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« Les roses blanches »
Yordan YOVKOV
Publié pour la première fois en 1930 dans
le journal "Zora", le récit "Les roses blanches"
fut inclus dans le recueil "Récits" - volume III, édité
en 1932. II fait partie du cycle de récits de guerre inspiré
par les guerres balkaniques auxquelles l'écrivain prit part en
tant qu'officier et correspondant de guerre.
En fin d'après-midi Spas, l'un des sept engagés volontaires
chargés de garder le pont, sortit du poste et s'installa sur le
banc. Son regard se posa comme d'habitude sur le mur d'en face qu'un vieux
rosier en fleurs recouvrait de ses ramures. Ce mur soutenait le jardin
de Guerguilan, perché à quelques mètres au-dessus
de la rue. La pluie venait de tomber et tout paraissait différent.
Le vieux noyer déployait majestueusement ses longues branches.
Blotti sous son ombre épaisse le mur, bâti en pierres sèches,
à l'ancienne, était parsemé de magnifiques roses
blanches en pleine floraison. Réunies en lourdes grappes ou suspendues
en guirlandes délicates, elles paraissaient encore plus pures et
encore plus belles après la pluie. Des gouttes d'eau perlaient
sur les fleurs dont les pétales blancs jonchaient la rue comme
un épais tapis de flocons de neige.
Cette vue réjouit le cœur de Spas qui oublia ses soucis et
se sentit apaisé. Son visage s'éclaircit. Soudain un coup
de canon tonna et Spas regarda en direction de l'est : un nuage sombre
fondait lentement à l'horizon par delà les toits en tuiles
rouges des maisons. Spas tressaillit. Il craignait ces tirs de canons
lointains dont le vent apportait régulièrement le sourd
grondement. Là-bas, sur la ligne du front, on se battait toujours.
Les rues étaient désertes. Seule l'institutrice Anguelina
s'avançait vers Spas. Sa robe rouge ressemblait à un coquelicot
épanoui en plein champ. Son visage était hâlé
comme celui d'une paysanne. Quand elle arriva à la hauteur du soldat,
ses beaux yeux noirs en amande se posèrent sur lui. Elle lui sourit
et le salua. Spas prit un air sévère et la suivit du regard.
Elle marchait d'un pas léger laissant de ses petits souliers des
empreintes blanches dans la poussière tassée par la pluie.
L'institutrice traversa le pont, atteignit le mur en pierre, s'arrêta
et leva la tête. Pendant un instant, Spas contempla les roses blanches
et la jeune fille à la robe rouge. Elle venait sûrement d'appeler,
car Guerguilan apparut sous le noyer et Spas entendit tonner sa voix basse,
entrecoupée de grands éclats de rire. Guerguilan cueillit
quelques roses, en fit un joli bouquet et le lança à l'institutrice.
Elle l'attrapa, plongea son visage dans les fleurs, jeta un dernier regard
à Guerguilan et se hâta de remonter la rue. Guerguilan la
suivit du regard en souriant.
Spas grommela quelque chose d'un air renfrogné. Il n'aimait pas
beaucoup Guerguilan qui, malgré ses 80 ans passés, montrait
toujours de l'empressement auprès des jeunes femmes. Spas n'aimait
pas l'institutrice non plus. Il était d'ailleurs souvent de méchante
humeur, car qu'il souffrait d'un mal curieux : il n'éprouvait aucune
douleur, mais une mélancolie inexplicable s'emparait régulièrement
de lui. Il ne parvenait à s'apaiser qu'en marchant longuement à
travers les rues. Pressentant que le mal allait à nouveau l'envahir,
il se leva précipitamment, alla chercher son fusil, avertit le
sergent de son départ et partit faire un tour dans le village.
Spas longeait le mur en pierre les yeux baissés quand une voix
rauque l'interpella:
- Spas, hé, Spas !
Spas leva la tête. Par delà les grappes de roses blanches,
apparut Guerguilan. Une pioche à la main, trempé par la
pluie, les manches et le pantalon retroussés, le visage hérissé
d'une grosse barbe comme celle d'un pop, Guerguilan le salua en souriant.
- Où te hâtes-tu ? Attends un peu, je vais te donner un bouquet
de roses à toi aussi !
