Église bulgare Saint Stéphane à Istanbul

basilique en Turquie
Basilique Saint Stéphane à Istanbul.
Photo : ©Anton Lefterov.

Œuvre d'art et symbole de l'indépendance religieuse bulgare, la basilique bulgare Saint Stéphane se trouve à Istanbul (Istanboul) en Turquie. Située dans le quartier du Phanar [Fener] entre les places Balat et Phanar, sur la rive même de la Corne d'Or, elle est connue partout sous le nom « église de fer ».

Un jury composé d'ecclésiastiques, d'historiens d'art et d'agents de tourisme l'a classée en 2005 parmi les dix plus belles églises en Turquie.

Pour les Bulgares, elle est un symbole de la lutte de leur communauté à Istanbul et de tout le peuple bulgare, pendant un demi-siècle au XIXe s., pour avoir droit à une Église chrétienne bulgare indépendante. L'âpreté de cette lutte est liée au contexte historique.

Tombés sous le joug turc, les pays balkaniques avaient été transformés en provinces ottomanes vers la fin du XVe siècle. La structure administrative ottomane resta plus ou moins inchangée jusqu'au XIXe s. et tous ces peuples conquis durent se soumettre aux lois administratives de l'empire.

Leur religion chrétienne posa, pourtant, un problème car le code religieux turc (la charia) qui régissait le fonctionnement de la société musulmane reconnaissait des droits civiques uniquement aux musulmans. Le pouvoir ottoman résolut le problème en chargeant l'église grecque (Rûm Millet, considérée par extension comme l'Église chrétienne d'Orient relevant du Patriarcat de Constantinople) à exercer sa juridiction sur l'ensemble des peuples balkaniques. Ces peuples pouvaient conserver leur foi sous la responsabilité du Patriarcat de Constantinople, renommée Istanbul par les Turcs. Son chef désigné comme « Millet bachi » fut le patriarche œcuménique (rassembleur des Églises).

La structure du Rûm Millet reposait sur celle de l'Église byzantine. À sa tête se trouvait le patriarche, résidant dans le quartier du Phanar à Istanbul. Autour de lui se groupèrent les riches Grecs – marchands, navigateurs, financiers – qu'on appelait Phanariotes. Ils s'approprièrent les désignations des dignitaires ecclésiastiques – archevêques et évêques – et formèrent l'encadrement du Millet. Devenus banquiers du sultan, ils se mirent au service de la Sublime Porte (le gouvernement ottoman) comme intermédiaires indispensables avec l'Occident dont ils connaissaient la culture et les langues. On peut mesurer ainsi le rôle du Rûm Millet dans le maintien et l'évolution de l'identité chrétienne des peuples balkaniques qui constitua à terme pour les Bulgares une autre cause de perte d'identité, extrêmement insidieuse.

La situation privilégiée dont bénéficiait le Patriarcat grec à Istanbul faisait apparaître la population chrétienne de la péninsule balkanique comme étant uniforme. La Sublime Porte avait une tendance à ne pas distinguer parmi les chrétiens ceux qui étaient Grecs, Bulgares, Serbes ou Albanais mais à les traiter de « Rûm Millet » c'est-à-dire de peuple grec. Cette circonstance fut extrêmement avantageuse pour le clergé grec qui prédominait dans la hiérarchie ecclésiastique des terres bulgares. Les évêques et les hauts fonctionnaires ecclésiastiques en Bulgarie furent des Grecs et le service religieux fut célébré en grec au lieu de l'être en slavon. Les lourdes taxes épiscopales, outre leur impact économique, ne furent pas sans exercer une certaine oppression psychologique. Les Phanariotes militants accentuèrent cette situation par leurs entreprises d'hellénisation auxquelles certains notables bulgares ne restèrent pas insensibles.

Ces faits permirent de parler du double joug sous lequel vécurent les Bulgares : le joug turc et le joug ecclésiastique grec.

La lutte de rejet du pouvoir du Patriarcat grec et en faveur d'une église bulgare indépendante fut un mouvement de toute la population bulgare. Les évêques de la région de Tarnovo commencèrent dans le deuxième quart du XIXe s. un mouvement pour l'autonomie de l'Église bulgare, activement soutenu par de nombreuses personnalités instruites. Ce mouvement se répandit progressivement dans le pays ainsi que dans les milieux des émigrés bulgares. La colonie importante d'Istanbul, d'environ trente mille Bulgares parmi les plus instruits, s'imposa comme centre naturel pour la défense des intérêts de la population bulgare auprès des plus hautes autorités ottomanes, des missions diplomatiques étrangères et des organes du Patriarcat.

