Au fond des vallées, dans les villages et les bourgades, au sein des forêts, derrière les murs des monastères, la flamme de la foi chrétienne continuait pourtant de briller illuminant la vie de leurs habitants. La production du vin persista aussi, bien que limitée à un usage local et familial. La vigne s'épanouissait toujours au seuil des cités et agrémentait les jardins privés, comme l'attestaient les voyageurs occidentaux qui s'aventuraient dans ces contrées. Des représentations de feuilles de vigne et de grappes de raisins ornaient toujours les objets du culte chrétien, embellissaient les portes des monastères en bois sculpté, se mêlaient aux motifs floraux des broderies traditionnelles. La poésie orale appelait de ses vœux l'abondance des fruits de la vigne en même temps que la profusion d'épis dorés dans les champs.

L'essor de la viticulture en Bulgarie

Ce fut après la Libération, en 1879, que la viticulture connut un essor, d'abord modeste, en se diversifiant et en se développant à une plus grande échelle. Sous le régime communiste et dans le cadre du COMECON, les vins bulgares acquirent une nouvelle renommée auprès des habitants du bloc soviétique. Ainsi, Russes, Lituaniens, Kazakhs, Estoniens, Polonais et Allemands de l'Est découvrirent leurs saveurs et en agrémentèrent leurs repas. Les vins bulgares firent aussi une percée dans les pays scandinaves où leurs qualités gustatives et leurs prix avantageux leur gagnèrent une popularité incontestable.

De nos jours, la production de vins en Bulgarie continue sur sa lancée et séduit toujours plus d'amateurs éclairés. Les Français ne font pas exception et il est toujours possible de trouver quelques bouteilles bulgares dans les boutiques spécialisées et sur les rayons des grandes surfaces.

La vigne est cultivée partout en Bulgarie, sur le littoral de la mer Noire, au Nord du Balkan, comme au Sud, essentiellement sur les coteaux à proximité des chaînes montagneuses. La spécificité des sols, la diversité des microclimats y produisent une grande variété de vins. Des rouges légers aux accents framboisés, ou charpentés aux arômes de sous-bois et d'encens, des blancs délicatement fruités parfumés aux violettes sauvages, ils font les délices des connaisseurs bulgares.

Ainsi depuis l'Antiquité, la vigne s'épanouit sur les terres bulgares. La pratique ancestrale de la viticulture et la place qu'occupe le vin dans la vie sociale sont autant d'éléments constitutifs du faisceau de liens qui rattache la Bulgarie à la communauté culturelle de la Méditerranée. La Méditerranée où le présent et le passé se rencontrent dans une variété infinie de paysages, où des civilisations s'entassent les unes sur les autres en s'enrichissant réciproquement pour créer une image cohérente, un système où tout se mélange et se recompose dans une unité originale, (citation de Fernand Braudel dans La Méditerranée, éditions Flammarion, Paris 1984, pp. 7-11).

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Depuis toujours, des fêtes traditionnelles accompagnent le cycle végétatif de la vigne, de la taille et des premiers labours jusqu'aux vendanges. Elles associent l'imagerie chrétienne aux survivances païennes. Processions, prières, libations, repas rituels, danses et déguisements carnavalesques durent parfois plusieurs jours. Les vendanges, moments forts de la vie rurale, sont aussi effectuées dans une atmosphère joyeuse, comme en témoigne le récit de Dimitar Talev.

Le récit du poète Dimitar Talev Les vendanges

©Ralitsa Mihailova - Frison-Roche


Notes

Thraces [1]↑ - D'origine indo-européenne, ils furent les premiers habitants des Balkans. Hellénisés par l'intermédiaire des colonies grecques, ils entrèrent par la suite dans les limites de l'Empire romain, avant de subir l'invasion des Slaves.

Slaves [2]↑ - D'origine indo-européenne, ils occupaient des territoires conclus entre le Dniepr, la Vistule et l'Oder. L'invasion des Huns et des Avars (IVe -VIe siècles) brisa leur unité et les obligea à émigrer vers l'Ouest, l'Est et le Sud de l'Europe. Aux VIe et VIIe siècles, certaines tribus franchirent le Danube et s'établirent dans les provinces balkaniques de l'Empire byzantin.

Protobulgares [3]↑ - Une des composantes de la branche Est des peuples indo-européens. Leur langue, proche celle des anciens Perses, faisait partie de la famille iranienne. (selon Dimitrina Aslanyan, L'histoire de la Bulgarie de l'antiquité à nos jours, 2003). Originaire de la région de Pamir, ils s'établirent au VIe siècle autour de la mer d'Azov. Sous la poussée des Khazars, une partie d'eux, guidée par Asparoukh, s'installa dans la région du delta du Danube et s'allia aux Slaves pour mieux se protéger contre Byzance.

Chrétienté [4]↑ La véritable conquête des Balkans par les Ottomans commença sous le règne de Murad I, au XIVe siècle, et dura un siècle et quart.

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