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Une élection sans surprises ?

Présidentielles 2006 en Bulgarie

Candidatures déclarées et potentielles

L'évidence Parvanov !

À gauche, il ne peut y avoir qu'une seule candidature naturelle : celle du président sortant.

Lors d'un récent entretien avec la presse, le Premier ministre, qui est également le chef du parti socialiste, a évoqué cette candidature comme une évidence et il est certain que tout le parti va se mobiliser dans les mois qui viennent pour assurer la réélection du président Parvanov à l'automne.

Le BSP dispose d'une relativement bonne organisation dans tous le pays - héritage du défunt parti communiste bulgare - et de moyens financiers à la hauteur de ses ambitions électorales. Il dispose de plusieurs ministres et vice ministres au gouvernement pour montrer que le parti s'implique concrètement dans les changements fixés. Cependant, du fait des engagements pris auprès des organisations financières internationales et auprès de l'Union européenne, le gouvernement risque de se trouver limité sur le plan budgétaire pour tenir les principales promesses électorales de la campagne des législatives 2005.

Dans sa course à la réélection, le BSP devrait également disposer d'un allié de poids, le DPS, même si cet allié, électoralement indispensable mais politiquement encombrant à bien des égards, aura tendance à faire monter les enchères au fil des mois. Ce dernier pourra-t-il aller (c'est une supposition provocatrice) jusqu'à revendiquer en parole tout au moins le poste purement honorifique de Vice-président de la République ou bien se contentera t-il, ce qui est beaucoup plus vraisemblable, d'engagements très concrets en faveur des multiples intérêts du parti, tant sur le plan local que national ?

Le débat électoral ne fait que commencer et le DPS ne s'est pas privé de lancer déjà par l'intermédiaire de la presse quelques petites phrases sans équivoque. Il faudra compter avec lui dans les prochains mois surtout qu'il est le seul parti politique qui n'a pas besoin de présenter un candidat à la présidentielle pour exister politiquement.

Qu'on le reconnaisse officiellement ou pas, le DPS est désormais en situation de force sur l'échiquier politique bulgare et son leader charismatique - auprès de son électorat du moins -, Ahmed Dogan, est un fin politique. C'est son parti charnière - et son électorat obéissant - qui peuvent faire et défaire les présidents. G. Parvanov le sait d'autant plus que les analyses post-électorales ont montré qu'il devait une large partie de sa victoire au deuxième tour en 2001 aux électeurs de ce parti qui l'ont finalement préféré au candidat de la droite. La participation du DPS à l'actuelle coalition gouvernementale est violemment contestée par le mouvement extrémiste Ataka. Trop de concessions au DPS pourraient être contre productif sur le plan électoral surtout qu'une frange du parti socialiste considère toujours ce mouvement comme un parti ethnique et donc constitutionnellement illégal (article 11, alinéa 4 de la constitution).

L'improbable candidature Siméon II

En 2001, l'ancien monarque a réussi un tour de force politique : créer un mouvement politique, gagner confortablement les élections législatives et devenir, dans la foulée, Premier ministre. Après quatre ans d'exercice et un bilan positif - sur les plans économique et international du moins - l'usure du pouvoir a fait son œuvre. Siméon de Saxe-Cobourg a globalement déçu l'opinion publique qui ne voit plus en lui le recours qu'il incarnait quatre ans auparavant. Les miracles, surtout en politique, se reproduisent rarement. Sa cote de popularité est désormais plus basse que celle qu'il obtenait quand il était aux affaires.

Il faut dire que l'ancien monarque, dont la démarche politique visait à réconcilier les Bulgares après dix ans d'affrontements bipolaires, s'est attiré de facto quelques haines féroces : de la classe politique en général, de la presse avec qui il a toujours eu des relations difficiles et d'une grande partie de l'intelligentsia. Il est attaqué à la fois sur sa gauche et sur sa droite. Cet acharnement croisé est à la mesure des angoisses et des ressentiments qu'il continue de susciter.