Néophite Bosveli

Istanbul devint le siège de la coordination du mouvement. À la tête de cette représentation du peuple se trouvait le grand patriote Néophite Bosveli, une des plus imposantes figures de la Renaissance bulgare. Né vers 1785 à Kotel en Bulgarie et doté de qualités incontestables d'orateur et d'organisateur, il voua sa vie au développement de l'éducation et de la culture bulgares. Il s'opposa ouvertement à l'institution ecclésiastique grecque en Bulgarie qui constituait, à son avis, la plus puissante barrière au développement d'une culture nationale et à la consolidation de la nation bulgare.

Néophite Bosveli s'était installé à Istanbul en 1839 et y avait établi des contacts avec les nombreux émigrés bulgares. Par son plaidoyer et ses propos inspirés, il éveilla leurs sentiments patriotiques ce qui l'aida à les organiser. Il créa la Commune bulgare qui devint le pivot des mouvements nationaux religieux. La Sublime Porte, informée de ses activités, l'exila au mont Athos.

Lorsqu'il retourna à Istanbul en 1844, il trouva de nombreux adeptes parmi lesquels Ilarion Makariopolski (de son vrai nom Stoyan Mihaylovski) qui devint son adjoint le plus dévoué. La première action commune de Néophite Bosveli et d'Ilarion Makariopolski fut le dépôt par chacun d'un mémoire devant la Sublime Porte sur l'émancipation ecclésiastique bulgare. L'action ne réussit pas et tous les deux furent exilés au mont Athos. Ils ne furent pas libérés, malgré les nombreuses démarches de leurs compatriotes d'Istanbul.

Depuis son second exil, Néophite Bosveli continua à diriger le mouvement national religieux ainsi qu'à élaborer son programme idéologique. Le dur travail et les mauvaises conditions de l'exil l'épuisèrent et il s'éteignit en 1848.

L'église en bois

À Istanbul vivait aussi Stéphane Bogoridi, le petit-fils de Sofroniy de Vratsa. Il fût un haut fonctionnaire ottoman, mais il n'avait pas perdu sa conscience nationale et aidait plusieurs Bulgares. Il fit ainsi cadeau en 1849 de sa propriété située au quartier du Phanar pour les besoins religieux de ses compatriotes.

Église en bois
L'église bulgare en bois en 1892.
Photo : ©www.lostbulgaria.com

Une grande cour abritait deux maisons en pierre et une maison en bois. Un firman (décret) du sultan de l'année précédente, pris sous l'influence des Jeunes Turcs (mouvement politique en Turquie avec une orientation pro-européenne), permettait aux chrétiens de posséder leurs temples.

On transforma le premier étage de la maison en bois en une chapelle, inaugurée le 9 octobre 1849. Plus tard, elle fut transformée en une modeste église nommée Saint Stéphane – protecteur du donateur Stéphane Bogoridi – et fut connue comme l'église en bois.

La paroisse exposait les besoins des Bulgares d'Istanbul et de toute la population bulgare devant le gouvernement ottoman, elle les défendait et agissait de fait comme leur représentant officiel. Elle fut aussi l'initiatrice de décisions qui permettaient d'avancer, pourtant très lentement, vers la solution du problème religieux bulgare.

Au cours de l'année 1850, les deux maisons en pierre furent démolies.

On bâtit avec leurs matériaux une annexe de trois étages qui servit d'abord de couvent, avec 25 pièces toutes orientées vers la Corne d'Or. Ce bâtiment devint le berceau du mouvement religieux et du renouveau national. Il fut, plus tard, le siège de l'Exarchat bulgare qui resta à Istanbul jusqu'à la guerre balkanique de 1912. Le bâtiment abrita un hospice, un séminaire religieux, une rédaction et une imprimerie où l'on imprima plus de vingt journaux et revues. Une école bulgare Saint Cyrille et Méthode y fut inaugurée en 1857. Le mouvement clérical bulgare se ralentit dans la période 1853-1856 à cause de la guerre russo-turque de Crimée et se ranima après le traité de paix, entrant dans une phase décisive. Le Patriarcat grec refusait toujours nettement de détacher une église bulgare. Toutes les pétitions bulgares déposées devant la Sublime Porte furent rejetées. Le résultat resta le même lors des réunions du Patriarcat en 1858 et en 1860, où la population bulgare fut complètement négligée et pendant lesquelles la presse de langue grecque publia des textes blessant le sentiment national bulgare. L'ensemble de la population bulgare fut outré et décida de rompre avec le Patriarcat.

