Le plus grand maître bâtisseur de la Renaissance bulgare

Dessin-portrait
Portrait de Nicolas Fitchev
réalisé en 1951
par Boris Denev.

Il n'existe pas d'autre architecte dans l'histoire millénaire bulgare sur lequel on trouve tant d'écrits comme sur le bâtisseur Nicolas Fitchev [Nikola Fichev]. Il n'y a pas de travaux scientifiques consacrés à la Renaissance bulgare où l'on ne s'arrête pas, même brièvement, sur ce qui a été créé par lui.

Nicolas Fitchev, connu par son sobriquet Kolio Fitcheto, naquit en 1800 à Dryanovo, village situé sur le versant nord de la chaîne du Balkan. Il resta orphelin de père à trois ans. Selon la coutume à cette époque, pour aider sa mère et apprendre un métier, il devint apprenti à 10 ans chez l'un des bâtisseurs les plus connus à Dryanovo, maître Davko Guentchev.

Nicolas Fitchev accéda à la qualification de contre-maître après un apprentissage de 7-8 ans. Pour élargir ses connaissances, il alla chez les maîtres grecs, albanais, italiens à Istanbul, en Valachie et en Albanie et s'initia rapidement aux règles de construction.

Il se maria en 1823 et eut un fils deux ans plus tard, le premier de sept enfants.

En 1830, Nicolas Fitchev s'installa avec sa famille à Tărnovo et en 1833 il y fut reconnu comme maître-bâtisseur. N'étant pas encore établi à son compte, il resta relativement anonyme et travailla pour d'autres maîtres-bâtisseurs [устабаши / oustabachi].

La construction de l'église du monastère Preobragenski [de la Transfiguration] fut entreprise en 1834 sous la direction du maître-bâtisseur Dimitar Sofalyata. Ce dernier n'y resta pourtant pas longtemps car il intégra la grande conspiration connue sous le nom de « Veltchovata zavera », un des plus importants soulèvements de cette époque contre les Turcs. Il confia la construction de l'église à Nicolas Fitchev. Le choix d'un clocher pour le monastère fut très difficile car les Bulgares manquaient d'expérience.

Des siècles durant, les Turcs avaient interdit la construction de bâtiments plus élevés que les minarets de leurs mosquées (djamias). Nicolas Fitchev mit le clocher dans l'aile ouest des bâtiments monastiques, ce qui était inhabituel.

Il osa davantage. La pratique des églises chrétiennes était de couvrir le clocher par une coupole, symbole de la voûte céleste. Or, Fitchev lui donna une forme pyramidale comme une tente des anciens khans et mit au-dessus une sphère métallique et la croix. Le clocher s'avéra non seulement beau, mais aussi très solide et bien placé.

Cette dernière décennie, des rochers s'écroulèrent sur le monastère et endommagèrent le milieu de l'aile ouest. Le clocher resta intact et il arrêta même un grand rocher qui aurait, sinon, écrasé l'église dotée de belles peintures murales et de sculptures de bois.

Le bâtisseur astucieux que fut Fitchev y ajouta aussi une horloge. Personne n'avait vu auparavant la nécessité d'installer une horloge dans les enceintes monastiques. Son idée était de montrer aux pèlerins que le temps change constamment, inéluctablement :

Le temps est en nous et nous sommes dans le temps, il nous transforme et nous le transformons.

Fitchev confirma son talent en 1836 au cours de la construction de l'église Saint-Nicolas à Tărnovo. Ses beaux extérieurs et intérieurs et ses boiseries sculptées impressionnèrent tout le monde. C'est à partir de ce moment qu'il fut déclaré incontestablement maître-bâtisseur, reconnu par le gouvernement turc et le métropolite grec Hilarion de Crète.

Pendant ses quarante-cinq ans d'activité créative, Nicolas Fitchev lia son nom à un grand nombre de constructions remarquables, chefs-d'œuvre de l'architecture de la Renaissance bulgare : églises, ponts, bâtiments de fonction, maisons, dont une partie est encore préservée de nos jours. Sa vision novatrice laissa une empreinte forte sur leurs architectures. Voici quelques exemples.

Exemples d'architecture de Nicolas Fitchev

La maison de Nicolas Koyov

façade en briques et pierres
La maison du singe

En 1849, Fitchev bâtit la maison du commerçant Nicolas Koyov à Tărnovo. La nouveauté de cette maison est dans l'architecture de la façade. Elle est un mélange de tendances baroques européennes et de l'esprit traditionnel bulgare. Une corniche élégante décore la façade sur toute sa longueur. On trouve cette forme, que Fitchev affectionnait, sur les façades de plusieurs de ses églises. La façade de la maison est revêtue de briques que le maître utilise au début comme matériel de construction. Il découvre vite que la combinaison brique-pierre apporte un fort effet décoratif.

