"Abraham le Poivrot (Loin de Tolède)"
de Angel Wagenstein
Traduit du bulgare par Veronika Nentcheva et Éric Naulleau
collection Balkaniques
13,5 x 21 cm - 336 pages - isbn 2-8436-032-4
Ed. L'Esprit des Péninsules
Présentation de Angel Wagenstein et de son livre (octobre 2002)
Né en 1922 dans une famille juive de Plovdiv, Angel Wagenstein
a passé son enfance en exil à Paris. Il retourne dans son
pays à la faveur d'une amnistie et, encore lycéen, milite
dans une organisation fasciste alors interdite par le pouvoir. Durant
la Seconde Guerre mondiale, des actes de sabotage lui valent d'être
interné dans un camp de travail, d'où il s'évade
pour rejoindre les rangs des Partisans. Dénoncé, torturé
et condamné à mort, il ne doit son salut qu'à l'arrivée
de l'Armée rouge.
Il entame par la suite une brillante carrière de scénariste
et de réalisateur. Auteur d'une vingtaine de longs-métrages
et d'autant de documentaires, il a reçu nombre de distinctions
internationales, et notamment le Prix Spécial du Jury à
Cannes en 1959 pour Étoiles.
Invité par François Mitterrand au fameux «petit déjeuner
des dissidents» à l'ambassade de France à Sofia en
janvier 1989, son activité antifasciste et antitotalitaire lui
a valu d'être nommé Chevalier dans l'ordre du mérite
français.
Son précédent roman, "Le Pentateuque ou les
cinq livres d'Isaac", actuellement en cours d'adaptation cinématographique,
a remporté un vif succès critique et public en France et
en Allemagne.
Le livre
Après la saga polonaise du "Pentateuque ou les cinq
livres d'Isaac" (L'Esprit des Péninsules, 2000), Angel
Wagenstein fait ici revivre un autre univers englouti : le Plovdiv de
la première moitié du vingtième siècle, une
ville parmi les plus belles et les plus cosmopolites des Balkans.
À travers le personnage de Berto Cohen, Bulgare juif exilé
en Israël qui retourne dans sa ville natale à l'occasion d'un
colloque de byzantinologie, l'auteur fait ouvertement œuvre autobiographique.
Né et élevé dans cette cité «sans doute
unique en son genre», il garde la plus vive tendresse pour ce microcosme
où «la majeure partie des conversations, des criailleries,
des jurons et des chansons, parvenait encore aux oreilles du promeneur
égaré en ces ruelles dans cet étrange espagnol (ladino)
dont nous avons déjà dit un mot. Mais les familles turques
et bulgares ne manquaient pas non plus, et chacun parlait plus ou moins
la langue de ses voisins : les petits Bulgares s'insultaient mutuellement
en turc, et chaque vendredi soir, le cordonnier du quartier, le Turc Izmet
saluait respectueusement ma grand-mère d'un Schabbat chalom !,
tandis que les Juifs, à l'occasion d'une naissance ou d'un décès
dans une famille musulmane du voisinage, faisaient porter un plat de feuilletés
au fromage qui signaient leur origine d'un nom turc auquel s'accrochait
la traîne d'une terminaison espagnole : burekas.»
Au gré des glissements entre présent et passé, le
fil rouge d'une déchirante nostalgie se mêle à une
ténébreuse histoire de spéculation immobilière,
les amours enfantines avec la petite Arménienne Araxi Vartanian
à l'actualité immédiate, la recherche du temps perdu
au portrait sans concession de la Bulgarie contemporaine. Abraham le Poivrot
donne aussi fort habilement à lire en filigrane le destin millénaire
du peuple juif, depuis l'expulsion d'Espagne en 1492, qui fait l'objet
d'un morceau de bravoure inaugural, jusqu'au conflit israélo-palestinien
(la femme et les enfants du professeur Berto Cohen sont morts dans un
attentat à Jaffa) en passant par la Shoah et le miraculeux sauvetage
des Juifs bulgares durant la Seconde Guerre mondiale.
Le tout agrémenté d'un humour déjà familier
aux lecteurs du Pentateuque ou les cinq livres d'Isaac. C'est
ainsi que pour rendre compte de la diversité religieuse du petit
monde perdu de son enfance, le narrateur raconte comment il reçut
trois gifles successives du pope, du rabbin et du mollah, pour tenue inconvenante
dans leurs temples divins respectifs.
Mais le roman est tout entier dominé par l'inoubliable figure grand-paternelle
d'Abraham le Poivrot, maître ferblantier, ivrogne céleste
et affabulateur de génie qui prétend successivement avoir
arpenté les rivages de Galilée en compagnie du Christ, traversé
les Alpes à dos d'éléphant en compagnie d'Hannibal
ou coulé à lui seul toute la flotte turque pour le compte
de Venise. Témoin privilégié du crépuscule
qui s'étend peu à peu sur ce coin des Balkans avec les exils
successifs des communautés tsigane, turque, arménienne et
juive, il révélera aussi, avec l'aide d'un âne !,
le sens de la vie au petit Berto. Aux yeux de ce dernier, les deux héros
de Plovdiv sont d'ailleurs à part égale Philippe de Macédoine,
fondateur de la cité, et son propre grand-père, Abraham
dit «Le Poivrot».
Outre celui d'Albert Cohen (surnommé Berto), le lecteur français
trouvera enfin dans Abraham le Poivrot un second nom familier, celui de
Vartanian, le grand amour du narrateur. Abrégé en Vartan,
c'est celui d'une autre native de Plovdiv qui fit carrière en France
et chanta notamment la beauté de la rivière Maritsa, à
laquelle Angel Wagenstein consacre lui aussi quelques-unes de ses plus
belles pages.
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