Entretien avec Rouja lazarova

Au sujet de la parution de son roman Mausolée

Ralitsa Frison-Roche : Vous êtes en France depuis le début des années 1990. Depuis, vous avez publié quatre romans, remarqués par la critique, et dont certains ont eu les honneurs de la presse nationale. Est-ce difficile d'être écrivain en France, et notamment quand on est d'origine étrangère ?

Rouja Lazarova : La vie d'écrivain n'est pas vraiment facile. Elle suppose une grande solitude, alors être chez soi ou dans un autre pays ne change pas grand chose. Mais cette solitude est nécessaire, même si elle me pèse parfois. Je suis ici depuis vingt ans, mes amis sont ici, mes lecteurs aussi. J'ai la chance d'avoir des amis cultivés et exigeants qui me soutiennent et m'encouragent. D'autre part, se consacrer à l'écriture d'un roman relève de la débrouille, du système D. Pour écrire Mausolée, j'ai fait des recherches de sponsors et de bourses, très difficiles à obtenir. J'ai pu cependant bénéficier d'un séjour dans une résidence d'écrivains en Camargue et d'une bourse de trois mois au Centre régional du livre de Franche Compté. J'ai fait aussi des piges...Mais heureusement, le roman m'a portée, il m'a donné la force de persévérer. Maintenant, je reçois de nombreux messages de lecteurs qui ont beaucoup apprécié le livre.

R. F-R. : Vous êtes un personnage un peu énigmatique. Vous avez choisi un chemin hors des sentiers battus, vous êtes très indépendante et vous aimez la moto. Comment vous définiriez-vous en quelques mots ?

R.L. : Je suis certes très indépendante, mais je reste attentive aux gens. Je les aime, ils sont ma "matière première". Avec les personnes qui m'entourent, je peux être parfois désagréable, mais je peux aussi leur donner de l'énergie, de l'enthousiasme. L'écriture m'absorbe véritablement, j'essaie de ne pas rester trop isolée.

R. F-R. : Qu'est-ce qui vous a décidée à franchir le pas et à parler des blessures occasionnées par le régime communiste ?

R.L. : C'est un sujet que l'on voudrait taire, contourner. Mon troisième livre Frein porte toutefois sur les traumatismes qui en résultent: à travers la conduite de la moto, il évoque la peur, la paranoïa. Mais je suis entrée dans le vif du sujet avec Mausolée en abordant cette période complexe de l'histoire. En 2004, j'ai vu la statue de Sacho le Violoniste (Sacho Sladura), le mignon une victime enfin reconnue du régime communiste. C'était comme une libération pour moi. Puis ma mère, qui avait connu le personnage, m'a raconté son histoire.

R. F-R. : Votre roman brosse un tableau authentique de l'histoire récente de la Bulgarie. Quel était votre méthode de travail pour réveiller tous ces souvenirs et les ordonner dans un ensemble cohérent ?

R.L. : Je me suis préparée pendant 4 à 5 ans. J'ai récolté les récits et les témoignages de beaucoup de personnes, d'amis, de proches. Je me suis intéressée à d'autres pays communistes, la Chine par exemple. J'ai lu aussi des livres, mais l'histoire de cette période n'est pas écrite et la documentation manque. Au début, j'ai rédigé quelques chapitres, puis, le travail m'a inspirée et j'ai pu mener le roman à son terme.

R. F-R. : Mausolée impressionne par la multitude de personnages dont le destin se mêle à celui des personnages principaux et apporte chacun un éclairage supplémentaire aux différents aspects de la vie en Bulgarie communiste et postcommuniste. Beaucoup de Bulgares peuvent se reconnaître en eux. Comment avez-vous fait le choix de ces personnages ?

R.L. : J'ai choisi les personnages souvent en fonction de leur métier, ce qui était intéressant pour révéler les petites et grandes humiliations quotidiennes, pour montrer la duplicité du système, la différence entre la vie chez soi et à l'extérieur. J'ai choisi par exemple un technicien qui travaille au Mausolée de Gueorgui Dimitrov. Le métier d'architecte est aussi symptomatique par le rôle qui lui était assigné. Il y a en effet deux personnages sur lesquels on peut mettre vraiment un nom, ce sont le violoniste Sacho (Sacho Sladura) et le journaliste repenti, Yovo.

R. F-R. : Vous écrivez dans un français limpide et imagé. Est-ce difficile d'écrire dans une autre langue que sa langue maternelle ?

R.L. : Cela demande beaucoup de travail et beaucoup d'efforts. Aujourd'hui, je suis libérée de la question de la langue.

R. F-R. : Est-ce que vous continuez à écrire en bulgare ?

R.L. : Pas beaucoup, des petites choses...

R. F-R. : Avec quels sentiments retournez-vous en Bulgarie ?

R.L. : Je suis heureuse de retourner en Bulgarie, de revoir ma famille et mes proches. De plus, j'y vais d'habitude en été quand il fait chaud et quand il y a de bonnes tomates avec du féta. Mais je suis vite rattrapée par la réalité, et j'éprouve un sentiment douloureux de déception, comme une déchirure. Car les gens ne sont pas heureux.

R.F-R. : Quelle est la prochaine étape ? Votre prochain sujet ?

R.L. : Je reste toujours sur le même thème, les traumatismes dus au régime totalitaire. L'action se déroulera en France autour d'un personnage venu de l'Est.

Ralitsa Frison-Roche

Lien connexe : Le roman Mausolée

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