Plamen Doynov

Plamen Doynov fait partie de ces jeunes écrivains qui ont affirmé un courant novateur dans la littérature bulgare, celui de la Génération 1990. Essayiste et dramaturge de renom, il est aussi l'auteur de plusieurs recueils de poèmes, favorablement accueillis par la critique et très appréciés par le public.

Une soirée poétique de présentation du livre a été organisée le mercredi 26 mai 2010 à la Caféothèque de Paris - 75004 Paris et une journée de signatures le 08 juin 2013 au marché de la poésie, place Saint Sulpice à Paris.

Ses poèmes ont été déjà traduits en anglais, en allemand, en hongrois, en serbe, en croate, en turc et en finnois.

Mais au-delà des émotions instantanées, le recueil est aussi un hommage aux cafés, à ces lieux où les hommes se rencontrent, se retrouvent au milieu d'autres hommes.

Émanation et ferment de la vie citadine, ils sont devenus des lieux privilégiés où se tissent les liens entre les hommes, entre les villes. Ainsi, à Budapest, à Sofia, à Vienne ou à Paris, on peut, le temps d'un café, échapper à l'agitation quotidienne pour savourer l'instant, le ressentir substantiellement. C'est précisément dans ce qu'il y a de symbolique et d'universel dans les cafés, dans leur vocation citadine et européenne que l'auteur puise son inspiration, et c'est ce qui donne une dimension particulière à ses poèmes.

Le temps d'un poème, le lecteur peut aussi se rappeler la grande époque des cafés littéraires quand fréquenter un café, signifiait s'enrichir en conversant avec des écrivains et des artistes. Quand les cafés étaient à la fois le creuset, où les idées se fondaient, et un élément constitutif des liens unissant les grandes villes européennes en une communauté d'esprit, dont Sofia faisait bien évidemment partie. Car, avant la guerre, les grands cafés de la ville étaient aussi le cœur palpitant de la vie artistique. Les habitués, écrivains, poètes, artistes, s'y retrouvaient autour d'un café pour parler de littérature et d'art, pour évoquer leurs découvertes à l'étranger. On y lisait Verlaine, Rimbaud et Baudelaire, Rilke, Bounine et Akhmatova. Tout comme à Paris ou à Budapest, on y cherchait un coin pour écrire. Ce lien affirmé de la capitale bulgare avec la vie intellectuelle en Europe est un autre aspect attrayant du recueil.

Savoureux, pétillant et amusant, le recueil Le temps d'un café est une friandise à déguster à toute heure de la journée : on peut le feuilleter au petit matin en prenant son café crème pour commencer sa journée la tête pleine de rêves ; le partager ensuite avec des amis et passer ainsi des moments insolites ; ou le lire en solitaire si l'on a tout simplement envie d'une note de poésie. Et découvrir enfin un pays tout à fait européen, la Bulgarie...

Extraits du recueil Le temps d'un café

Au café Morik. Café-poèmes brûlants

Souvenirs de Paris

Le temps d'un café

Café parsemé de vanille,
senteurs de cours intérieures alanguies,
cognac réchauffant le crépuscule tombant,
torpeur d'une idylle dorée,
voiles de crème, suspendus aux toits
blanchis de neige tiède.

Rio Grande

Café, whisky, miel, crème :
pulsations sucrées du carnaval.
Le brun se paillette d'or et tout se fige
de passion sombre et de langueur
devant ce petit mystère de l'Univers.

Debussy

Café et naturellement crème fouettée...
Ne pas oublier : le lait...Quoi d'autre ?
On oublie quelque chose - Oui, quelque chose nous échappe...
Quelque chose de délicat et rare, vrai et brûlant...
Quelque chose qui rappelle le rire d'une femme au bord d'une lagune -
de la crème d'amande, exquise comme une corde vibrante.

Picasso

Café arrosé de brandy
en fusion avec le sucre roux - un instant
tout se fige en harmonies brunes,
mais jaillissent des avalanches de crème
et l'unité se brise en fragments
et s'épand en pastels flamboyants.

Au café Morik. Café-poèmes ordinaires

Java Blavan

Café grillé, très sombre,
crémeux, parfumé, un filet de fumée
ondule, tel un sentier à travers la forêt
qui te guide en ce monde
de mystères, aux couleurs de grotte veloutée,
où le soleil vient éteindre ses feux.

Ethiopie Sidamo

Café agréablement corsé à l'arôme délicat,
une gorgée grisante et voilà qu'à la nuit naissante
un doute apparaît :
Est-ce la nuit qui est mère du café
ou est-ce du café noir que la nuit est née ?

