Siméon le Bulgare

À 66 ans, l'ancien roi de Bulgarie Siméon de Saxe-Cobourg Gotha, rebaptisé Siméon Saxecobourgotski, est le premier ministre de son pays depuis juin 2001. Une situation inédite dans l'histoire européenne.

COMMENT va-t-il faire ? En ce mois de juin 2003, les participants au congrès du Mouvement paneuropéen, réunis à Sofia (Bulgarie), se demandent de quelle manière Otto de Habsbourg, président de ce mouvement mais aussi fils aîné du dernier empereur d'Autriche-Hongrie, va s'adresser, dans son discours inaugural, à Siméon de Saxe-Cobourg Gotha, ancien roi de Bulgarie, devenu premier ministre en 2001 par la grâce du suffrage universel. Après avoir attaqué par un M. le premier ministre très démocratique, Otto de Habsbourg poursuit par un Excellence plus choisi avant de terminer par un clin d'œil personnel : Et, à moi, on me permettra sans doute de le dire : Sire.

La salle bruisse d'un murmure de satisfaction : le descendant des Habsbourg s'en est sorti avec les honneurs. Ce n'est pas toujours le cas des autres visiteurs qui, dit de manière triviale, se mélangent souvent les pinceaux en saluant le roi-premier ministre. Celui-ci ne leur facilite pas la tâche. Comme il sied à un souverain, il est rare que Siméon donne du monsieur ou du madame, préférant utiliser le prénom ou le patronyme de son interlocuteur. S'il écrivait un livre de souvenirs, il pourrait le titrer Mémoire d'un roi ou Quand j'étais premier ministre, ironise un avocat bulgare.

Aujourd'hui, ses compatriotes l'appellent le plus souvent le roi, ou encore Siméon, jamais le premier ministre. Ils disent aussi, dans une immense majorité, leur déception à l'égard de cet homme de 66 ans, pourtant plébiscité lors des élections législatives de juin 2001.

Persuadé que l'histoire lui donnera quitus, convaincu avant tout de remplir une mission, voire de se sacrifier, Siméon ne semble pas, au premier abord, affecté par cette baisse de popularité. Mince, la silhouette élancée dans un costume élégant, le collier de barbe discrètement taillé, les yeux perçants, parlant six langues, dont le français parfaitement, il énonce ses idées d'une voix calme, cherchant davantage à expliquer qu'à convaincre. Je tâche de faire de mon mieux, dit-il, je suis affreusement, chroniquement, terre à terre, je regarde les choses de manière analytique.

Toujours courtois, offrant un chocolat au journaliste de passage, il montrera pourtant, à un très léger froncement de sourcil, que certaines questions le lassent à force d'être posées. Celle du rétablissement de la monarchie, par exemple. Ce n'est ni abandonné, ni dans l'air, simplement, ce n'est pas à l'agenda. Il se rattrape : C'est inévitable que des gens y pensent à cause de mes origines, et je ne leur en veux pas. - Merci, Sire.

Mais, en fait, est-il encore roi ? Siméon II monte sur le trône le 28 août 1943, à la mort de son père, le roi Boris III. À 6 ans, il est alors l'un des plus jeunes souverains du siècle. Son règne en sera aussi l'un des plus courts, puisque, le 8 septembre 1946, les communistes, qui ont déjà fait exécuter son oncle Cyril, organisent - dans tous les sens du terme - un référendum abolissant la monarchie. Siméon II, l'enfant-roi, a quarante-huit heures pour quitter le pays avec sa mère. Il prend la route de l'exil alors que la nuit totalitaire tombe sur le pays. Après un séjour à Alexandrie, en Egypte, il s'installe à Madrid, où il travaillera par la suite comme consultant pour différentes multinationales, dont Thomson. En 1962, il épousera une riche aristocrate espagnole.

À l'été 1996, soit près de cinquante ans après son départ et six années après la chute du régime communiste, il effectue un retour triomphal à Sofia, accueilli par plusieurs centaines de milliers de personnes. Rebaptisé Siméon Saxecobourgotski, il reste très discret sur ses intentions. Roi ? Pourquoi pas. Après tout, il n'a jamais abdiqué et considère le référendum de 1946 comme illégitime. Problème : seuls 20 % des Bulgares se déclarent favorables à un retour de la monarchie. Président de la République, alors ? Le poste lui conviendrait bien mais, voyant venir le danger, les hommes politiques en place ont trouvé la parade : pour se présenter, les candidats doivent avoir vécu les cinq dernières années de leur vie en Bulgarie, ce qui n'est évidemment pas son cas.

