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« Les vendanges »
Récit de Dimitar Talev
Traduit du bulgare par Ralitsa Mihailova-Frison-Roche
Depuis deux jours, un tintamarre joyeux avait envahi notre bourg, la
faisant résonner comme un énorme tonneau vide. On entassait
des barriques, des hottes, des paniers dans les cours des maisons, on
ouvrait les portes sombres des celliers. Partout, on martelait, on frottait,
on lavait à grande eau. L'air sentait le moisi et le bois humide.
Les villageois allaient et venaient, empressés. Ils avaient tous
l'air heureux. Le lendemain, ils commençaient les vendanges.
On me fit me coucher de bonne heure, alors que les adultes, eux, continuaient
à s'affairer dans le jardin et le cellier à la lueur des
lampes à gaz. J'étais très ému. Je m'assoupis
sans m'en apercevoir. Dans mon sommeil, il me sembla entendre les battements
de mon cœur résonner toute la nuit dans ma poitrine comme
dans un tonneau tout neuf. Je serrais dans ma main, sous l'oreiller, mon
petit pistolet. Les questions tourbillonnaient dans ma tête. Je
n'arrivais pas à m'imaginer la journée qui m'attendait -
c'était la première fois que j'allais aux vendanges. Je
savais seulement que j'allais voyager en charrette jusqu'aux vignes, que
j'allais manger du raisin à satiété, et que toute
la journée on allait tirer des coups de feu, et que moi aussi,
j'allais m'amuser avec mon pistolet. Depuis longtemps, d'ailleurs, je
m'étais procuré trois boîtes de recharges en papier.
On m'éveilla très tôt, il faisait encore sombre.
Et comme si mon rêve se prolongeait, je me retrouvai dehors, dans
la charrette garée devant le portail grand ouvert. J'eus l'impression
d'avoir été le seul à avoir dormi cette nuit car
le bourg était tout aussi animé que la veille. Les gens
se pressaient, se bousculaient dans les rues et dans les cours des maisons,
transbahutant des affaires, chargeant chevaux, mulets et charrettes, criant
et riant à la fois. Notre charrette était remplie à
ras bord de bouilles et de hottes. Des paniers vides étaient accrochés
aux ridelles.
- Allez, hue ! cria mon cousin Ordane. Les chevaux bandèrent leurs
muscles et la charrette s'ébranla.
Mon frère aîné se tourna vers maman :
- Il ne faut plus tarder maintenant ! Voilà que le jour se lève.
- Nous partons, nous partons ! lui répondirent des voix féminines
de l'intérieur de la maison. Nous attendons juste Bossilka.
C'était les jeunes filles, les vendangeuses.
- Bonne chance ! nous souhaita maman au seuil du portail alors que la
charrette s'engageait déjà dans la rue.
J'étais assis sur le banc, blotti entre mon frère aîné
et mon grand cousin, les yeux fixés sur les chevaux qui balançaient
leurs têtes au rythme de leurs pas. J'étais bien au chaud,
les joues et le nez rougis par l'air vif du matin. Les mains plongées
dans mes poches, je serrais toujours mon petit pistolet. Le nez gelé,
les yeux écarquillés de curiosité, je scrutais l'obscurité.
Je reconnaissais les contours des portails voisins, j'entendais des voies
familières. Tout le monde se pressait en direction des vignobles.
On entendait des cris, du brouhaha derrière nous et au loin devant.
J'étais joyeux, je me sentais aussi léger qu'un oiseau prêt
à s'envoler.
A la sortie de la ville, un tableau merveilleux se présenta à
mes yeux. Je ne m'étais jamais levé aussi tôt et c'était
la première fois que je me retrouvais au milieu des champs dans
cette obscurité pâlissante qui précède l'aube.
C'était la première fois que je voyais d'aussi grosses étoiles,
et une encore plus grosse que les autres qui brillait là-bas à
l'Est.
- Quelle est cette étoile, Ordane ?
- C'est l'étoile du Berger. Le jour va bientôt se lever.