Un événement mémorable eut lieu le 3 avril 1860 pendant la messe pascale dans l'église Saint Stéphane, au moment où l'on dut mentionner le nom du patriarche grec comme guide suprême de l'Église orthodoxe. Sur la demande des croyants présents à la messe, le métropolite (évêque) Ilarion Makariopolski lui substitua le nom du sultan, ce qui était admis pour les Églises indépendantes. Le Patriarcat demanda avec insistance à la Sublime Porte d'envoyer Ilarion Makariopolski en exil mais il essuya le refus. La rupture fut accueillie par la population bulgare avec le plus grand enthousiasme. On attendit la reconnaissance légale de cette séparation qui ne vint pas si vite. Il fallut lutter encore 11 ans pour y arriver à cause de la tactique du diviser pour régner pratiquée par la Sublime Porte dont dépendait la décision.

Le firman de la Sublime Porte

La solution du problème religieux bulgare s'imposa lorsque les événements nationaux et internationaux montrèrent à la Sublime Porte que le maintien de la situation devenait dangereux pour ses propres intérêts. Après de longues péripéties, la Sublime Porte promulgua le 28 février 1870 un firman pour la création de l'Église bulgare indépendante sous le nom d'Exarchat bulgare, géré par un Synode (réunion des évêques).

Le paragraphe 10 du firman précisa, cependant, que seulement certaines régions bulgares pouvaient entrer dans l'Exarchat bulgare. La Sublime Porte avait accordé l'autonomie religieuse aux Bulgares parce que l'intérêt d'État l'y avait obligée, mais elle ne voulait en aucun cas unir tous les Bulgares dans une grande organisation ecclésiastique et nationale qui pouvait faciliter la réalisation de leurs aspirations de libération politique. Alors, elle agit avec préméditation : des villes et des villages à prépondérance grecque ou grécophone furent intégrés à l'Exarchat bulgare et vice-versa, créant des situations propices à perpétuer les désaccords entre les deux peuples.

Les Bulgares accueillirent le firman avec une très grande joie. Immédiatement après sa proclamation, quarante Bulgares se réunirent à Istanbul avec l'accord de la Sublime Porte. Ils élurent dix représentants qui formèrent un conseil temporaire avec les cinq évêques bulgares pour élaborer le projet de règlement du nouvel Exarchat bulgare et pour le diriger jusqu'à l'élection de l'exarque (prélat chargé d'une région, délégué du patriarche de l'Église orientale).

Comme on pouvait s'y attendre, le Patriarcat rejeta le firman et attaqua les Bulgares. Le gouvernement ottoman en profita et fit traîner sa mise en œuvre sous prétexte que le Grand vizir Mahmoud Hedim Pacha devait en prendre connaissance.

Après un retard de six mois, la presse commença à accuser la Sublime Porte de freiner l'exécution du firman. Les Bulgares d'Istanbul décidèrent de mettre fin à cette situation intenable. À la Saint Sylvestre (le 12 janvier 1872 selon le calendrier grégorien), ils obligèrent les trois évêques bulgares à célébrer la messe en bulgare malgré l'interdiction formelle du Patriarcat.

En réponse à cette provocation, le Patriarcat poussa le gouvernement ottoman à l'exil des trois évêques. Les Bulgares organisèrent une manifestation de protestation à Istanbul. Des milliers de personnes se rassemblèrent devant la Sublime Porte exigeant la libération des évêques. Le grand vizir promit que le firman serait bientôt promulgué et les évêques libérés. Il ordonna au conseil temporaire de mettre en marche la procédure d'élection de l'exarque. Le premier exarque bulgare nommé Antim Ier fut élu le 16 février 1872, et entama le processus de nomination de métropolites de l'Exarchat bulgare. Le Patriarcat grec ne voulut en aucun cas accepter la création de l'Église nationale bulgare.

Le Conseil grec, réuni le 16 septembre 1872, déclara schismatiques l'Église bulgare, l'exarque bulgare et tous les Bulgares qui s'y étaient rattachés.