Le salon à l'étage supérieur possède une coupole vitrée ce qui lui donne un charme particulier. Il ajoute la sculpture d'un singe sur la façade ce qui donne à la construction le nom de « la maison du singe ».

Le caravansérail

Vue du caravanserail

En 1858, Fitchev construit le caravansérail du pèlerin Nicoli à Tărnovo. C'est l'un des plus intéressants monuments dans cette ville de l'époque de la Renaissance bulgare. Il impressionne par la disposition de ses corps de bâtiment, de ses arcades, de ses galeries ouvertes avec des garde-corps en métal forgé. Le caravansérail servit aussi au dépôt de marchandises manufacturées raffinées venant de l'Orient proche et lointain et d'Europe occidentale, ainsi qu'à celui de produits artisanaux locaux.

Des commerçants des divers coins de l'empire ottoman passaient par là pour s'approvisionner.

Le pont de la rivière Yantra

Nicolas Fitchev est, aussi, un des plus illustres bâtisseurs de ponts. Sa plus grande réussite reste le pont impressionnant de la rivière Yantra près de la ville de Byala au nord de la Bulgarie. Le gouverneur du vilayet turc de cette région fut Midkhad pacha (1864-1868) qui avait l'ambition de réformer l'empire turc selon les normes européennes. Il fut parmi les rares Turcs qui réalisèrent que le progrès économique de la région pouvait s'effectuer seulement en utilisant le potentiel du peuple bulgare. Pour l'exécution de ce pont il s'adressa à l'architecte diplômé polonais Ludmil Role Gavronski.

En arrivant avec ses plans, celui-ci demande la somme très élevée de 3 000 000 groches. Midkhad pacha consulta aussi Nicolas Fitchev. Après avoir étudié l'endroit, il fit ses comptes et annonça la somme de 700 000 groches. Il prépara la maquette du pont en présence de Midkhad pacha. Impressionné par l'habilité et l'assurance du bâtisseur bulgare, il lui demanda s'il pouvait vraiment construire le pont en pierre pour la somme et le délai annoncés.

La réponse de Nicolas Fitchev fut claire et catégorique :

Vous pouvez couper ma tête si je ne peux pas tenir ma parole.

Le pont fut terminé en 1868, approuvé par une commission d'état et inauguré solennellement.

Très content du travail, Midkhad pacha fit un cadeau de 50 000 groches à Fitchev, lui donna un terrain à Tărnovo et lui remit l'ordre ottoman Medjide.

Le pont est long de 276 m, large de 9 mètres et il possède 14 arcades. Des trottoirs pour piétons larges de 1,2 m longent le pont sur ses deux côtés, protégés par des rambardes hautes de 1,25 m.

Le pont de Lovetch

On peut aussi mentionner un autre ouvrage remarquable, le pont couvert de Lovetch. Sa construction se situe à l'époque de la capture de Vasil Levski par les Turcs.

Le pont reconstruit
Le pont de Lovech, construit en 1874, fût détruit par un incendie en 1925 et reconstruit suivant les plans de N. Fitchev en 1931, tout en lui donnant une longueur supérieure. Photo ©N. Gruev

Levski est le plus grand combattant pour la libération, vénéré par tous les Bulgares. Sa capture eut lieu le 26 décembre 1877 à l'auberge du village de Kakrina près de la ville de Lovetch. Les Turcs se dressèrent alors contre la population de Lovetch en voyant dans chaque personne un complice de Levski. Leur chef Ismayl aga enferma un grand nombre de personnes de la ville avec l'intention de les envoyer au bagne de Diarbekir en Asie-Mineure.

Fitchev, décidé à les sauver, alla chez Ismayl aga et lui dit : Laissez-moi punir ces infidèles. Je les attellerai au travail dur qu'ils méritent. Ils travailleront à la construction de votre pont.

Séduit, Ismayl aga apaisa sa colère et donna son accord.

Le konak de Tărnovo

Vers cette époque Nicolas Fitchev construit aussi le plus beau konak (préfecture turque) à Tărnovo. Chaque famille bulgare fut obligée de fournir un chariot de matériaux de construction, de donner une lire turque et d'assurer de la main d'œuvre. Dans ce beau bâtiment eurent lieu après la libération les sessions du premier Parlement bulgare. L'Assemblée Constituante y prépara et vota la Constitution connue sous le nom « Constitution de Tărnovo » qui servit plus tard d'exemple de loi fondamentale à d'autres pays.

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