Sergueï Stanishev interviewé par le journal allemand Bild

Pourquoi devrions-nous payer pour la Bulgarie ?

Interview réalisée par Kai Diekmann et Hans-Jörg Vehlewald, traduite de l'allemand par M.G./Bulgaria France.

BILD. Monsieur le Premier Ministre, dans seulement sept mois, votre pays intégrera l'UE. En quoi l'Europe a besoin de la Bulgarie ?

Sergei Stanishev. Tout d'abord parce que l'élargissement est très important pour l'Europe elle-même, même si actuellement de nombreuses personnes voient les choses différemment. L'unité européenne est la grande réussite du 20e siècle : un continent qui vit dans la paix et la liberté, plutôt que la guerre. Et maintenant, à l'aube du 21e siècle, de nouveaux marchés apparaissent, l'Amérique se développe et la Chine est de plus en plus forte. Dans ce contexte, l'Europe doit pouvoir suivre. Pour cela, l'Europe a besoin de nouveaux membres et de nouveaux marchés. C'est là que nous pouvons jouer un rôle : l'accession de la Bulgarie et de la Roumanie apporte à l'Europe de nouvelles opportunités, des possibilités d'investissement, le maintien du travail et du niveau de vie dans les pays de l'ancienne UE, ainsi qu'une Europe plus forte politiquement. Voilà l'intérêt pour l'UE, d'intégrer de nouveaux membres.

BILD. À vous entendre, on dirait que l'entrée de la Bulgarie est un cadeau fait à l'Europe. Mais pouvez-vous expliquer au contribuable allemand pourquoi il devra financer votre pays à hauteur de presque 12 milliards d'euros jusqu'en 2013 ?

Stanishev. Cet argent ne viendra pas uniquement des contribuables allemands, mais aussi des autres pays de l'UE. La Bulgarie également, après son accession, devra participer au budget de l'UE, à hauteur de 1,2% de ses revenus commerciaux. L'Europe est bâtie aujourd'hui sur le principe de solidarité, chaque nation donne ce qu'elle peut. Et aucun pays ne peut se développer contre ou au dépend des autres. Au contraire, chacun bénéficie de la présence des autres. L'Allemagne est par exemple l'un de nos partenaires économiques les plus importants. Les Allemands profiterons du développement de notre économie. L'année dernière, nous avons acheté 18 hélicoptères à EADS / Münich, pour un montant de 360 millions d'euros. Cela profite également au contribuable allemand.

BILD. En tant que candidat à l'accession, la Bulgarie reçoit déjà 450 millions d'euros par an. D'après certains experts, des sommes considérables disparaissent dans des circuits peu transparents. Comment pouvez-vous garantir que la Bulgarie ne sera pas un trou sans fond ?

Stanishev. C'est le problème de tous les pays membres : comment puis-je garantir que les moyens mis à disposition par Bruxelles sont utilisés efficacement ? Pour celà, j'ai besoin d'une administration efficace et nous faisons beaucoup d'efforts actuellement pour sa mise en place - et nous sommes surveillés de très près par la Commission Européenne à ce propos. Nos experts prennent exemple sur les anciens membres de l'UE, notamment l'Allemagne. Il est certain que nous devons nous assurer par tous les moyens que l'argent de l'UE est bien utilisé. Sinon, les milliards en question retourneront à Bruxelles, plutôt qu'aider notre pays

BILD. Corruption, blanchiment d'argent, mafia, ce sont des mots qui reviennent toujours quand il s'agit de la Bulgarie. Voulez-vous vraiment faire croire aux Européens que votre pays est prêt pour l'accession ?

Stanishev. Nous connaissons ces problèmes, nous ne les ignorons pas ! Et nous les combattons. La Bulgarie a depuis plusieurs années de gros problèmes avec le crime organisé. Entre autres à cause des opérations de privatisation, très propices à la corruption et aux pratiques criminelles. Nous avons souffert également de l'embargo pendant la guerre en Yougoslavie, mais c'est du passé. Aujourd'hui, nous mettons en œuvre tous les moyens pour combattre et faire disparaître le crime organisé. Par exemple, nous avons arrêté en septembre dernier les chefs d'un important groupe mafieux, les frères Malinov. Ils seront traduits en justice et jugés. Nous avons agit de la même façon avec de nombreux petits groupes mafieux. Nous n'avons pas fait de miracle, mais nous avons déjà fait un bon travail dans ce domaine. L'UE le reconnaît également.

BILD. Et la corruption ?

Stanishev. C'est la même chose, jamais auparavant il n'y a eu autant d'enquêtes sur des politiciens de haut rang. Notre nouveau procureur général est intransigeant vis-à-vis de la corruption et du crime organisé, contrairement à ses prédécesseurs. De ce point de vue, nous avons fait notre devoir.

BILD. Cependant, l'UE pense que tous les critères d'accession ne sont pas encore remplis. La décision finale pour une accession au 1er janvier 2007 ne sera prise qu'en automne. Comprendriez- vous que le processus puisse être retardé d'un an ?

Stanishev. Pour moi, il n'y a pas de danger. Le président Barroso et le commissaire à l'élargissement Olli Rehn ont expliqué que la date du 1er janvier 2007 était réaliste si la Bulgarie poursuivait ses efforts.

BILD. Et si celà ne se passait pas ainsi ?

Stanishev. Je ne ferai pas de spéculations politiques, mais je pense que ce serait une mauvaise décision car nous avons beaucoup travaillé pour cette entrée ; des milliers de personnes s'y emploient chaque jour. Et vous savez, cette accession n'est pas un cadeau mais une chance unique pour votre pays de continuer à se développer. Un retard dans le processus n'aiderait pas notre pays, ce serait un retour en arrière, d'aucune utilité, ni pour la Bulgarie, ni pour l'UE.