Deux mois avant les élections législatives de juin 2001, Siméon se jette à l'eau et crée son propre parti, le Mouvement national Siméon III. Le programme est flou, les candidats recrutés de bric et de broc, de la mannequin à l'avocat, de l'homme d'affaires véreux à l'étudiant idéaliste. Le Français Jacques Séguéla, spécialiste de la communication politique, ébauche le slogan de la campagne électorale : huit cents jours pour changer la vie. Pourquoi huit cents jours ? Réponse d'un journaliste de Sofia : Siméon a toujours travaillé dans le monde des affaires, comme beaucoup de ses conseillers. Or huit cents jours, c'est, paraît-il, le laps de temps nécessaire pour remonter une entreprise.

La campagne est rapide. Les deux partis qui se disputent et se partagent le pouvoir depuis l'instauration de la démocratie, la droite libérale et les anciens communistes convertis à la social-démocratie, sont à bout de souffle. Siméon l'emporte haut la main ; il frôle même la majorité absolue. L'ambiguïté, c'est que la majorité des Bulgares ont voté pour lui en tant qu'homme nouveau et non en tant qu'ancien monarque. Son succès vient aussi du fait qu'il est arrivé au moment où le conflit entre anti- et ex- communistes, au centre du débat depuis la chute du régime communiste, avait perdu de sa force et que les Bulgares voulaient autre chose, explique Antony Todorov, professeur de sciences politiques.

SIMÉON est nommé premier ministre. Cela n'aurait pas été très correct de ne pas accepter ce poste, assure-t-il, on aurait pu interpréter ce refus comme une fuite des responsabilités, comme une volonté de rester dans les coulisses pour tirer les ficelles. Ses cousins des familles royales le félicitent. Plusieurs parents m'ont envoyé des témoignages d'encouragement, voire des remerciements, car ma nomination montrait que des personnes issues des familles royales n'étaient pas seulement des gens du passé, des fleurs de salon.

Il forme un gouvernement hétéroclite, comprenant notamment quelques amis de son fils, financier à Londres. Âgés de 30 à 35 ans, ils n'ont, à quelques exceptions près, aucune expérience politique. Pour Siméon, et là il est très royal, la loyauté est plus importante que la compétence, analyse un diplomate européen. Chaque chose a sa compensation, affirme le premier ministre. S'il y a eu un exil et certaines injustices, j'ai pu en échange avoir des expériences multiples dans de nombreux secteurs, expériences que je peux mettre maintenant à la disposition de mes compatriotes. C'est peut-être un peu prétentieux de le dire mais je peux ajouter une modeste valeur ajoutée à ma fonction. Dans son discours d'investiture, il revient sur les huit cents jours et promet beaucoup. Beaucoup trop.

Près de mille jours plus tard, l'enthousiasme est retombé. À tel point que si des élections étaient organisées aujourd'hui, son mouvement arriverait en troisième ou quatrième position. Comment expliquer un tel effondrement ?

Les experts internationaux ne tarissent pourtant pas d'éloge sur la gestion du gouvernement : inflation maîtrisée, chômage en légère baisse, taux de croissance très honorable. Cela dans un pays qui, en 1996, avait traversé une terrible crise économique, avec des émeutes de la faim, des rues sans électricité, des professeurs contraints d'aller à la soupe populaire. De plus, la Bulgarie est maintenant dans l'OTAN et aux portes de l'Union européenne. L'Europe ? La voix de Siméon se fait plus convaincante, le professeur cède la place au passionné. Le défi, oui, c'est le grand défi ! Et cette confidence : J'ai eu cette chance de me sentir chez moi un peu partout en Europe.

Autre point fort : la démocratie semble consolidée en Bulgarie.

Siméon se veut le premier ministre de tous les Bulgares. Cet oecuménisme, il le pratique à l'égard aussi bien de la minorité turque, importante ici, et qui avait été persécutée par le précédent régime, que des anciens communistes. À tel point que certains lui reprochent d'avoir tiré un peu trop facilement un trait sur le passé et d'oublier les victimes des années de dictature. Il y a des pages ou des moments dans l'histoire de chaque pays qui sont, disons, moins glorieux, rétorque-t-il. Mais, pour bien conduire il faut plus souvent regarder devant que dans le rétroviseur.>

Reste que la déception est là, dans toutes les couches de la population. Une déception à la mesure de l'excès des promesses. Le niveau de vie reste terriblement bas, les retraites minuscules. Conséquence : le pays se vide, surtout de sa jeunesse. Un million de Bulgares, sur huit millions, vivent déjà à l'étranger. À ce rythme, les démographes de l'ONU prévoient que la Bulgarie ne sera plus peuplée que de 4 millions d'habitants en 2050. La corruption, la criminalité, demeurent omniprésentes et gangrènent la société.