Aujourd'hui à gauche, on se souvient que l'objectif initial de Siméon était de se présenter aux élections présidentielles de l'automne 2001. À l'époque, la Cour constitutionnelle a décidé qu'il ne remplissait pas une condition inscrite dans la constitution :

avoir vécu cinq ans dans le pays (article 93, alinéa 2 de la constitution et décision de la cour constitutionnelle n° 3 du 8 février 2001, A.C. n° 16/2000).

C'est devant cette impossibilité qu'il avait alors créé un parti et s'était lancé dans la bataille des législatives de juin 2001 avec le résultat que l'on connaît. Le P.S.B. peut toujours craindre que l'ancien monarque décide - si les circonstances lui redevenaient favorables - de se lancer dans cette nouvelle compétition présidentielle. Il reste un concurrent potentiel qu'il faut écarter pour ne prendre aucun risque.

À droite, Siméon est perçu comme le fossoyeur du mouvement qui se présentait devant l'opinion comme la seule alternative aux communistes du PSB. Non seulement il est tenu pour responsable de la défaite électorale de l'ancien Premier ministre I. Kostov, qu'il a écrasé aux législative de juin 2001, mais encore de la non réélection du président Stoyanov qui fut battu par l'actuel président Parvanov à l'automne de la même année.

On ne s'étonnera donc pas que la classe politique - de droite et de gauche - ait de solides ressentiments à son endroit. Difficilement attaquable sur le plan purement politique - c'est-à-dire sur son bilan au cours de la précédente législature - ses ennemis ont décidé de l'attaquer sur un point susceptible de le discréditer dans l'opinion : les biens qu'il a récupérés en sa qualité d'héritier de la couronne bulgare. Pour être bref, on lui reproche des restitutions de biens qui ne feraient pas la distinction entre biens de la famille royale et biens de la monarchie (donc, sous-entendu, propriété de l'État). Le biais est perfide car le droit en la matière peut être exploité de manière polémique quand il s'oppose à ce que l'opinion perçoit comme le juste.

Le B.S.P. avait déjà dans sa manche un projet de loi en ce sens mais sa victoire limitée aux élections législatives de 2005 et son obligation de former une coalition gouvernementale avec le parti de Siméon l'ont empêché de le faire examiner par le parlement. Une commission parlementaire vient d'être formée (à la proportionnelle des groupes) pour examiner les pièces du dossier et rendre un rapport. On peut imaginer que cette procédure servira de moyen de pression vis-à-vis de l'ancien monarque si tant est qu'il ait vraiment la volonté de se présenter. L'opinion publique bulgare étant ce qu'elle est, une campagne de presse hostile à Siméon II, habilement orchestrée, serait de nature à ruiner ses chances de succès. Sensible à sa réputation, notamment sur le plan extérieur, il est certain que l'ancien monarque ne relèvera ce nouveau défi que s'il est sûr de le gagner. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.

Il n'est pas certain, toutefois, que le monarque ait dit son dernier mot dans cette future élection présidentielle car il existe une alternative. La présentation par son parti d'un candidat, ou d'une candidate, pourrait brouiller les cartes et créer la surprise. Le N.D.S.V. devra trancher une question préalable : les membres de l'actuelle coalition gouvernementale tripartite - dirigée par le parti socialiste - doit-elle obligatoirement soutenir le candidat du parti socialiste ? Dans l'affirmative, ce serait certainement un gros sacrifice politique en termes de visibilité du N.D.S.V. dans l'opinion. On peut également se poser la question de savoir ce qu'il obtiendrait en échange, sur le plan politique évidemment.

L'inéluctable échec d'une droite divisée et décrédibilisée

Même si la droite bulgare réussissait le pari de présenter un candidat unique aux futures élections présidentielles - comme elle prétend vouloir le faire - les sondages actuels sont terriblement cruels. Ce candidat ne rassemblerait qu'environ 7% des suffrages au premier tour et serait écarté du second.