BILD. Comptez-vous sur le soutien de la Chancellière allemande qui prendra la présidence de l'UE début 2007 ?

Stanishev. Oui, je sais que madame Angela Merkel apprécie notre pays, elle y venait en vacances au temps de la R.D.A. L'Allemagne a toujours été pour nous un partenaire stratégique. Nos deux pays ont toujours eu des relations très étroites. Au 19e siècle, on appelait même la Bulgarie la Prusse des Balkans. Ces liens étroits sont pour moi un signal favorable.

Les Bulgares prennent-ils les emplois des Allemands, Monsieur le Premier Ministre ?

BILD. Monsieur le Premier Ministre, les Allemands sont les Européens les moins favorables à l'adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie (si l'on fait exception de Chypre). Qu'est ce que les Allemands ont contre vous ?

Sergei Stanishev. En fait, vous devriez le savoir mieux que moi. Je ne me l'explique pas, car finalement, des centaines de milliers de touristes allemands viennent en Bulgarie chaque année et ils devraient donc nous soutenir. Peut-être devrions-nous attirer encore plus de touristes allemands. Mais ils lisent probablement aussi beaucoup d'articles sur la corruption et la mafia dans notre pays et ne réalisent pas encore tous les progrès que nous avons faits en ce domaine. J'espère que cela va changer. De toutes façons, le monde économique européen nous fait confiance. Pendant les seuls trois premiers mois de cette année, les sociétés européennes ont investi 755 millions d'euros en Bulgarie, soit deux fois plus qu'en 2005 ! Croyez-vous que ces sociétés placeraient leur argent dans un pays dans lequel elles n'auraient pas confiance ?

BILD. Sur demande de l'UE, un expert allemand a été chargé d'enquêter sur les efforts consentis par la Bulgarie contre le crime organisé : plus de cent cas de meurtres liés à la mafia non résolus ; des stars du football qui roulent avec des gyrophares de la police ; des juges qui utilisent des voitures volées en Allemagne. Suite à son rapport, il est considéré par les politiciens et les médias bulgares comme un ennemi de l'état et il craint maintenant pour sa sécurité. Pensez-vous que cela soit de la bonne publicité pour votre pays ?

Stanishev. Non, certainement pas ! Le travail des Experts de l'UE est très important pour nous. Ils nous ont beaucoup aidés à mettre en évidence nos points faibles et à apporter des solutions. Je ne peux pas être d'accord avec le fait que ces experts soient des ennemis pour les hommes politiques et les médias, en aucun cas ! Le footballeur dont vous parlez ne roule plus depuis longtemps à travers le pays avec son gyrophare. Notre ministère de l'intérieur a pris toutes ces critiques très au sérieux, afin de combattre la criminalité et la corruption aussi efficacement que possible. Nous travaillons avec les services de police britanniques, espagnols, autrichiens et aussi allemands afin de démanteler les bandes organisées qui sévissent dans les domaines de la traite des êtres humains, du trafic de drogue et du blanchiment d'argent. Les succès importants remportés ces derniers mois montrent que nous sommes sur la bonne voie. Et aujourd'hui, je peux garantir à votre expert qu'il n'a pas de soucis à se faire pour sa sécurité !

BILD. En Allemagne, les craintes ne se limitent pas à la criminalité. Qu'est ce qui garanti le travailleur allemand que son emploi ne va pas être bientôt délocalisé en Bulgarie ?

Stanishev. Le problème des délocalisations ne date pas du projet d'adhésion de la Bulgarie à l'UE. Les firmes allemandes ont déjà la possibilité de transférer leur production en Chine ou en Corée, pays qui ont des coûts salariaux tels que les sociétés bulgares ne sont pas compétitives. Mais l'avantage de l'UE réside justement dans le fait qu'à terme, les standards sociaux seront comparables dans tous les états membres. Et ainsi, les relations économiques créeront et sécuriseront des emplois dans tous les états membres - de la même façon que notre armée qui se fournit auprès du groupe DaimlerChrysler, contribue à sauvegarder des emplois en Allemagne.

BILD. Ainsi, vous ne comprenez pas pourquoi les Européens ont peur ?

Stanishev. Non ! Je me souviens simplement du scepticisme de l'UE par exemple lors de l'adhésion de l'Espagne dans les années 80. On ne parlait alors que de dangers, et aujourd'hui, l'Espagne est un des pays les plus stables et les plus riches d'Europe. Je suis certain que la Bulgarie suivra cette voie. Nous sommes européens et nous avons notre place en Europe et dans l'UE ! La Bulgarie va rendre l'UE plus stable et plus riche-particulièrement dans une région qui était encore il n'y a pas si longtemps en proie à la violence et la guerre, si on pense à cette horrible guerre civile en ex-Yougoslavie.

BILD. En fait, que peut apprendre la Bulgarie à l'UE ? Que savez-vous que les autres ignorent ?

Stanishev. (Rires) Par où dois-je commencer ? Notre fromage est unique, notre vin et nos eaux de vie aussi ! Plus sérieusement, ça me fait mal quand on ne parle de la Bulgarie qu'en termes de criminalité - qui existe bien sûr, mais qui régresse constamment. Et chacun d'oublier la formidable culture de notre pays : les chanteurs d'opéra connus dans le monde entier, les champions d'échec et de patinage qui viennent tous de Bulgarie. Sans parler de l'incroyable dynamique de la société bulgare et de la croissance de notre économie que la plupart des pays de l'UE peuvent nous envier.

Version originale de l'article ©BILD

Pour en savoir plus sur Sergueï Stanishev, lire l'article de François Frison-Roche
Sergueï Dmitrievitch Stanishev

Publié le | Mis à jour