Une lecture du roman de Julia Kristeva

Meurtre à Byzance

Le roman de Julia Kristeva s'ouvre sur une plage déserte que l'océan fouette d'une épaisse bruine salée. Dans ce lieu austère, sur les sables or et gris, un homme gît, inanimé. Son assassin range avec soin le couteau avec lequel il vient de taillader le chiffre huit sur le dos de sa victime. Puis, il regagne Santa Barbara, une cité en pleine mutation au milieu de nulle part. Numéro Huit, alias le Purificateur, n'en est pas à son premier meurtre. Son ombre plane sur la ville plongeant dans l'angoisse l'élégant et habituellement nonchalant commissaire principal Rylski.

Le décor est planté : point de départ d'un roman qui emporte le lecteur dans des labyrinthes enchevêtrés et des passages secrets. Étourdi par l'abondance de mots, par la profusion d'images, par les méandres de l'intrigue, le lecteur tente de se cramponner à un fil d'Ariane pour traverser ses 370 pages et finir sa course, à bout de souffle. Devant ses yeux tournoie encore une nuée de papillons, ailes d'espace, voiles de paysage, sur ses genoux ronronne Chah-Minoushat, dans sa tête les questions bouillonnent.

Sorti en début d'année 2004, le troisième roman de Julia Kristeva a déjà fait beaucoup parler de lui. Œuvre polyphonique superposant roman de suspense, récit historique, satire socio-politique, elle mêle actualité mondiale et parisienne, présent et passé et traite de thèmes chers à son auteur : féminité et maternité, étrangeté, exil et quête identitaire sur fond de perpétuels brassages de population et métissages de cultures. C'est donc une œuvre complexe, destinée aux initiés, qu'il est difficile d'embrasser d'un seul regard et dont on ne peut pénétrer d'emblée les énigmes. Elle nous intrigue cependant tant par les thèmes abordés que par les éléments biographiques évoqués, et aussi par cette invitation au voyage, qu'elle nous adresse, sur les traces de la 1ère Croisade qui traverse forcément la Bulgarie médiévale.

Un roman à clés qui ne laisse pas le lecteur indifférent et éveille en lui des interrogations. Cet exposé se propose d'esquisser une piste de réflexion qui s'appuie sur trois questions :

Quelle est l'actualité de ce retour dans le passé, à Byzance ?

Pourquoi une visite guidée de la Bulgarie ?

Quel est l'aboutissement de ce voyage à travers l'espace et le temps ?

Retour à Byzance

Dès le début du roman, une caractéristique commune aux personnages retient l'attention du lecteur. Ils sont tous d'origine étrangère, ce qui laisse présager qu'ils seront tous concernés par la traversée identitaire du temps. La plupart portent d'ailleurs des patronymes slaves. Russes ? Ou plutôt bulgares ? Popov, Rylski, Tomov, mais aussi Stéphanie Delacour, ont tous un lien avec les pays de l'Europe Orientale :

Le commissaire principal Rylski, quinquagénaire séduisant, est issu d'une famille d'émigrés bulgares, aisée et cultivée, établie à Santa Barbara.

Stéphanie Délacour a des origines russes. C'est une ravissante parisienne qui a pour profession de mettre en mot toutes sortes de choses. Elle débarque à Santa Barbara en envoyée spéciale de l'Evénement de Paris, pour enquêter, aux côtés du commissaire Rylski, sur les mystérieux meurtres en série.

Le ténébreux professeur Sébastien Chrest-Jons, spécialiste du métissage des populations, est lui aussi issu d'un couple mixte. Il se passionne pour la 1ère Croisade sur laquelle il mène des recherches en secret.

S'ajoutent une jeune scientifique chinoise et son frère jumeau.

Et enfin une authentique byzantine, Anne Comnène, auteur d'une chronique du début XIIe siècle. C'est là que tout se complique car le roman de Julia Kristeva reprend le fil d'un autre roman, célèbre en Bulgarie, écrit par l'historienne Véra Moutaftchieva [1].

Anne Comnène [2], l'héroïne de l'écrivain bulgare fait donc intrusion dans le roman de Julia Kristeva à travers l'écran du PC du professeur Chrest-Jones qui écrit, lui aussi, un roman sur Anne. Les trois récits se croisent et s'entremêlent, traitant tous trois du thème de la féminité et de l'étrangeté. Anne Comnène est une femme parfaite aux yeux du professeur Chrest-Jones, mais aussi une femme parfaitement moderne aux yeux de Véra Moutaftchieva et de Julia Kristeva, une intellectuelle précoce, bien avant la lettre. Fille d'Alexis 1er, porphyrogénète [3], elle vient au monde avec une étoile au front. Anne grandit dans les palais byzantins, à la Cour de Constantinople habituée aux solennités de Sainte Sophie et aux fastes des fêtes impériales où la beauté et le raffinement le dispute aux intrigues sophistiquées. Mais elle évolue aussi parmi des hommes d'une brillante culture et imprégnés par les œuvres des auteurs anciens.