Certes, l'indication fournie par ces premiers sondages est d'autant moins fiable que les négociations entre les alliés d'hier ne font que débuter. On peut penser que les sondages pourraient donner des indications différentes si un candidat était finalement désigné, non pas tant comme le plus petit commun diviseur d'une droite irréconciliable mais pour des qualités intellectuelles, morales et politiques incontestables. Si cette personne dispose d'une certaine notoriété, les citoyens pourraient se déterminer d'autant plus rapidement dans les prochains sondages. Si tous les partis qui se réclament de la droite, sans arrière-pensées, se rangent alors derrière ce candidat pour faire une campagne positive sur un programme proche des préoccupations des gens, le candidat de la droite unie aurait désormais quelques chances de figurer plus honorablement dans les prochains sondages pré-électoraux.

Cela fait beaucoup de conditions pour une candidature unique de la droite bulgare. Et ce candidat peut-il même exister ? Il est permis d'en douter quand on connaît les haines recuites qui séparent désormais les deux principaux protagonistes de cette droite moribonde : P. Stoyanov, l'ancien président de la République, pour l'O.D.S. et I. Kostov, l'ancien Premier ministre, pour le D.S.B.. D'autre part, si un tel candidat rassembleur existait, on peut douter que les différents partis de cette droite bulgare puissent se mettre d'accord pour proposer - en quelques semaines - un programme attractif.

Peut-on, dès lors, parler des chances d'un futur candidat unique de la droite - qui n'existe toujours pas - ou doit- on d'ores et déjà parler des divers candidats potentiels de la droite se présentant pour ce qui ne serait alors que des candidatures de témoignage ?

P. Stoyanov, manifestement plus soucieux de préserver son poste de président de son parti qui lui permet d'exister politiquement, a indiqué qu'il ne se présenterait pas pour ne pas donner l'impression qu'il cherche une revanche sur son successeur à la présidence de la République. Il sait surtout qu'il n'a pas la capacité d'atteindre son score précédent de l'automne 2001 et qu'il serait obligé de s'appliquer la sanction qu'il préconisa publiquement à l'égard de Nadejda Mihailova, la précédente présidente du parti lors de l'échec des élections législatives de 2005, qui fut contrainte à la démission.

Quant à I. Kostov, il semble qu'il n'ait jamais vraiment assimilé, politiquement du moins, la dimension de sa défaite aux élections législatives de juin 2001 et qu'il en ait tiré les conséquences. Il se contente, depuis, d'un positionnement de recours hypothétique d'une droite qui n'existe plus.

À sept mois de l'échéance, est-il important de citer les noms d'autres candidats potentiels de la droite bulgare ? On ne le pense pas dans la mesure où ils ne pourront figurer dans cette course, de toute façon, qu'au titre de la manifestation visible d'une certaine droite défunte tant leurs objectifs semblent se limiter à grappiller quelques milliers de voix pour manifester, si ce n'est une existence politique, du moins une capacité de nuisance.

La tentation extrémiste : Volen Siderov

Sauf empêchement, Volen Siderov, le leader du Rassemblement national Ataka, se présentera aux élections présidentielles de 2006. L'émergence de ce mouvement extrémiste lors des élections législatives de juin 2005 a été un choc pour la classe politique bulgare qui n'avait rien vu venir.

Même si ce rassemblement hétéroclite semble avoir atteint un palier électoral - si ce n'est une certaine limite - le mouvement Ataka pourrait de nouveau créer la stupéfaction à l'automne 2006 en se transformant en exutoire protestataire de ce que la Banque mondiale appelle dans ses volumineux rapports sur les pays post-communistes les perdants des réformes, autrement dit les perdants de la transition. Cette catégorie de la population, il faut le répéter, constitue encore une majorité au sein de l'électorat bulgare même si elle a tendance à se résorber petit à petit depuis quelques années. Elle recrute sans distinction de niveau social ou culturel, d'âge ou d'appartenance idéologique.

Comme le disent avec retenue plusieurs observateurs bulgares, soucieux de l'image du pays véhiculée à l'étranger, V. Siderov est une personnalité complexe (slojna litchnost en bulgare) dans le paysage politique national. Pour ses plus farouches opposants politiques, qui ne s'embarrassent pas de circonvolutions oratoires, c'est un dangereux paranoïaque qui exploite le créneau du national-populisme. Pour ses supporters, c'est au contraire le rédempteur de la Bulgarie et le libérateur des vrais Bulgares. Il portera bientôt l'estocade fatale aux profiteurs et prévaricateurs de la classe politique qui pillent le pays depuis quinze ans.

