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« Télégramme envoyé le 24 mai ! »

par Véra Marinova

Le 24 mai ne devrait pas être, pour les Bulgares, uniquement la traditionnelle Fête Nationale de la Culture et de l' Education - jour de «Cyrille et Méthode», deux apôtres slaves qui ont créé le slavon (dénommé en Bulgarie, non sans raison sans doute,
l' «alphabet bulgare»).
Car, il y a 60 ans, ce jour-là, a été livrée, pour ainsi dire, l'ultime bataille pour le sauvetage définitif des Juifs de Bulgarie.

Le philosophe français Tzvétan Todorov, d'origine bulgare, auteur du livre «La fragilité du bien» (éd.Albin Michel 1999) y écrit à ce propos… « deux pays peuvent se rappeler avec fierté leur histoire alors qu'ils se trouvaient sous contrôle allemand : le Danemark et la Bulgarie ». Et il cite ensuite Annah Arendt dans « Eichmann à Jérusalem » à propos de la Bulgarie, «pas un seul Juif n'a été déporté, aucun n'était mort de cause autre que naturelle».

Mais l'histoire de cette exclusivité mérite un bref rappel des faits, ce qui me ramène à nouveau à Tzvétan Todorov : « 1940 – la Bulgarie choisit son orientation stratégique globale…rester neutre… mais se placera du coté de son allié traditionnel l'Allemagne »…Choix qui l'amène vers la fin de cette même année… « aux débuts de sa politique anti–juive par l'introduction de la Loi pour la défense de la Nation ». Qui provoque de suite de vives réactions. Finalement, elle est adoptée en janvier 1941. Et en mars, la Bulgarie rejoint l'Axe « … » ce qui permet à Hitler d'occuper plus facilement la Yougoslavie et la Grèce … et en décembre, elle déclare, elle aussi, la guerre aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne . Une attitude payante car, à partir de ce pas, elle « soumet les régions de Thrace et de Macédoine à son contrôle ».
Précipitation des évènements en 1942 … « une série de mesures supplémentaires sont prises à l'encontre des Juifs qui seront fatales pour ceux d'entre eux qui se trouvent en territoires occupés – environ 14 000. Le roi Boris n'ayant pas consenti à leur octroyer la « citoyenneté bulgare ». Leur déportation est … « légalisée par le Conseil des ministres le 2 mars 1943 ». Mais les Juifs habitant dans, disons, la "métropole", peuvent compter « sur la solidarité et les relations avec leurs amis bulgares ».

C'est ainsi que commence l'épisode le plus dramatique et le plus décisif pour le sauvetage des Juifs de Bulgarie. Y ont pris une large part ceux qui déjà s'étaient opposés à l'adoption de la loi anti-juive de 1940. Ils sont rejoints notamment par une vague de protestation non seulement du coté de la population bulgare, mais aussi des différentes unions et associations professionnelles et culturelles – écrivains, juristes, avocats, députés de l'opposition et, surtout, il s'agit de bien le souligner, par l'Eglise orthodoxe bulgare au sein de laquelle excellent, en particulier, le métropolite Kiril (Cyrille) de Plovdiv – « qui invite les Juifs à venir se réfugier dans sa maison » - et le métropolite Stéphane de Sofia, très actif pendant toute cette période et qui, avant de se rendre à la Cathédrale pour y servir la messe du 24 mai, comme le relève Tzvétan Todorov … envoie au roi un télégramme ainsi rédigé : « Ne persécute pas pour ne pas être persécuté. On te jugera avec le jugement dont tu juges ; on te mesurera avec la mesure dont tu mesures. Sache, Boris, que Dieu veille sur tes actes depuis le ciel ».

« Ainsi le défilé traditionnel du 24 mai se transforme en une démonstration contre la politique juive du gouvernement » conclut Tzvétan Todorov.
Devant ce déferlement de la volonté quasi unanime de défendre les Juifs, le roi est contraint, pour ainsi dire, de faire un choix… là encore politique. En ce printemps 1943… la situation internationale, après Stalingrad et les victoires des Alliés en Afrique du Nord, est en train de changer. Ce qui conduit le roi à s'opposer désormais… à la déportation des Juifs hors de nos frontières, mais non à leur évacuation vers la "petite" province… « pour la construction des routes ».
Tout cela nous permet de dire que cette action menée conjointement sur un large front, est incontestablement méritoire. Mais, comme ne manque pas d'insister l'auteur du livre lui - même, « la moindre défaillance dans la chaîne aurait pu faire échouer tous les efforts ».
Treize des Bulgares, les plus actifs en l'occurrence, figurent parmi les « Justes » distingués en Israël par Yad Vashem.

A la veille du 24 mai 2002, venait de paraître à Sofia la "Chronique familiale" de Stella Avishai, présentée par le journal "Jarava" le 15 mai 2002, sous le titre "En ce même 24 mai !". J'en ai profité pour y ajouter "La fragilité du bien" de Tzvétan Todorov, fort bien intitulé, en l'occurrence, "Télégramme envoyé le 24 Mai !".

Je suis heureuse de pouvoir, enfin, faire connaître ce livre au moins à certains lecteurs bulgares, vu le modeste tirage du journal en question.
Et pour ce 24 Mai 2003, soit 60 ans après ces évènements, il m'a semblé utile de porter cette date commémorative à la connaissance des internautes amis de
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Véra Marinova

Références :
1. La parution du livre « La fragilité du bien « de Tzvétan Todorov m'a été révélée par
"La lettre de France-Bulgarie", Paris décembre 1999.
2. A voir aussi "Sans armes face à Hitler" de Jacques Semelin, p.p.200-201.