Les étoiles brillaient dans le ciel bas. Au milieu d'elles, l'étoile
du Berger scintillait comme la flamme d'un cierge. Il me sembla un instant
que c'était bien sa flamme qui embrasait le soleil matinal et que
c'était elle aussi qui, courant au devant de lui, lui montrait
le chemin dans la nuit. Au loin, à l'horizon, sous le ciel qui
commençait à s'éclaircir, au pied des flancs sombres
de la montagne brillaient d'autres lumières, éparpillées
sur le sol noir. Notre chemin se perdait quelque part par-là, en
direction des vignes, là où des vendangeurs qui y avaient
passé la nuit avaient allumé des feux. Toutes ces lumières
qui brillaient dans le ciel et sur la terre, l'éclat de l'étoile
du Berger, étincelle projetée par-dessus la montagne par
le brasier du soleil, se fondaient dans un halo transparent qui faisait
imperceptiblement reculer l'obscurité. Malgré l'air vif
qui glaçait mon visage, j'allongeais le cou afin de ne rien perdre
de ce qui se passait tout autour. Des changements inattendus se produisaient
dans l'obscurité. Des ombres sombres surgissaient et se métamorphosaient
comme par enchantement en arbres et en buissons bruissants sous le souffle
du vent matinal. Des deux côtés de la route, les contours
d'étranges talus pentus apparurent, puis un long muret de pierres.
Enfin, l'éclat d'un grand feu allumé en contre bas, sous
les branches déployées d'un vieux noyer, illumina son feuillage
et fit luire le mur blanchi à la chaux d'une petite maison. Autour
du feu, des gens étaient assis en rond, le visage rougi par les
flammes.
Nous pénétrâmes dans les vignobles. Imperceptiblement,
le jour s'était levé.
La lumière claire du soleil automnal inondait les ramures argentées
des noyers, le feuillage clairsemé des vignes qui fléchissaient
sous le poids de lourdes grappes rouges, roses et or. Comme un petit moineau
friand, je gambadais dans les rangs me gorgeant de grains de raisin qui
éclataient entre mes dents en emplissant ma bouche de leur délicieux
jus sucré. Nos vendangeuses venaient d'arriver : des jeunes filles,
des femmes, des proches et des voisines. Deux vieilles femmes s'étaient
jointes à elles afin d'emporter un bon panier de raisin mûr
chez elles. Tout le monde s'installa sous le noyer pour le petit déjeuner.
J'en profitai pour me faufiler par derrière et, sortant mon petit
pistolet, pan ! je tirai un premier coup. Les jeunes filles sursautèrent,
des cris et des rires éclatèrent et, dès cet instant,
les chants ne cessèrent plus.
Le soleil s'éleva haut dans le ciel. Tout autour, les fichus blancs
ou chamarrés des vendangeuses dansaient au milieu des vignes, les
gens allaient et venaient, les essieux des charrettes grinçaient
sur la route qui bordait notre vigne, partant, chargées à
ras bord, en direction de la ville. D'autres en revenaient à vide.
De temps en temps, un coup de feu éclatait. Soudain quelqu'un cria
:
- Voilà un lièvre ! Attrapez-le ! Attrapez-le !
Quelques vendangeurs bondirent à sa recherche, mais le lièvre
réussit à se cacher quelque part sauvant ainsi sa peau.
Notre voisin apparut dans l'allée qui séparait sa vigne
de la nôtre.
- A la bonne heure ! Comment ça se passe ?
- La récolte est bonne, grâce à Dieu ! répondit
mon frère. Je vois que chez vous aussi, les grappes sont lourdes.
- Grâce à Dieu, cette année aussi les vignes ont donné
!
Ordane sauta dans notre charrette débordante de hottes et de paniers
remplis de raisin et partit. Au retour, il apporta le déjeuner.
Nous nous installâmes tous en rond sous le noyer.
- Je me mettrai ici, au soleil, dit Bossilka. Il fait si bon !
- Et toi Ordane, où vas-tu t'installer ? lança quelqu'un.
- Ici, je vais m'adosser au tronc du noyer. Je serai bien mieux à
l'ombre.
Des rires éclatèrent :
- Ce n'est pas là que tu échapperas aux rayons du soleil,
car tu seras en face de Bossilka qui va te les renvoyer !
Le ragoût, agrémenté de petits piments forts, était
délicieux. Les morceaux de viande étaient servis dans des
feuilles de noyer. Après ce repas épicé à
volonté, les grains de raisin nous semblèrent encore plus
sucrés. Les vendangeuses, les paniers vides à la main, s'éparpillèrent
à nouveau dans les vignes.
Mon frère me dit :
- Va jeter un coup d'œil à notre charrette, car voilà
les gitanes qui viennent glaner des grappes de raisin. Elles pourraient
nous chaparder autre chose.