Trois femmes se penchent simultanément sur son berceau, une trinité féminine qui veillera sur son éducation. Sa grand-mère, d'abord, au caractère trempé, dotée d'une volonté et d'une intelligence peu communes, qui tient d'une main ferme les rênes du pouvoir pendant que son fils guerroie aux quatre coins de l'empire. Sa mère, ensuite, une princesse bulgare, dont le visage garde le hâle d'une enfance campagnarde. Elle est impétueuse et changeante comme une journée de printemps où le soleil chasse brusquement l'orage et le vent. Sa belle-mère enfin, slave elle aussi, venue de l'autre rive de la mer Noire, mère dévouée et amante tendre. Trois caractères de femmes représentant trois aspects de la féminité forment ainsi une femme unique issue de trois peuples différents. C'est cette Anne Comnène qui rédigera l'Alexiade dont s'inspireront Véra Moutaftchiéva et Julia Kristeva pour écrire leurs romans.

Au fil des pages de Meurtre à Byzance, tous ces personnages se dévoilent tour à tour, ils se croisent et se confrontent, lancés chacun à la recherche de ses racines, chacun à sa façon.

Stéphanie Délacour, la Parisienne, en quête, elle aussi, de sa Byzance, pleurera sa mère juive et slave qui, à l'automne de sa vie, constituera un album de cartes postales sur sa Russie - terre natale de ses ancêtres - afin d'apaiser sa nostalgie pour un passé à jamais révolu. Stéphanie se reconnaîtra en Anne Comnène, femme moderne et chargée comme elle de mettre en mots toutes sortes de choses.

Le plus intéressant de tous est cependant cet historien ténébreux, qui écrit en secret le roman d'Anne. Il est à la recherche d'une identité imaginée, d'un hypothétique ancêtre, un Croisé resté en terre bulgare après avoir rencontré Anne. D'ailleurs, le patronyme Chrest, formé sur le mot krast (croix) - tout comme celui de Kristeva- ne fait-il pas plutôt référence à la croix des Croisés qu'à celle de la foi chrétienne ?

Le détour par le roman d'Anne apporte donc une réponse à notre première question. Elle apparaît en filigrane au fil des pages en nous rappelant que l'Europe est bâtie sur un permanent va-et-vient de populations, fondues en une unité bigarrée mais cohérente. L'Europe qui semble actuellement en pleine recomposition ne constitue donc pas une exception à son histoire avec ces frontières qui s'estompent et ses populations qui se mélangent. Cette Europe rayonnante de sa culture rappelle étrangement la lointaine Byzance, admirée mais en même temps convoitée, tout comme l'Europe l'est aujourd'hui. Tout s'inverse donc à travers le temps. Le centre rayonnant se décale vers l'Orient et les flux migratoires changent de sens. Le temps se contracte subitement nous rappelant que l'histoire est toujours en mouvement. Voilà des parallèles tracés entre Byzance et l'Europe actuelle qui à travers le roman de Julia Kristeva nous appellent à la méditation.

Une visite guidée de la Bulgarie

Mais le récit se poursuit car le professeur Chrest-Jones disparaît mystérieusement. L'ombrageux spécialiste des migrations migre en cachette vers la Bulgarie. Il ne cherche évidemment pas à découvrir la Bulgarie contemporaine, mais celle du Moyen Age, au moment de la 1ère Croisade [4].

Le professeur Chrest-Jones se rend d'abord à Plovdiv, une ville ombragée de figuiers chargés d'un suc mielleux et ornée de rosiers exubérants dans un pays où la rose est drapeau national dont les pétales odorants, emportés par les bourrasques, se déposent dans les cheveux et les décolletés des femmes brunes aux rires de braise. Une ville bien évidemment inconnue à Santa Barbara mais une cité carrefour, où le brassage n'a pas cessé au fil des siècles, des commerçants errants, des lettrés cosmopolites qui jetaient l'ancre ici.

Puis, il visite l'église de Boyana, une petite bâtisse en briques grenat, blottie aux flancs du mont Vitocha auxquels s'accrochent les dernières maisons de Sofia. Bâtie au Xe siècle, elle fut agrandie plus tard et recouverte de fresques. Un univers en dehors du temps, le ciel figé sur terre, empli de recueillement et de mystère. Une multitude de représentations ornent ses murs et son plafond de leurs couleurs intenses. Et des visages, des visages qui ne cessent de regarder, qui voient aujourd'hui encore, vrillés dans ces antiques parois de briques. Parmi eux, celui de Dessislava.

