Les structures internationales ont un besoin urgent d'évoluer

Interview de monsieur Jeliou Jelev

Président de la République de Bulgarie postcommuniste de 1990 à 1997, auteur de l'ouvrage Bulgarie. Terre d'Europe [1] assimilant le communisme au fascisme, le philosophe Jeliou Jelev est un ancien dissident chassé de l'université de Sofia en 1966. Il approuve comme un signe de souveraineté l'attitude du gouvernement bulgare qui a soutenu la guerre contre Saddam Hussein, mais qui a refusé de fermer l'ambassade de l'Irak à Sofia.

Le Figaro.- Le déclenchement de la guerre en Irak a provoqué une division des pays européens en deux groupes : celui des adversaires de cette solution militaire, essentiellement le couple France-Allemagne, et celui des pays qui ont approuvé l'attaque des troupes anglo-américaines courant mars en terre irakienne. Pensez-vous que ce désaccord risque de compromettre la bonne marche de la construction européenne ?

Jeliou Jelev - Non, je reste convaincu que ce différend entre les pays européens ne devrait pas compromettre la construction d'une Europe unie. D'une part, parce que l'Union européenne n'avait pas et n'a toujours pas de position commune au sujet de la guerre en Irak et, d'autre part, parce que l'Union européenne est une organisation démocratique, regroupant des Etats souverains, ayant le droit d'adopter leur propre position en conformité avec leurs intérêts nationaux tout en respectant bien évidemment les principes et les normes du droit international.

Cette division au sein de l'Union européenne, de l'Alliance atlantique comme au sein du Conseil de sécurité de l'ONU apporte, à mon avis, la preuve que ces structures internationales ont un besoin urgent d'évoluer, notamment dans leurs mécanismes de prise de décisions afin d'acquérir une plus grande souplesse et une plus grande efficacité, pour affronter ce genre de situations dramatiques.

Cette nécessité de changements ne devrait apparaître gênante pour personne, étant donné que ces organisations internationales ont été créées après la Seconde guerre mondiale, il y a donc un demi-siècle. Le monde a considérablement évolué depuis : le système colonial a disparu, le bloc communiste s'est effondré, l'URSS a éclaté, ainsi que le groupe des pays non alignés. Du fait de ces profonds changements, intervenus dans les réalités politiques et économiques, il serait même difficile d'imaginer que ces organisations internationales restent figées.

Le Figaro. - Selon vous, les États-Unis vont-ils chercher à diviser l'Europe pour mieux assurer leur pouvoir hégémonique dans le monde ?

Jeliou Jelev. - Je ne pense pas que les États-Unis cherchent à diviser l'Europe pour s'assurer un pouvoir hégémonique dans le monde. Une telle politique pourrait se révéler suicidaire pour eux car leur force s'appuie principalement sur leur coopération avec l'Europe, sur l'unité de l'espace euro-atlantique, concrétisée par l'Union européenne comme par l'OTAN. Une politique de division des pays européens les condamnerait à l'isolement non seulement par rapport à ces derniers, mais également par rapport à de nombreux pays des autres continents. La lutte contre le terrorisme international ne peut pas être menée par une coalition limitée de pays mais, au contraire, a besoin de la collaboration de tous les pays du monde.

Les États-Unis auraient intérêt à mettre en place une coalition mondiale capable d'affronter le terrorisme international comme cela fut le cas avec le régime des talibans en Afghanistan. Cet objectif commun devrait inspirer non seulement les États-Unis mais également tous les Etats civilisés dans le monde car aucun pays n'est assuré contre un attentat terroriste.

Le Figaro. - La Bulgarie veut adhérer à la fois à l'OTAN et à l'Europe de Bruxelles. Ne craignez-vous pas qu'un jour, ces deux objectifs soient difficiles à concilier, si les Américains maintiennent un contrôle strict sur l'OTAN, et si la majorité des Européens choisissent une politique différente de l'interventionnisme américain ?

Jeliou Jelev. - La Bulgarie aspire, au même titre que l'ensemble des pays de l'Europe post-communiste, à devenir simultanément membre de l'Union européenne et de l'OTAN, et je suis convaincu que ces deux objectifs, qui animent les politiques étrangères de ces pays, ne sont pas contradictoires. Si l'Union européenne décidait d'ailleurs de les dissocier, se serait, pour le continent européen, un retour en arrière de deux siècles.

Ce n'est qu'après 1989, avec l'effondrement des régimes communistes, qu'elle a pris le chemin de l'unification économique, politique et militaire. Est-ce que la France et l'Allemagne, pionnières de la construction de l'Europe en tant qu'entité ayant vocation à réunir tous les peuples européens, permettraient que leur œuvre soit détruite ?

Propos recueillis par Denis Lensel avec Ralitsa Mihailova-Frison-Roche, parus dans ©Le Figaro, du mardi du 15 avril 2003 (page 32).

[1]↑ L'ouvrage de Jeliou Jelev

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