Je courus à la charrette, me blottis derrière une roue
et on m'oublia. Des gens allaient et venaient, vidaient leurs paniers
remplis à ras bord, mais personne ne se souciait plus de moi. Tout
à coup, j'entendis les voix de Bossilka et d'Ordane. Ils s'approchaient
de la charrette en causant, mais c'était surtout Ordane qui parlait.
Ils s'arrêtèrent de l'autre côté de la charrette
et je les entendis vider leurs paniers. Je demeurais toujours silencieux
à ma place quand Ordane lança :
- Dis-moi : oui.
- Lâche ma main, lui répondit Bossilka. On va nous voir.
- Qu'on nous voie ! Dis-moi : oui !
- Lâche-moi…
- Dis-moi : oui !
Mais que se passait-il de l'autre côté de la charrette ?
La voix d'Ordane tremblait légèrement, alors que Bossilka
faisait mine de se fâcher. Je montai sur une des roues et pointai
ma tête au milieu des hottes. Bossilka sursauta et éclata
de rire. Ordane lâcha sa main.
- Dis-lui : oui ! Bossilka, dis-lui : oui ! criai-je.
Bossilka recula légèrement et lança en riant :
- Oui ! Oui !
Elle s'éloigna d'un pas rapide, alors que Ordane allongea le bras
parmi les hottes et me donna une tape à l'épaule en me disant:
- Bravo, mon gars, bravo !
Il s'empara des paniers vides et s'empressa d'emboîter le pas de
Bossilka.
Parfois, les grands s'amusent à la manière des petits.
Je restais encore longtemps blotti derrière la charrette en attendant
que les gitanes apparaissent avec leurs gros cabas, mais elles ne vinrent
pas jusqu'à notre vigne. On remplit encore plusieurs charrettes.
Tantôt mon frère, tantôt Ordane acheminèrent
les lourdes cargaisons vers le bourg. On finit de cueillir le raisin tard
dans l'après-midi. Les coups de feu se firent plus fréquents,
des files de villageois, de charrettes, de chevaux et d'ânes s'allongèrent
sur la route. Nous partîmes, nous aussi. Les deux vieilles femmes
portaient avec peine leurs paniers débordants de grappes de raisin.
Les jeunes filles entamèrent un chant. Le bourg, les rues, les
maisons résonnaient d'un tintamarre joyeux.
Notre maison embaumait le raisin mûr. Je ne savais plus où
donner de la tête. Tantôt je courais dans le cellier sombre
où, éclairés par deux grosses lampes, les hommes
foulaient le raisin et remplissaient les tonneaux, tantôt je m'élançais
dehors dans la cour où maman triait les meilleures grappes que
les jeunes filles montaient dans une des pièces à l'étage
où elles les disposaient une à une sur des nattes de pailles
étalées sur le sol. Puis, on me fit porter des paniers remplis
de raisin chez nos voisins et nos proches qui n'avaient pas de vigne.
Ils s'en réjouissaient, me demandaient combien de raisin nous avions
cueilli et je leur répondais :
- Mille oka [oka (anc.) - mesure de poids égale
à 1283 grammes].
Quelque temps après ce jour joyeux, maman me dit :
- Ce soir, nous fêterons les fiançailles de ton cousin Ordane.
Nous irons chez sa fiancée, fais donc ta toilette avec soin, car
elle t'embrassera.
Je me lavai soigneusement les mains et le visage mais, redoutant le moment
où la fiancée allait m'embrasser, une fois arrivé
chez elle, je gardais les yeux rivés au sol. Je prit place dans
un coin. Ordane vint à côté de moi et j'eus l'impression
que lui aussi, il était intimidé. Tout le monde le taquinait.
Enfin, la fiancée entra. Je baissai les yeux encore plus bas, alors
qu'elle allait et venait dans la pièce. Tout à coup, elle
s'arrêta devant moi. D'une main maladroite je lui tendis la piècette
d'or que maman avait recouverte d'un joli papier bariolé. J'espérais
secrètement que Bossilka s'éloignerait rapidement de moi
quand j'entendis Ordane lui murmurer :
- Embrasse-le deux fois. Il mérite bien deux baisers.
Je sentis quelque chose m'effleurer, je levai les yeux et je vis Bossilka
vêtue de magnifiques habits.
C'était une bien belle fiancée.
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