Dans ces conditions de vie difficiles, la population a, dans sa très grande majorité, trouvé très exagérées, même si elles étaient légales, les restitutions accordées à Siméon et à sa famille. Comme dans les autres pays d'Europe centrale, les anciens propriétaires ont pu récupérer tout ou partie de leurs biens qui avaient été nationalisés. Lancée par le quotidien Troud, une campagne reproche au roi d'avoir trop souvent confondu les anciens biens de sa famille avec ceux de l'Etat. Tous les jours, le journal révèle ainsi que tel ou tel château, telle ou telle forêt, seraient revenus dans le giron de la famille royale. Selon le quotidien, les biens ainsi récupérés représenteraient 200 millions d'euros.

Vivant comme un spartiate, le plus souvent sans son épouse - elle préfère Madrid -, Siméon occupe le pavillon de chasse qui fut la résidence des dirigeants communistes, à une dizaine de kilomètres du centre de Sofia. Il dit ne pas comprendre le procès qui lui est fait et renvoie à ses avocats dès qu'on lui pose une question sur le sujet. Mais il ne lui viendra jamais à l'esprit de s'en prendre aux médias. Je dois reconnaître que j'ai beaucoup moins de problème avec lui qu'avec ses prédécesseurs, concède Tocho Tochev, le directeur de la rédaction de Troud. Siméon, c'est un démocrate de naissance, poursuit M. Tochev en montrant, très fier, la carte de voeux qu'il a reçue du roi pour le Nouvel An.

Pareil geste ne saurait suffire à réconcilier ce dernier avec son opinion publique. Celle-ci lui a ainsi beaucoup reproché d'avoir tant tardé à revenir de Madrid, où il passait ses vacances de Noël, lors de la mort de cinq soldats bulgares en Irak.

Siméon agit comme si l'opinion publique n'existait pas, confie l'un de ses conseillers.

Il se dit : Nous allons travailler pour ce pays, pas besoin de s'expliquer, les résultats parleront pour nous. Ses partisans s'arrachent les cheveux en le voyant, quand il passe à la télévision, lire de manière besogneuse un discours sans charisme. Il pourrait au moins utiliser un prompteur !. Quant aux journalistes de la presse écrite, ils ont renoncé. Autant Siméon peut être à l'aise avec leurs confrères étrangers, autant il perd toute contenance lorsqu'il s'adresse à eux. Certes, il parle sans doute moins bien le bulgare que le français ou l'espagnol, mais cela n'explique pas ce blocage psychologique qui l'étreint chaque fois qu'il s'adresse à nous, cette impossibilité qu'il a alors de s'exprimer de manière compréhensible. D'autres journaux se contentent maintenant de retranscrire sans aucune retouche les réponses du roi.

Exemple :

Quelle est votre politique en matière nucléaire ?

- C'est une question qui...

Il parvient à faire une réponse identique à des questions différentes, s'étonne Lubosslava Rousseva, une journaliste du quotidien Dnevnik. Il a abdiqué du devoir d'informer le public, et là il travaille comme un tsar et non comme un premier ministre.

Une anecdote a fait le tour de Sofia. Lors d'une conférence de presse, lassé des réponses incompréhensibles du premier ministre, un journaliste lui posa une dernière question :

M. le premier ministre, quelle heure est-il ?

- Onze heures et quart.

- Enfin une réponse concrète, lâcha un confrère.

Après tout, l'exactitude peut être aussi la politesse des premiers ministres. L'histoire retiendra que celui-ci, pas tout à fait comme les autres, aura avant tout permis d'ancrer la Bulgarie dans l'Union européenne, lui évitant la tentation populiste, si attirante dans des pays aussi fragiles. Siméon aura aussi aidé à consolider la République, ce qui sera le dernier paradoxe d'un destin hors du commun.

José-Alain Fralon, reporter-journaliste au journal ©le Monde

Bulgaria-France remercie M. José-Alain Fralon de nous avoir transmis cet article.

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