Malgré cette hostilité, la création de l'Exarchat se termina avec succès et l'Église commença à fonctionner, même si les conditions furent extrêmement difficiles. Après la libération, à l'initiative du gouvernement bulgare et avec son aide matérielle, l'Exarchat bulgare à Istanbul obtint en 1890 un firman du sultan autorisant le remplacement de l'église en bois par une nouvelle église.

La nouvelle église

Le projet fut confié à l'architecte arménien Hovsep Aznavour, classé en tête du concours public. Il proposa une ossature de métal plus légère que le béton armé, le sol n'étant pas assez résistant. La firme autrichienne R. Ph. Wagner remporta le concours international pour la fabrication des pièces préfabriquées de l'église. Ces pièces furent préparées à Vienne et transportées à Istanbul par bateau en passant par le Danube et la mer Noire.

Le montage dura un an et demi et fut terminé en 1898. Le bâtiment est long de 32.50 mètres, large de 12.50 mètres et haut (avec le clocher) de 40 mètres. Le poids total est de 500 tonnes et l'enceinte peut accueillir 600 personnes. De style néo-classique et néo-baroque, l'église est faite de structures d'acier recouvertes de plaques de tôle et de fonte, maintenues par des boulons et des soudures. Elle est richement décorée de fer forgé. L'intérieur venait aussi de Vienne – des colonnes corinthiennes, des anges, des motifs floraux soudés ou arrimés par des boulons. Le style de l'intérieur porte l'influence de l'Art nouveau, dont il est le premier exemple à Istanbul. L'iconostase viennoise avait été faite en style catholique. Le secrétaire de l'Exarchat Athanase Chopov et l'architecte Aznavour furent obligés d'aller en Russie pour commander une iconostase orthodoxe. Elle fut réalisée par la firme moscovite de Nikolaï Ahapkin avec des icônes peintes par le peintre russe Klavdyi Lebedev. Les six cloches furent moulées aussi en Russie à Yaroslav dans l'usine de Peter Olvyanchikov.

basilique Stefi Stephan
Inauguration de l'église le 08 septembre 1898.

La consécration solennelle de la nouvelle église en fer eut lieu le 8 septembre 1898. La construction de l'église Saint Stéphane a bénéficié de l'expérience des églises de fer de la seconde moitié du XIXe siècle. Ce type d'église transportable fut une invention britannique pour les colonies anglaises éloignées comme l'Australie. Gustave Eiffel produisit aussi des églises de fer à destination des Philippines et du Pérou.

Aujourd'hui, Saint Stéphane est parmi les très rares églises de fer au monde restées debout. Dans sa cour sont enterrés les militants religieux bulgares Ilarion Makariopolski, Avxenti Velechki, Melati Velechki et Paissï Plovdivski.

Dimitrina Aslanian

Crédit photos : Anton Lefterov, Peyo Kolev.

Note

Dimitrina Aslanian est l'auteure du livre Histoire de la Bulgarie de l'Antiquité à nos jours aux éditions Trimontium.

Début mars 2012 le maire d'Istanbul, Kadir Topbaş a rencontré le maire de Sofia, madame Yordanka Fandakova pour discuter de la restitution des propriétés bulgares, parmi lesquels les édifices d'une école et de l'église qui devraient être restitués à la fondation bulgare des biens orthodoxes. En 2010, l'église bulgare d'Istanbul était en cours de restauration.

Ouverture de l'église restaurée

l'église de fer
L'église restaurée.
©Muhammed Yildirim - Anadolu Agency

La restauration a duré sept ans et coûté environ 3,5 millions d'euros, dont 390.000 pris en charge par la Bulgarie. L'église Saint Stéphane a été ouverte le 07 janvier 2018 par le Président de la Turquie Recep Tayyip Erdoğan, en présence du premier ministre turc Binali Yildirim et de son homologue bulgare Boïko Borissov, Sa Sainteté Néophyte Patriarche de l’Eglise orthodoxe bulgare, Moustafa Hadji Grand mufti de la communauté musulmane de Bulgarie, et de nombreux autres officiels bulgares et turcs. Je suis convaincu que l'Europe entière et les Balkans verront aujourd'hui comment la tolérance ethnique est un exemple à suivre dans un pays chrétien et dans un pays musulman, a déclaré Boïko Borissov.

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