Le poète bulgare Yavorov

La similitude des destinées et la communauté d'intérêts politiques et culturels créent entre certains peuples de solides liens d'amitié. C'est le cas pour les Arméniens et les Bulgares, qu'une fraternité séculaire a unis.

Pour ce qui est de l'expérience historique, entre le XVe et le XlXe siècles la Bulgarie, divisée en petits royaumes, reste sous domination ottomane. Tout comme les Arméniens, les Bulgares, chrétiens orthodoxes, subissent I'oppression, la persécution et les massacres. Cette longue tragédie aboutira au développement général chez les Slaves du sud d'un mouvement de libération nationale qui, à la fin du siècle dernier, prend un caractère nettement révolutionnaire. Animés d'aspirations nationales comparables, révolutionnaires arméniens et bulgares travaillent souvent en étroite collaboration et utilisent les mêmes moyens à la poursuite d'objectifs identiques.

D'autre part, les relations culturelles entre les deux peuples sont très anciennes. C'est l'Arménien Photius qui fut le maître et le guide spirituel du philosophe Cyrille, créateur en 865, avec son frère Méthode, de l'alphabet dont la plupart des peuples slaves se servent aujourd'hui. Mais bien avant la création de l'alphabet cyrillique, les premières informations historiques concernant la formation de l'État bulgare se trouvent chez les historiens arméniens.

Au XlXe siècle, de nombreux intellectuels bulgares risquèrent leur carrière et parfois leur vie pour aider les Arméniens dans leur juste lutte. L'un des plus éminents est le grand poète Peïo Yavorov, qui fut un inlassable activiste et un arménophile militant.

De son vrai nom Peïo Totev Kratcholov, Peïo Yavorov appartient à la famille des poètes révolutionnaires dont la vie et l'œuvre sont étroitement liées aux luttes de libération nationale et sociale de leur pays. Appartenant à une période qui sépare deux courants littéraires, l'un inspiré par la tradition et l'autre par l'esthétique symboliste moderne, il est typique de ces auteurs du début du siècle qui réussissent à conjuguer des états d'âme contradictoires et des tendances pourtant incompatibles par nature.

Né le 1er janvier 1878 à Tchirpan dans une famille relativement pauvre, Yavorov vient au monde deux mois avant la signature du traité de San Stefano qui mettra fin à la domination ottomane sur la Bulgarie. Rien tout d'abord ne laisse présager que cet enfant pensif, taciturne et renfermé cache des dons qui le porteront au sommet de la création poétique. C'est au cours de ses études au lycée de Plovdiv que naît en lui un vif intérêt pour les événements de la vie sociale et une passion de la justice qui l'orienteront vers les idées socialistes.

Ses études secondaires terminées, il trouve un emploi de télégraphiste dans sa ville natale où il déploie une intense activité comme secrétaire local du parti socialiste. Il lit beaucoup, Pouchkine, Lermontov, Tchekhov, Goethe, Schiller, ainsi que les poètes révolutionnaires bulgares Vazov et Botev. Irrésistiblement attiré par la lutte pour la libération de la Macédoine et de la Thrace, qui sont restées sous domination ottomane après la libération de la Bulgarie, il entre en contact avec l'ORIMA (Organisation Révolutionnaire Intérieure de Macédoine et Andrinople) et, fusil en main, il franchit à trois reprises la frontière. En 1875, il travaille à Skobelevo (aujourd'hui Sliven) un des trois centres du mouvement révolutionnaire macédonien où il rencontre de grands militants bulgares comme Gotsé Deltchev, Sarafov, Garvanov, et arméniens comme Andranik Ozanian et Kristapor Mikaélian. Il vit là une période exaltante qui lui inspirera son cycle de poèmes Chants de haidouks, et deux œuvres en prose : Rêves de haïdouks et Gotsé Deltchev.

C'est également à Skobelevo que Yavorov a pour la première fois l'occasion de rencontrer plusieurs familles arméniennes qui ont réussi à échapper aux massacres. Beaucoup de ces malheureux exilés travaillent dans les chemins de fer, souvent comme porteurs, et Yavorov, aussi pauvre qu'eux, entre dans leur milieu, les voit souvent, partage leurs repas. Le soir, il fréquente le café arménien tenu par un certain Bédros. Là, il écoute avec émotion, dans une langue pour lui pourtant peu compréhensible, les chants des réfugiés, de pleurs assouvis. Séduit par le lyrisme de la chanson Groung, le jeune Bulgare chante avec eux pour oublier leur commune misère.

Après avoir été affecté dans différentes villes, Yavorov est nommé en 1896 chef du bureau de poste de Strandja. Là, il rencontre encore de nombreux réfugiés arméniens. Il recherche leur compagnie, leur amitié, il sent si proche du sien ce peuple dont il voit les enfants affligés et affamés.

Mais ses contacts quotidiens sont plutôt mal vus des commerçants de Strandja qui vont jusqu'à conseiller que l'on éloigne de leur ville ce jeune fonctionnaire. Un mois plus tard, il est affecté à Ankhialo, l'actuelle station maritime de Pomorié. C'est là qu'il écrit son poème élégiaque intitulé Arméniens lire le poème.

Par la qualité du style, l'originalité des répétitions, la rythmique très particulière, le recours aux ressources de l'intonation, aux métaphores aussi, propres à la façon de Yavorov, ce poème exalte le romantisme, l'héroïsme et le côté tragique de la lutte de libération nationale. Le poète y exprime sa profonde sympathie pour les Arméniens et son désir de contribuer à l'éveil de la conscience de ses compatriotes.

La publication de cette œuvre suscite l'intérêt des milieux intellectuels bulgares pour le peuple arménien et sa culture et, à partir de 1902, des traductions de textes littéraires arméniens paraissent dans la presse bulgare.

Il existe de ce fameux poème plusieurs traductions arméniennes. La première, due à Stepan Hintlian, parut en 1909 à Constantinople dans le journal Chirag en 1917, Hrand Hrahan en publie une autre dans Grakan Tert à Erevan. Depuis, plusieurs éminents écrivains d'Arménie soviétique en ont fait de nouvelles : Sylva Gapoutikian, Hamo Sahian et Kevork Emine.

Annie Pilibossian

Le texte et le poème nous ont été fournis amicalement par l'Association arménienne ACAM.

Association ACAM : www.acam-france.org

Peïo Yavorov, pages en bulgare http://liternet.bg

Publié en | Mis à jour