V. Siderov, cinquante ans, est aujourd'hui député. Jeune, il aurait commencé des études supérieures dans un séminaire orthodoxe. Dans les années 1980, on le retrouve photographe au musée de la littérature bulgare. Au début des années 1990, il se lance dans le métier de journaliste (en 2000, alors qu'il est au journal Monitor, il aurait reçu un prix de journalisme décerné par l'Union des journalistes bulgares). Il arrive à se faire nommer au poste de rédacteur en chef du quotidien de l'opposition anti-communiste Democratsia. Après en avoir été exclu, on le retrouve au groupe de presse 168 heures puis rédacteur en chef adjoint du journal Monitor d'où, selon la rumeur, il aurait été licencié pour les idées racistes et antisémites qu'il propage dans ses livres (en 2002, il écrit un livre, Le boomerang du mal qui fait l'apologie du racisme et de l'anti-sémitisme).

Sur le plan politique, il fait déjà preuve d'un certain opportunisme et tente sa chance auprès de plusieurs partis politiques. En 2001, il aurait vainement postulé pour prendre la tête de liste du N.D.S.V. dans la région de Yambol. En 2003, il est candidat à la mairie de Sofia pour le minuscule parti agrarien de Yané Yanev qui fait aujourd'hui partie de la coalition de l'O.D.S.

Début 2005, il se rapproche de l'autre figure du populisme à la bulgare : George Gantchev.[1]

Ses ambitions politiques vont s'affirmer au fur et à mesure qu'il anime un talk-show sur la chaîne câblée, SCAT-TV, qui lui a servi, et continue de lui servir, de caisse de résonance pour son discours anti-tout. Avec son émission intitulée Ataka, qui remporte un vrai succès d'audience, il rode ses arguments auprès de l'opinion. Il a trouvé un créneau porteur qu'il va parfaitement savoir exploiter lors des élections législatives de juin 2005.

Mais, a y bien réfléchir, un succès de Volen Siderov au premier tour des élections présidentielles de 2006 est-il si défavorable au président sortant ? Cette hypothèse catastrophe conduirait immanquablement l'ensemble des forces politiques à soutenir le président G. Parvanov au deuxième tour pour faire barrage au fascisme.

Se dessine alors les contours du scénario roumain de l'élection présidentielle de novembre-décembre 2000 où le président Ion Iliescu avait du affronter l'extrémiste Corneliu Vadim Tudor (le président I. Iliescu avait gagné les élections avec 66,83% des suffrages exprimés contre 33,17% à son concurrent) au second tour du scrutin ou encore le scénario français de 2002 où J. Chirac avait affronté J-M. Le Pen.

La déliquescence actuelle de la droite bulgare incite à ne pas prendre cette supposition à la légère. Un récent sondage indique même que V. Sidérov, avec 8% des voix seulement il est vrai, ferait mieux qu'un éventuel candidat unique de la droite qui n'obtiendrait que 7%. L'écart est faible, certes, mais c'est une tendance qui, si elle se confirmait, est inquiétante.

Sans aller jusqu'à prendre en considération ce qui commence à se murmurer à Sofia - et qui va manifestement trop loin - c'est-à-dire que la candidature de V. Siderov est de nature à assurer la victoire du président sortant au second tour, les observateurs seront attentifs aux positionnements politiques des uns et des autres et à d'éventuelles surenchères au cours de la campagne électorale. L'électorat hétérogène de V. Siderov fait des envieux et, à défaut de savoir garder un électorat sur le long terme, certains savent désormais - quitte à jouer les apprentis sorciers - comment attirer celui-ci.

La presse bulgare n'a pas manqué de souligner la courtoisie avec laquelle le maire de Sofia, B. Borissov, aurait facilité une manifestation importante d'Ataka le 3 mars, le jour de la fête nationale bulgare. Si V. Siderov ne suscite aucune sympathie au sein de la classe politique bulgare, son électorat flottant pourrait attirer les convoitises.