- Je n'ai pas besoin de tes roses, grogna Spas, - des roses... J'ai bien
vu à qui tu viens de donner un bouquet de roses...
Guerguilan frotta sa barbe blanche et éclata de rire.
- Voyons, Spas, c'est une jeune fille ! Le monde appartient aux jeunes,
tu le sais bien. Et nous les vieux, on n'est plus bon à rien !
- C'est pas vrai !
- Si, c'est vrai ! Toi, par exemple, qui veux-tu effrayer avec ton fusil
que tu promènes en bandoulière ? Tu ne fais peur qu'aux
souris, mon vieux. La besogne, ce sont les jeunes qui la font. Cette nuit,
j'ai encore entendu le canon tonner : boum ! boum !... Mon cœur se
serrait. Ce sont les jeunes qui meurent, Spas, ils meurent, les pauvres
!
Spas esquissa un geste de la main et, tourmenté par son mal, s'apprêta
à partir mais s'arrêta et s'écria :
- C'est pas vrai ! C'est pas vrai ! Les jeunes, les jeunes ! Parlons-en
! Les jeunes ne pensent qu'à raccourcir leurs jupes, à enfiler
des bas de soie et à se farder de rouge au lieu de mettre un peu
d'argent de côté. Voilà bien les jeunes d'aujourd'hui
! Si ses parents n'étaient pas dans la gêne l'auraient-ils
faite institutrice ?
- Ah ! Tu parles de l'institutrice ?
Mais Spas se hâtait déjà de remonter la rue. Irrité,
Guerguilan grommela :
- Pauvre bonhomme ! De quoi se mêle-il ?
Plongé dans ses pensées et oppressé par son mal,
Spas avançait rapidement. Sans s'en apercevoir, il dépassa
la mairie, puis l'église. Il pensait toujours à l'institutrice.
Dans ce village montagnard où la guerre l'avait projeté,
il était devenu membre du Conseil de l'école. De ce fait,
mais aussi par méchanceté, il surveillait l'institutrice.
Il avait remarqué qu'il lui arrivait parfois d'être en retard.
Les élèves, laissés sans surveillance, se chamaillaient
bruyamment dans la cour. L'institutrice aimait lire, elle jouait de la
guitare, portait des vêtements campagnards et sortaient en compagnie
d'autres jeunes filles. Elle écrivait beaucoup de lettres et en
recevait autant. Elle se rendait souvent à la mairie et y bavardait
longuement avec les employés municipaux. Une fois, il la surprit
même alors qu'elle était en train de fumer une cigarette
en compagnie de quelques citadins. Spas avait consigné tout cela
avec soin dans une lettre longue de trois pages qu'il avait l'intention
d'adresser à l'inspection. Il lui restait cependant une page vide
au dos de la deuxième feuille et, économe qu'il était,
il répugnait à gâcher le papier. Il attendait donc
de récolter de nouveaux faits accablants pour remplir cette quatrième
page pour envoyer le tout à l'inspecteur.
Des voix entonnèrent un chant à l'autre bout du village.
Spas prêta l'oreille : c'était un chant militaire. Il aperçut
les casquettes blanches et les chevaux des soldats. Une relève
de troupes s'acheminait vers le front par la route qui traversait le village.
Spas, qui faisait partie des soldats chargés de la garde du pont,
voulut en savoir plus.
Dans une clairière, un peu à l'écart du village,
il aperçut une centaine de soldats. Ils étaient descendus
de leurs montures. Les uns s'affairaient autour des chevaux, les autres
étaient occupés à enfoncer des poteaux et à
tendre des cordes. D'autres encore creusaient des trous pour les feux
de la cuisine de camps.
Des cliquetis d'éperons sonnèrent comme le chant de cigale
et Spas se retourna. Un jeune officier marchait droit vers lui. Il ne
portait pas de sabre, avait la démarche d'un cavalier et tenait
dans sa main une cravache avec laquelle il fouettait ses bottes. Il était
jeune, robuste et bel homme.
- Eh toi, soldat, d'où viens-tu ? demanda-t-il à Spas.
Spas regarda cet homme imberbe, deux fois plus jeune que lui, et répondit
à la manière d'un soldat :
- D'ici, mon lieutenant. Je garde le pont.
- Bien, bien... Tu connais l'institutrice ? Elle s'appelle Line, je crois
?