Au café Central

Mon encrier - le café ou écrire au Central

Chaque café nommé Central se trouve à l'angle d'une rue. L'angle de chaque café Central est donc visible de plusieurs côtés - c'est un angle central. À Budapest, le Central se trouve à l'angle de la rue Mihály Károly et de la rue Cukor. À Vienne, le Central divise Herrengasse en deux. Le Central bulgare portait le nom de Tsar Libérateur - il se trouvait à Sofia, à l'angle du boulevard Tsar Libérateur et de la rue Rakovski - il a été démoli au XXe siècle, au milieu des années 1970.

Chaque café Central est une pierre angulaire de la littérature. C'est un rendez-vous d'écrivains et une invention d'écrivains. C'est justement la littérature, les mots qui cherchent à être partagés, qui crée le café. Le breuvage sombre devient alors l'autre encre, celle à travers laquelle la société communique, rassemble les beaux esprits et les aristocrates au café. C'est là que bouillonnent de concert l'intelligence et le cœur, la raison et le sang noble. C'est là que l'on a vu réunis pour la première fois au même endroit des hommes qui réfléchissent, qui savourent le plaisir, qui méditent et débattent au centre du Central.

Pour aller au café Central, il n'est nullement nécessaire d'être sans logis, il suffit simplement d'avoir une vision élargie du logis. Dans ce nouveau logis, on aspire à rencontrer non seulement des proches mais aussi des étrangers complètement inconnus. Car on a envie de parler avec quelqu'un et on ne peut plus le faire avec ses proches. On peut parler uniquement avec des étrangers, des inconnus. Des gens que l'on peut haïr sans remords et dont on peut médire sans pour autant pouvoir se passer de leur compagnie.
On se demande : Où puis-je aller ?...Nulle part. Et l'on va au café.

Savoir que l'on entre dans un café qui a été fréquenté par de grands écrivains qui y ont composés de grandes œuvres - c'est comme si on disparaissait dans le passé pour tenter d'exister quelque temps pour de vrai - dans le désir des mots. C'est boire un café, la mémoire littéraire en éveil. Car on le sait, boire un café sans évoquer des souvenirs équivaut à en boire un en vain.

Pourquoi est-on au Central ? Pour ne pas être chez soi? Pour être avec quelqu'un ? Pour parler? Pour être écouté ? Pour se taire et écrire au regard des autres ? Pour être là justement - au centre, au milieu des autres ? Pour être avec les autres? Pour être ?

Il vous attire, ce café littéraire - avec ses souvenirs de médisances et de méchancetés, d'admiration et de reconnaissance, de regards jaloux qui vous observent pendant que vous notez au hasard quelque pensée géniale : Ah! en voilà un qui écrit ! En réalité, personne ne vous regarde. Il ne suffit pas de s'observer soi-même, de savourer le silence de sa cigarette, subjugué par le décor rétro aux harmonies en brun. Être écrivain - quelque part, à un moment donné - La tache de café devient alors un point qui met fin au plaisir. On tend la main vers l'encrier - on en prend une gorgée et l'on continue.

Au café Central. Cafés et cocktails de café

Diplomate moka

Espresso, liqueur de moka, crème fouettée,
ombre fugace d'épaules délicates,
tantôt claire, tantôt obscure dans un jeu infini
de lumière qui dit oui, qui dit non
avec la discrétion du secret savoureux.

Au Burger King, place Oktogon, Budapest

Café crème à l'américaine

Il trempe ses lèvres dans le crépuscule de la tasse,
il en prend une gorgée, puis encore une, car
même la crème le sait,
le café dure le temps
d'attendre la femme qui doit venir
inévitablement.

Espresso Hiver

Sur un café noir très fort - quelques gouttes
de sirop de chocolat...Il pleut
des souvenirs d'amours éphémères
là où les silhouettes se dissipent dans l'air.
À peine conquise, ton éternelle bien-aimée
te quitte.
Jaillit le sirop de coco blanc - rafales de neige
qui frappent droit au cœur l'hiver solitaire.

Ralitsa Mihailova-Frison-Roche


Éditions Caractères, format : 13x21 cm, nombre de pages : 108 p. ISBN : 2-85446-393-5, traduit et préfacé par Ralitsa Frison-Roche. Ce recueil paru en 2003 à Sofia a reçu le prix poésie Ivan Nikolov 2004.

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