L'étrange Monsieur Borissov

Le parcours personnel et politique du général Boïko Borissov [2] est pour le moins étonnant. Cette success story à la bulgare révèle - en creux pourrait-on dire - une dimension essentielle de l'instabilité chronique du système politique bulgare : la propension de l'électorat à favoriser le choix d'un individu charismatique au détriment d'un choix politique et programmatique. Héritage du passé et méfiance viscérale à l'égard des programmes qui promettent des lendemains qui chantent ou résultat de l'immaturité d'une population privée de points de repère démocratique et qui réagit de manière émotionnelle ? C'est en tout cas un rude constat pour l'ensemble des partis politiques qui essayent de coller au modèle occidental. Ce ne sont pas, en effet, les mesures qui sont proposées pour résoudre les problèmes qui semblent intéresser l'opinion mais plutôt un individu qui, charisme aidant, va dire ce que l'opinion a envie d'entendre dans un environnement qu'elle ne comprend plus. La critique a déjà été faite, en son temps, à l'égard de Siméon II et de son discours populiste de 2001 dont la presse, notamment étrangère, s'était fait l'écho. Alors, après le retour de l'enfant roi qui allait faire des miracles, faut-il craindre l'arrivée d'un jeune et beau général qui va remettre de l'ordre ? (Il y a quelques années, une certaine presse a élu le général Borissov, homme le plus sexy de l'année).

Pour certains, son passé rend le personnage sulfureux pour d'autres, il est l'exemple type de l'homme honnête qui fait son devoir - là où il se trouve - de manière consciencieuse et tenace. Désormais en tête de tous les sondages de popularité, celui qui est devenu récemment le nouveau maire de Sofia [3] , fait désormais figure d'outsider dans la course à la présidence. Même s'il s'en défend, il n'est pas à exclure qu'il déclare sa candidature dans quelques semaines. L'annonce de la création en juin ou en juillet d'un parti serait un signe manifeste dans cette direction. Boïko Borissov représente d'ailleurs actuellement la seule candidature potentielle dangereuse face au président sortant.

De prime abord, la tentative n'est pas gagnée d'avance dans la mesure où, toujours d'après les sondages, si les électeurs avaient à départager les candidats Parvanov et Borissov lors d'un second tour des présidentielles, 41% voteraient en faveur du président sortant contre 31% pour le général Borissov. Mais nous sommes en mars 2006 et l'élection aura lieu à l'automne. La dynamique politique qui est en train de se mettre en marche semble pourtant plus en faveur du général que du président sortant. Surtout si une partie de la droite venait à le soutenir.

Après ses études secondaires, le jeune Borissov a rejoint l'Académie du ministère de l'Intérieur, mais seulement au sein du département prévention et lutte contre les incendies. En effet, comme son grand père avait été liquidé par les communistes lors de leur arrivée au pouvoir après la guerre, il était catalogué comme fils d'ennemi du peuple et ne pouvait pas prétendre rejoindre l'un des deux autres départements, Police et Renseignement réservés aux candidats plus sûrs politiquement. La presse bulgare s'est fait l'écho de rumeurs selon lesquelles il aurait été un agent de la sinistre Darjavna Sigournost (DS), la police politique communiste, au sein de la 6e Direction chargée de la surveillance de la communauté bulgare d'origine turque. Il aurait été également chargé de la protection de Todor Jivkov, l'ancien Secrétaire général du parti communiste bulgare, mais seulement après que celui-ci ait été écarté du pouvoir.

C'est en sa qualité de directeur d'une entreprise privée de sécurité prospère qu'il fait la connaissance de Siméon II qui prépare son retour en Bulgarie. À ce moment là, chargé de sa protection rapprochée, on peut le voir sur de nombreuses photos parues dans la presse, juste derrière l'ancien monarque. Il assure cette fonction de garde du corps jusqu'à sa nomination en 2001 par Siméon II, devenu Premier ministre, comme Secrétaire général du ministère de l'Intérieur avec le grade de général. À ce poste clé, B. Borissov va faire régulièrement la une de la presse bulgare, notamment avec des déclarations fracassantes sur les insuffisances du système judiciaire et surtout sur l'incompétence de nombreux magistrats qui relâcheraient les criminels arrêtés par la police. Sa notoriété auprès de l'opinion va aller crescendo au fil des mois jusqu'à dépasser celles du Premier ministre et du président de la République.