- Pas du tout, mon lieutenant, elle s'appelle Anguelina.
Le lieutenant sourit.
- Bon, bon... Veux-tu me montrer où se trouve l'école ?
- A vos ordres, mon lieutenant.
Sans tarder, Spas jeta son fusil sur son épaule et s'avança.
Il avait déjà compris de quoi il s'agissait et sentit sa
colère monter. Toutefois il ne pouvait s'opposer à l'officier
et continuait de marcher sans se retourner en écoutant tinter ses
éperons. Tous les deux pas, la cravache s'abattait sur les bottes.
Ils s'approchèrent de l'école. Derrière la fenêtre
ouverte, Spas aperçut d'abord la robe rouge de l'institutrice,
puis son visage aux yeux noirs et aux paupières sombres. Elle les
regardait en souriant. Elle ne les avait pas encore reconnus, mais souriait
comme à son habitude. Soudain, elle poussa un cri, disparut de
la fenêtre, sortit dehors et courut vers eux de toutes ses forces:
- Dimitri, Dimitri ! cria-t-elle.
- Line, Line !
Ils se tenaient par la main en se regardant tendrement et en parlant.
Toujours main dans la main, ils entrèrent dans l'école.
Spas alluma une cigarette. Ses mains tremblaient. " Bien, bien...,
pensait-il, on verra tout cela. " Il avait enfin de quoi remplir
la page vide de sa lettre à l'inspecteur. Il avait même de
quoi remplir plus d'une page. Spas allait donc prendre le temps d'y réfléchir,
mais plus tard. Il devait maintenant se renseigner sur les troupes qui
venaient d'arriver et aller au rapport. Il mit à nouveau son fusil
en bandoulière et repartit au village.
Cette nuit-là, Spas était de garde. Le bivouac, qui avait
bourdonné comme une ruche toute la journée, était
maintenant plongé dans le sommeil. Le village dormait aussi. Une
seule fenêtre restait éclairée. C'était celle
de la chambre de l'institutrice. Elle y était avec le jeune officier.
Spas allait et venait, mais son regard se posait toujours sur la fenêtre
éclairée. L'officier n'en sortait toujours pas et Spas sentait
la colère le saisir. Il était maintenant résolu de
faire ce qu'il avait projeté. "Je vais lui dire", pensait-il,
je vais lui dire : " Mon lieutenant, excusez-moi, ce n'est pas pour
vous vexer, mais l'institutrice est une jeune fille. On va jaser au village.
Il ne faut pas faire cela."
Soudain une porte claqua. Il entendit des voix. Les éperons tintèrent
dans le couloir. Spas se dissimula dans l'ombre de la haie. La clarté
de la pleine lune dissipait l'obscurité. L'institutrice et l'officier
sortirent bras dessus bras dessous. L'officier portait le bouquet de roses
blanches attaché au revers de sa veste, le même bouquet que
Guerguilan venait d'offrir à l'institutrice. Ils souriaient tous
les deux et se regardaient dans les yeux. Ils s'arrêtèrent
l'un contre l'autre et levèrent les yeux vers le ciel. Spas leva
les yeux aussi. Tout comme eux, il rencontra le doux sourire de la lune.
L'institutrice et l'officier s'approchèrent du portail et s'arrêtèrent
à nouveau. Ils parlaient à voix basse. Spas entendit des
pleurs. L'institutrice pleurait. Comment pouvait-elle passer aussi rapidement
du rire aux pleurs ? Des pleurs sans voix, désespérés.
Spas sentit son cœur se serrer. L'institutrice avait posé
sa main sur l'épaule de l'officier et sa tête reposait sur
sa poitrine. Elle tremblait de tout son corps comme un oiseau.
- Ah, mon Dimitri, mon cher Dimitri !
- Ne pleure pas, Line. Il ne faut pas croire que tous ceux qui partent
au front y perdent forcément leur vie. Nous allons nous revoir
bientôt.
- Ah, mon Dieu, mon Dieu !
Spas écoutait pétrifié. Il sentit une douleur violente
transpercer son cœur. Sa poitrine l'oppressait. Il écoutait
toujours, mais n'entendait plus rien, ne voyait plus rien. Il aperçut
seulement quelque chose de blanc tomber doucement sur le sol. Un instant
plus tard, les éperons de l'officier sonnèrent dans la rue.