Le professeur Chrest-Jones, tout comme Julia Kristeva, tout comme les Bulgares en général, scrute son visage dans l'espoir de retrouver les traits d'une grand-mère dans la finesse de son nez grec, dans les rondeurs de ses pommettes slaves. Un peintre mystérieux y a enfreint le canon byzantin en peignant bien avant l'heure des portraits à la place des icônes. La minuscule église de Boyana, représentative de l'art bulgare inspiré par la tradition byzantine est, elle aussi, un point de rencontre entre deux cultures, et probablement une halte sur le chemin des Croisés.

Mais le voyage ne s'arrête pas là. Il continue vers l'Est. Vers les rivages de la mer Noire qui portent encore la mémoire d'Ulysse et où l'esprit est toujours vivant de toutes les populations qui se sont entremêlées sur cette terre qui fut tour à tour thrace, grecque, romaine, byzantine et slave avant le passage des Croisés. Le professeur Chrest-Jones fait donc une halte à Nessebre [Nessebar] - presqu'île bénie des dieux, un Saint-Tropez qui a traversé les siècles. Les enfants y jouent aujourd'hui sur les pierres blondes des vestiges romains que bordent des maisons en bois sculpté et aux fenêtres écarquillées vers le large. Mais le professeur n'a d'yeux que pour les églises dont les murs - dentelle de brique et de pierre - surplombent la mer depuis un millénaire. Et c'est dans Saint Stéphane, bâtie au Xe siècle, qu'il pose son sac, au milieu de ses fresques polychromes. Encore un lieu où l'Orient a rencontré l'Occident.

Une réponse s'esquisse ainsi à notre deuxième question sur les raisons de l'échappée en Bulgarie qui projette ce pays, oublié aux confins du continent, au centre du roman à travers les lieux les plus intimes de son histoire. Inspiré par les origines de l'auteur, ce voyage rappelle cependant que la Bulgarie est un fragment du kaléidoscope européen multicolore toujours en mouvement. Un fragment représentatif de ce mouvement, cristallisé dans ce mélange de populations et de cultures qui se sont abreuvées aux mêmes sources et qui constituent l'Europe d'aujourd'hui.

À la recherche de l'Europe

Le voyage s'achève enfin en France, au cœur de l'Auvergne, dans la cathédrale Notre-Dame du Puy, une bâtisse ou s'agglomèrent styles, étages et passerelles et qui navigue sur place depuis le Ve siècle. C'est encore un point de rencontre entre l'Occident et l'Orient où l'art roman se mêle à des éléments byzantins, témoignage des pérégrinations des Croisés, et à des éléments mauresques, apportés par les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle. La boucle est ainsi bouclée d'un bout à l'autre du continent européen, de Nessebre jusqu'à l'Espagne en passant par Byzance et le Puy-en-Velay.

L'invitation au voyage à travers le temps et l'espace que nous adresse Julia Kristeva dans son roman devient alors une invitation à méditer sur l'histoire de l'Europe où, malgré les rivalités et les guerres, les gens se rencontraient, se parlaient, échangeaient, pour constituer une mosaïque chamarrée mais harmonieuse. La réponse à la troisième question surgit sous forme d'une nouvelle interrogation. Le choix de ces personnages aux origines mixtes, la visite guidée de ces lieux, où les cultures se mélangent, ne nous conduisent-ils pas à nous poser la question :

Qui est aujourd'hui l'étranger ?

Voici donc une piste possible pour aborder la lecture de Meurtre à Byzance.

Mais au fait, que sont devenus les jumeaux chinois ? Qui est l'assassin ?

Ce sera au lecteur de le découvrir en se plongeant dans ce texte au style exubérant, rythmé de rimes, où les couleurs sont des fruits et des fleurs.


Notes

[1]↑ Véra Moutaftchieva - Historienne de renom et romancière. Elle est l'auteure notamment du roman historique Moi, Anne Comnène – traduit en français par Marie Vrinat-Nikolov aux Editions Anoubis, Sofia, 2001. Les initiales de Véra Moutaftchiéva (Véra M.) figurent à la page 199 de Meurtre à Byzance.

[2]↑ Anne Comnène (1083-1148?) – princesse byzantine, auteur d’une chronique sur le règne de son père l’empereur Alexis 1er - l’Alexiade.

[3]↑ Porphyrogénète - né dans la Porphyre, salle en granit rouge, ornée de pierres précieuses, où seuls naissent les enfants des empereurs. D'après le roman Moi, Anne Comnène, op. cit., page 24.

[4]↑ À cette époque le royaume bulgare, conquis par Byzance, n'est qu'une province de l'empire, aux portes de sa capitale. La plupart de ses boyards sont au service du basileus, ils conservent leurs privilèges et leurs positions, et certains se lient à l'aristocratie byzantine.

Ralitsa Mihailova-Frison-Roche

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