Ses ennemis - assez nombreux et d'horizons politiques divers - ne manquent pas de chercher à l'atteindre par des révélations sur son passé ou sur ses fréquentations douteuses, notamment avec le dénommé Roumen Nikolov, son ancien collègue au ministère de l'Intérieur, recyclé depuis 1989 dans diverses entreprises liées au crime organisé. Par son action au ministère de l'Intérieur, B. Borissov a manifestement gêné certains milieux où gravitaient les élites prédatrices bulgares. En 2003, à la suite d'une campagne de presse, il présente même sa démission au Premier ministre qui la refuse. En sa qualité de Secrétaire général du ministère, il a pu, il est vrai, nouer des contacts avec de nombreux hauts responsables étrangers chargés de la lutte contre la criminalité, aux États-Unis comme en Europe, qui ont apprécié globalement son action, si ce n'est son efficacité dans le traitement de certaines affaires. À l'étranger, le général B. Borissov n'est donc pas un inconnu.

Pour les élections législatives de juin 2005, et comme la loi le permet, le mouvement de Siméon II le place tête de liste dans deux circonscriptions. La rumeur courre qu'il ferait l'objet d'un contrat commandité par la pègre d'un pays voisin. Le candidat suspend alors sa campagne et compte sur sa notoriété pour convaincre les électeurs. Il est élu triomphalement mais démissionne immédiatement de son mandat de député en disant que la politique ne l'intéresse pas. Les motifs exacts de sa rupture avec le N.D.S.V. et l'ancien monarque ne sont pas très clairs.

Quelques mois après sa démission du parlement, il se présente en candidat indépendant aux élections municipales partielles organisées à Sofia. [4] Le lendemain de son élection, sa première action - devant les caméras de la télévision bien sûr - sera de faire reboucher par les services techniques de la ville quelques uns des nombreux nids de poules qui parsèment l'un des principaux boulevards de Sofia et exaspèrent depuis longtemps les automobilistes. Au delà de ces quelques anecdotes - révélatrices quand même du personnage - il est intéressant de noter que le candidat indépendant B. Borissov a bénéficié d'un excellent report des voix des électeurs centristes du N.D.S.V. et de ceux des différents partis de droite lors de ces élections municipales partielles. [5]

L'effet tous contre le B.S.P. semble avoir remarquablement marché en sa faveur et pourrait être de bonne augure pour lui lors d'une éventuelle échéance électorale plus importante.

Les enjeux croisés

D'une manière que l'on peut considérer comme indirecte - contrainte du calendrier oblige - l'Union européenne s'est invitée au débat de la future campagne présidentielle bulgare. Qu'on le veuille ou pas, en effet, les décisions qui vont être prises dans les mois qui viennent concernant la Bulgarie auront des répercussions directes sur la vie politique intérieure et sur l'appréciation que l'opinion va se faire de la décision prise par l'UE mais également de la position que les candidats adopteront à son égard. On peut craindre pour la sérénité du débat démocratique dans la mesure où les intérêts à court terme des candidats peuvent contredire les intérêts à long terme du pays.

Dans quelques semaines, le 16 mai 2006, l'UE doit rendre un rapport sur l'état de préparation du pays à la veille de son entrée prévue le 1er janvier 2007. Ce rapport peut aboutir à trois scénarios principaux :

