...page 2 Election sans surprises

Une élection sans surprises ?

Présidentielles 2006 en Bulgarie

Une situation politique intérieure qui se délite lentement

Un sondage d'opinion publié début mars 2006 montre une chute de popularité des partis formant l'actuelle coalition de centre gauche au pouvoir (B.S.P. - N.D.S.V - D.P.S.).

D'après les analystes, ce recul du B.S.P. est principalement dû aux échecs du gouvernement dans les domaines de la politique de réforme du système de santé, de l'amélioration promise du niveau de vie et de la lutte contre la criminalité. Il reste néanmoins le seul mouvement politique qui - sur le plan électoral du moins - garde une certaine force, voire une certaine stabilité. La quatrième place du N.D.S.V. est manifestement le prix payé pour sa participation à la coalition gouvernementale. Elle est également le signe de l'incapacité de ce mouvement à fidéliser un électorat.

L'accentuation de la popularité d'Ataka proviendrait du fait qu'il a été l'unique parti politique à lancer systématiquement des attaques contre les quatre piliers du consensus de la transition bulgare : la paix ethnique, l'orientation européenne, l'économie de marché et la démocratie. Le tout, enveloppé dans une logorrhée nationaliste agressive qui plait aux perdants de la transition qui constituent le groupe social le plus important de la population. Pourtant, toujours selon les analystes locaux, l'expansion du mouvement Ataka aurait atteint un plafond [1]. Parmi les leaders de la coalition gouvernementale, la cote de popularité du Premier ministre socialiste, S. Stanishev, passe de 41% à 35%. Celle de Siméon II chute à 19%. Parmi celle des principaux ministres, Roumen Petkov (Intérieur) enregistre le recul le plus important (de 31% à 23%).

La cote du Président de la République, G. Parvanov passe de 70 à 61%.

En revanche, l'ancien garde du corps de Siméon II, ancien Secrétaire général du ministère de l'Intérieur (avec le grade de général) et actuel maire de Sofia, Boïko Borissov, arrive en tête avec 70% de satisfaits. Ce sondage montre également une chute de popularité des principales institutions du pays. La police chute de 8%, la présidence de la République de 6%, l'armée de 4%. La baisse est également sensible pour le gouvernement, le parlement, les partis politiques, la Prokuratura et les instances judiciaires.

Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, le sondage indique que 48% des personnes interrogées pensent que la coalition tripartite actuelle ira au terme de son mandat (4 ans). D'autre part, 56% des gens estiment que l'accession à l'UE est importante pour la Bulgarie.

Désillusion sociale inquiétante

Dans le contexte régional des Balkans, la situation économique globale de la Bulgarie est - toute proportion gardée - plutôt favorable. L'action du gouvernement de Siméon II (2001-2005) a été louée par les institutions financières internationales. Il a suivi les recommandations draconiennes de discipline financière et budgétaire qui ont ramené la confiance. Au cours de la législature, l'inflation est restée dans des limites raisonnables. Le chômage a officiellement régressé de 17% en 2001 à environ 10% en 2005.

Pendant quatre ans, les investissements directs étrangers se sont chiffrés à plusieurs milliards d'euros. Certaines privatisations ont réussi (ainsi la vente de plusieurs compagnies d'électricité a rapporté plus d'un milliard d'euros et la cession à la société autrichienne Viva Ventures de 65% de la compagnie de télécommunication (B.T.K.) pour un montant de 238 millions d'euros), d'autres ont échoué (ce fut le cas de l'entreprise d'Etat des Tabacs, Bulgartabak). Quelques appels d'offre et une concession d'exploitation ont alimenté de virulentes polémiques politiques [2]. Le secteur du tourisme est désormais en pleine expansion et procure des ressources et du travail saisonniers. Les nombreux travailleurs bulgares à l'étranger envoient également de l'argent à leur famille. Après 15 ans de transition, de ruptures multiples, de confrontation politique, d'espoirs déçus et surtout de chute du niveau de vie, l'opinion publique estime - à tort ou à raison - ne pas avoir reçu les dividendes des efforts demandés et fournis. Surtout que la corruption - y compris au niveau de la vie quotidienne du bulgare moyen - sape la cohésion nationale et alimente une suspicion générale. Le système judiciaire, dans son ensemble, s'est montré incapable d'effectuer sa mission malgré quelques réformes tardives, et la population, à 70%, ne lui fait pas confiance. On peut se poser la question de savoir, d'ailleurs, pourquoi le gouvernement de Siméon II, qui disposait pourtant d'une majorité au parlement, n'a pas pu réformer plus profondément ce secteur essentiel à l'enracinement de la démocratie. Il faut voir dans cette incapacité politique un échec évident du précédent gouvernement.

La loi de finances pour 2006 a été adoptée par le Parlement en décembre 2005. Les priorités du budget de la coalition de centre gauche témoignent d'une certaine continuité avec les exercices précédents : stabilité macroéconomique et croissance à long terme, financement des activités dans le cadre de l'intégration européenne, réduction de la charge fiscale et de la sécurité sociale et augmentation de la part des investissements publics. (On constate malheureusement ces derniers mois (+ 3% pour le seul mois de février 2006) une augmentation de l'inflation qui pourrait atteindre, selon certaines sources, entre 7 et 9% pour l'année 2006.)