L'institutrice passa à côté de Spas. Elle paraissait
malheureuse, effondrée. Elle entra dans la maison. Spas sortit
de sa cachette et alla à l'endroit où s'étaient tenus
les amoureux. Il se pencha et vit des roses blanches éparpillées
sur le sol. Le bouquet de l'officier était tombé sans qu'il
s'en aperçoive. Spas prit une rose mais la reposa brusquement comme
s'il venait de commettre un péché. Il s'en alla à
travers le village.
Le lendemain, tôt dans la matinée, Spas sortit s'asseoir
sur le banc. Son visage était pâle et soucieux. Son regard
ne se posa pas sur le mur fleuri du jardin de Guerguilan, mais se perdit
quelque part dans le vide. Radoï, un engagé volontaire comme
lui, qui avait un caractère doux et posé, était en
train de balayer. Son balai approchait l'endroit où quelques roses
blanches gisaient dans la poussière. Il s'apprêta à
les balayer, mais Spas s'écria :
- Arrête ! Arrête ! Ne balaie pas cet endroit ! Laisse les
fleurs là où elles sont.
Radoï s'arrêta surpris.
- Arrête de balayer, je te dis !
- Et pourquoi ?
- Parce que...
Et il ajouta d'une voix plus douce :
- Hier soir, deux amoureux se sont embrassés à cet endroit.
Ils se sont dit adieu. Laisse les fleurs là où elles sont...
Radoï obéit et se mit à nettoyer tout autour. Il posa
ensuite son balai et son regard s'arrêta sur les fleurs blanches
dispersées dans la poussière. Il s'assit à côté
de Spas et lui demanda :
- Dis-moi, vieux camarade, qu'y a-t-il ?
D'une voix éteinte, Spas lui raconta tout ce qu'il avait vu pendant
la nuit. Plus Spas racontait, plus Radoï s'attristait, plus il soupirait.
Quelques semaines passèrent. L'institutrice recevait toujours
beaucoup de lettres et en envoyait autant. Un jour, Spas apprit cela plus
tard, elle reçut une lettre. Mais en lisant la première
ligne, elle éclata en sanglots et s'évanouit. Le lendemain,
elle monta dans une voiture et partit.
Harcelé par son mal, Spas continuait à arpenter le village.
Un jour, passant sous le jardin de Guerguilan, il entendit celui-ci l'appeler
d'en haut. Il était derrière le rosier dont les fleurs s'étaient
flétries depuis longtemps et dont les branches vertes et épineuses
pendaient en broussaille le long du mur. Guerguilan se penchait par-dessus
et son visage aux traits tirés paraissait inquiet.
Il cria à Spas :
- Spas, qu'est-ce qui s'est passé ? On l'a tué, l'autre,
l'officier, le fiancé de l'institutrice ? Ah, ils meurent les jeunes,
ils meurent, les pauvres !
Spas ne répondit pas. Il s'empressa de s'en aller. Il n'avait
plus envie de marcher, mais voulait courir, courir. Une plaie béante
s'était ouverte dans son cœur. Pourquoi le malheur devait-il
frapper cette belle jeune fille ? Pourquoi, s'interrogeait Spas, pourquoi
? Il avait depuis longtemps déchiré la lettre pour l'inspecteur
et en avait jeté les morceaux par-dessus le pont. Rien de bon ne
pouvait arriver. Les lettres qu'il recevait de chez lui étaient
décourageantes. La guerre n'en finissait pas. Et sa maladie qui
s'aggravait. Il marchait, il marchait, il marchait comme un fou.
L'institutrice revint. Elle revint à l'automne pour la rentrée.
Elle était toute vêtue de noir, son visage était pâle,
ses yeux rivés au sol. Quand elle passait à côté
du banc où se reposaient Spas et Radoï, elle les saluait toujours,
mais ne leur souriait plus. Alors Spas se levait et s'en allait arpenter
les rues du village. Radoï, dont les deux fils étaient au
front, soupirait et ses yeux se gonflaient de larmes.
L'institutrice traversait le pont et longeait le mur en pierre. Elle
marchait tête baissée et ne levait plus ses yeux vers le
jardin de Guerguilan. Le rosier était d'ailleurs desséché,
tout poussiéreux et noir d'épines.
Traduit du bulgare par Ralitza Mihaïlova.
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