  1. l'UE constate que le pays remplit dès à présent toutes les conditions requises et recommande son entrée au 1er janvier 2007. C'est le scénario qui semble le plus optimiste ;
  2. l'UE constate que le pays doit encore faire quelques efforts concrets de réforme dans certains secteurs et indique qu'elle prendra une décision définitive à l'automne sur son entrée le 1er janvier 2007. C'est un rapport qui émet des réserves, certes, mais le scénario reste encore favorable à l'ambition légitime de la Bulgarie de rentrer comme cela était prévu lors de la signature du traité d'adhésion ;
  3. l'UE constate que la Bulgarie n'a pas suffisamment remédié aux carences constatées dans les précédents rapports la concernant et suggère que son adhésion soit repoussée d'un an, c'est-à-dire au 1er janvier 2008. Pour ce qui concerne la Bulgarie, la décision devra être prise à l'unanimité des membres de l'UE. C'est le scénario pessimiste qui constituerait un véritable camouflet politique pour l'actuel gouvernement de coalition tripartite mais, indirectement aussi, pour le travail tout à fait méritoire de la précédente législature et donc l'action du gouvernement dirigé par Siméon II entre 2001 et 2005 dans le domaine de l'intégration européenne.

Les répercussions de ce rapport de l'UE en matière de politique intérieure peuvent être perçues comme étant à plusieurs niveaux. Les effets de ricochet n'étant pas les moins importants dans un contexte électoral.

Dans le cas du scénario le plus optimiste, le Premier ministre socialiste de l'actuel gouvernement de coalition pourra se targuer d'une réussite politique manifeste, de l'efficacité de sa démarche réformatrice entamée il y a à peine quelques mois et du bien fondé d'un projet politique global qui - le hasard fait bien les choses - est justement celui que propose l'actuel président de la République et candidat du parti socialiste aux élections présidentielles. G. Parvanov retirera évidemment un profit politique de ce succès de politique étrangère car, si la Bulgarie a atteint ce résultat, c'est que l'action présidentielle aura été déterminante au cours des cinq dernières années. L'argumentation électorale de la campagne socialiste deviendrait dès lors très simple. Si, comme en sport, on ne change pas une équipe qui gagne, alors l'actuel président doit continuer à œuvrer à son poste et faire encore bénéficier la Bulgarie de son expérience.

Si la proposition de l'UE de faire adhérer la Bulgarie sans condition au 1er janvier 2007 est prise le 16 mai 2006, des esprits retors pourraient imaginer qu'elle constitue un signal indirect de lever le pied dans les prochains mois et - ce serait de bonne guerre car leurs prédécesseurs ont fait plus ou moins la même chose - faciliter éventuellement le déblocage de quelques fonds budgétaires au cours des prochains mois pour soulager la situation très difficile de quelques catégories sociales parmi les plus défavorisés. Pour paraphraser un slogan qui a fait flores, l'argumentation du président sortant pourrait être : avec moi, c'est l'Europe plus une approche sociale de l'économie de marché. Dans la mesure où ce premier scénario - c'est une constatation - est favorable au président sortant, il pourrait être considéré comme défavorable à ses concurrents. Ceux-ci pourraient alors essayer de dénigrer l'Europe et les nouvelles contraintes qu'elle va faire peser dans les années à venir sur la population en général. Ces candidats pourront alors aller piocher dans les argumentaires existants de différents partis populistes et anti européens de plusieurs pays d'Europe centrale. Ils transféreront quelques exemples choisis au cas bulgare. Souvent, les campagnes électorales ne cherchent malheureusement pas à informer mais à exploiter des peurs latentes qui existent au sein de l'électorat. On peut se demander si ce premier scénario - qualifié d'optimiste et a priori le plus favorable pour la Bulgarie - n'est pas en fait un scénario néfaste.

Dans l'optique du deuxième scénario - dès aujourd'hui le plus probable selon plusieurs responsables politiques bulgares réalistes - l'UE continuera à mettre l'actuelle coalition gouvernementale sous pression pour plusieurs mois. Sa prise de décision définitive, sous réserve évidemment de l'accomplissement de ce qui est demandé, serait reportée à l'automne. L'UE forcera l'actuel gouvernement à poursuivre ses efforts dans les domaines où la commission estime que la Bulgarie n'a pas encore atteint le niveau jugé nécessaire des normes européennes requises pour sa bonne intégration. Elle pourra également empêcher un éventuel relâchement en matière budgétaire. Ce scénario est politiquement impartial dans la mesure où il n'accorde un avantage déterminant à aucun candidat au cours de la campagne des élections présidentielles. Au contraire, il permet de focaliser le débat politique de la campagne présidentielle sur les vrais problèmes concrets du moment et leur solution.