Cette continuité, qui s'inscrit dans la volonté de s'afficher comme un bon élève pour rejoindre l'Union européenne dès le 1er janvier 2007, est certainement à l'origine de la chute de popularité du B.S.P. et de la coalition gouvernementale qu'il domine. Les promesses faites au cours de la campagne législative de juin 2005 concernant les bas salaires et les retraites n'ont pas été honorées par les socialistes ; et l'opinion par l'intermédiaire de sondages successifs fait part de son agacement avant - la question peut être posée - de manifester concrètement son mécontentement. Le président de la République ne s'y est d'ailleurs pas trompé qui a commencé à émettre quelques réserves sur l'action gouvernementale.

Un climat d'insécurité préoccupant

Dans un sondage du mois dernier, 60% des Bulgares déclaraient éprouver un sentiment d'insécurité au quotidien. Cette tendance qui existait déjà auparavant s'est renforcée notamment à la suite de l'assassinat sauvage de deux adolescentes dans la ville de Pazardjik, que la police s'est avérée incapable d'élucider, - du meurtre en plein centre de Sofia d'un jeune banquier de 48 ans (Emil Kulev, l'une des premières fortunes de Bulgarie !), et de celui, encore plus récent, d'un mafieux au volant de sa Porsche. Le double assassinat de Pazardjik et les multiples règlements de compte, à Sofia mais également en province ou sur la côte de la mer Noire, ont fait exploser le ressentiment de la population devant l'incurie du gouvernement. La mobilisation des ressources policières n'a donné aucun résultat visible pour l'instant. La lenteur des enquêtes a été accompagnée dans la presse de rumeurs contradictoires. Depuis trop d'années maintenant, l'incapacité et l'impuissance des autorités politiques contrastent avec l'impunité dont semblent bénéficier certains membres notoires des milieux criminels.

Il faut dire que l'échec de la lutte contre la criminalité organisée n'est pas l'apanage de ce gouvernement. C'est même l'un des échecs les plus évidents de celui de Siméon II qui, malgré diverses stratégies gouvernementales manifestement plus affichées que mises en œuvre et les effets médiatiques du général Boïko Borissov [3], n'a pas su - ou n'a pas pu politiquement - s'attaquer à ces véritables associations de prédation qui recrutent manifestement bien au delà des cercles criminels traditionnels.

Tous les milieux politiques et de nombreux décideurs administratifs sont touchés ! [4] Comme le constatent de nombreux observateurs, la criminalité organisée bulgare est composée de malfrats, bien sûr, mais également d'acteurs politiques, économiques et administratifs qui représentent désormais au sein du pouvoir une influence considérable dont le pays aura du mal à se défaire rapidement tout seul ! Un des dirigeants du B.S.P., Yanaki Stoïlov, a récemment reconnu une influence disproportionnées de certains milieux d'affaires dans les rouages du parti et du gouvernement.

Si l'Union européenne a raison d'insister sur la réforme du système judiciaire bulgare [5] (une nouvelle réforme constitutionnelle est sur le point d'être adoptée), il n'en demeure pas moins vrai que l'UE ne devrait pas considérer le phénomène criminel bulgare (et, globalement, balkanique !) comme similaire à la criminalité occidentale. Il y a entre les deux une différence de nature. L'arrestation, effective ou annoncée, de quelques gangsters notoires ne doit pas faire illusion. Bien que s'exprimant en termes diplomatiques, Olli Rehn, commissaire européen en charge de l'élargissement, ne dit pas autre chose quand il signale que la Bulgarie et la Roumanie doivent combattre la haute corruption et doivent montrer que personne n'est au-dessus de la loi ! [6].

L'Union européenne estime certainement avec raison que la région des Balkans ne doit pas devenir la porte de nombreux trafics (immigration clandestine, drogue, prostitution, etc.) avec la Russie, les pays du Caucase et d'Orient. La Bulgarie et la Roumanie constituent deux verrous importants de sa sécurité globale au Sud. Au vue des piètres résultats obtenus, on peut se poser la question de savoir si la Bulgarie - et donc l'actuel gouvernement - a la capacité politique de faire prévaloir la volonté qu'il affiche en matière de lutte contre la corruption et la criminalité organisée.


Notes

[1]↑ Le 15 mars 2006, une député de ce mouvement a démissionné du groupe parlementaire pour protester contre la proposition de loi de nationalisation d'entreprises déposée par Ataka. Cette nouvelle défection fait suite à plusieurs autres à l'automne 2005. De plus, l'un des députés Ataka a récemment été accusé de pédophilie et exclu du parti. Le groupe parlementaire ne compte plus désormais que 14 députés.

[2]↑ Ce fut le cas en matière de douanes avec la société Crown agent en 2001 et surtout en 2005 avec la concession critiquée par l'UE de l'autoroute Trakia à un consortium bulgaro-portugais. Cette dernière affaire, largement exploitée sur le plan politique à travers des rumeurs, a contribué au discrédit du gouvernement de Siméon II avant les dernières élections.

[3]↑ Qui a attisé, lorsqu'il était Secrétaire général du ministère de l'Intérieur, certaines polémiques stériles par des phrases du genre la police attrape les criminels, la justice les relâche.

[4]↑ Voir notre article avec S. Stoeva La transformation des élites politiques et administratives en Bulgarie post-communiste depuis 1990 : mythe ou réalité ? in Jahrbuch für Europäische Verwaltungsgeschichte, 2005, 17, p. 223-242.

[5]↑ Voir notre article (avec S. Sodev) Les enjeux de la réforme du système judiciaire en Bulgarie, Revue internationale des sciences administratives, 2006, 4, p. 631-645.

[6]↑ La Roumanie a manifestement mieux entendu le message que la Bulgarie puisque l'ancien Premier ministre socialiste, A. Nastase, vient d'être contraint à la démission de son poste de président de l'Assemblée pour une affaire d'enrichissement personnel !

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