Le troisième scénario - le report au 1er janvier 2008 - serait profondément injuste pour la Bulgarie. Quels que soient les aléas de sa vie politique depuis quinze ans - et les critiques que l'on peut émettre à l'égard de ses dirigeants successifs - les Bulgares, eux, ont fournis un effort considérable, difficile et souvent douloureux, qui mérite que l'on ne s'arrête pas à une vision purement technocratique et comptable de la capacité du pays à rejoindre l'espace de paix et de prospérité auquel ils aspirent.

Une telle décision serait, de plus, parfaitement contre-productive pour l'Europe et les idéaux qu'elle propose à tous ses habitants. Ses adversaires en Bulgarie - les plus radicaux et les plus extrémistes - seraient même largement avantagés par une décision de report d'un an en pouvant avoir recours à l'argumentaire qu'ils ont commencé à utiliser sur l'égoïsme et l'ingratitude des occidentaux, le mépris dans lequel les européens tiennent les peuples des Balkans en général et le peuple bulgare en particulier, etc.

Comme on a essayé de le montrer au travers de ces quelques pages, la future élection présidentielle bulgare de l'automne 2006 est loin d'être jouée d'avance. Toute élection d'ailleurs, quand elle est démocratique, réserve quelques surprises et la certitude apparente des sondages masque souvent des situations complexes. La Bulgarie ne fait pas exception à cette règle, elle l'illustre au contraire.

La décision que l'Union européenne va prendre à l'égard de la Bulgarie doit être la plus neutre vis-à-vis des partis politiques qui vont entrer en campagne et la plus favorable vis-à-vis de la population bulgare. La pire des solutions serait qu'elle apparaisse comme politiquement sectaire et humainement injuste.


Notes

[1]↑ G. Gantchev a été le candidat populiste des années 1990 en Bulgarie. Ancien escrimeur, il est candidat aux élections présidentielles de 1992 où il obtient 16,77% des voix, de 1996 où il progresse à 21,87% et de 2001 où il retombe à 3,36%. En 1991, il fonde un mouvement politique, le BBB (Bizness Blok Bulgare) qui remporte 1,3% des voix (aucun siège) puis 4,7% en 1994 (13 sièges) et 4,9% en 1997 (12 sièges).

[2]↑ Boïko Metodiev Borissov est né le 13 juin 1959 à Bankia près de Sofia. Il est diplômé de l'École supérieure du ministère de l'Intérieur en 1982, spécialité : Prévention et lutte contre les incendies. De 1985 à 1990 il poursuit ses études dans la même structure devenue l'Académie de police dans laquelle il soutient un mémoire sur l'entraînement psychologique et physique au sein du commandement opérationnel. Il est ensuite chef de département dans cette Académie. En 1990, il quitte le ministère avec le grade de major. En 1991, il crée la société de sécurité Ipon 1. Il est 5e Dan de karaté et a participé à de nombreux tournois à partir de 1978. Il a été entraîneur de l'équipe nationale de cette spécialité. Divorcé, il a une fille.

[3]↑ Candidat indépendant, B. Borissov a été élu maire de la capitale bulgare le 6 novembre 2005 au second tour du scrutin avec 68,5% des suffrages exprimés (223.577 voix) contre 31,5% à la socialiste T. Dontcheva. La participation s'est élevée à seulement 30,41% (326.381 suffrages valides). Cette élection a été organisée pour poursuivre jusqu'à son terme normal le mandat de l'ancien maire démissionnaire, c'est-à-dire un an et ½ environ.

[4]↑ Dans la mesure où le cumul des mandats n'est pas autorisé, le maire de Sofia a du donner sa démission après avoir été élu au parlement.

[5]↑ Selon les analystes, il aurait obtenu environ 78% des voix des électeurs du N.D.S.V., 89% des voix de l'O.D.S. et 70% des voix du D.S.B.

François Frison-Roche
CERSA, Université de Paris 2 - CNRS

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