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« La musique méxicaine »
Récit de Bojidar Tchekov
C'était vers la fin du mois d'août.
Paris était vide. Les rues s'animaient seulement à la sortie
des bureaux. Pierre m'attendait au "Lion de Belfort", place
Denfert Rochereau.
- T'as pas l'air content de me voir…
- Mais si, bien sur que si. Seulement au bout d'une journée de
travail - j'ai la tête au carré. Ici l'ambiance n'a rien
à voir avec le Mexique.
- Calme-toi et prends un verre. A partir de maintenant tout va changer
pour toi, car je débarque en France pour de bon.
Il avait la même tête, avec ses cheveux frisés comme
des nouilles et la raie au milieu. Sa dent en diamant reflétait
les mêmes rayons de lumière, chaque fois quelle croisait
le soleil. Seulement là-bas, la terre était rouge, tandis
qu'ici, les pavés étaient gris. A vrai dire, je ne m'attendais
pas à le voir de sitôt. Même, pas du tout. Je lui avais
remis mon numéro de téléphone, au bout de trois jours
mouvementés.
C'était en janvier dernier - la meilleure saison pour visiter
le Mexique. Après cinq heures de route, le bus de la compagnie
mexicaine Escondido, s'est immobilisé devant l'église de
Santa Prisca. A peine la porte du bus ouverte, une foule de vendeurs de
souvenirs, s'est ruée sur nous. Au milieu de ce bruyant comité
d'accueil se démarquait un grand blanc, d'un mètre quatre
vingt dix.
- Les Mexicains l'appellent "El Pedro". Il dit qu'il est français.
- m'a confié la guide.
Après quelques visites dans les ruelles étroites et escarpées
de Taxco, fatigué et assoiffé, je me suis attablé
à la terrasse du bar Paco. Enfin je réalisais un de mes
rêves - visiter la ville dont m'avait tant parlé Monsieur
de la Borda. Un de ses arrière-grands-pères - José
de la Borda, avait fait fortune ici en exploitant les mines d'argent de
Taxco. Après avoir construit l'église de Santa Prisca, l'illustre
aventurier s'était affairé dans l'entourage de Louis XV,
avait subventionné la flotte de Rochambeau et fut guillotiné
en 1794.
Le garçon venait de m'apporter mon verre, lorsque quelqu'un a
dit :
- Ne touche pas à ça ! Demandes en un autre, mais sans glaçons.
Les glaçons sont imbibés d'éther. C'est la meilleure
façon pour les Mexicains de rendre les Gringos saouls plus vite.
Debout, au milieu des tables Pierre - "El Pedro", m'avait tendu
la main.
Nous nous sommes couchés tard dans la nuit. J'ai eu du mal à
enlever le goût du sel de mes doigts et la pression de la Tequila
sur mes tempes. En fin d'après midi, j'ai visité l'atelier
de Pierre, où une dizaine de jeunes Mexicaines fabriquaient de
fausses antiquités.
- Tu les trouves belles ? - a demandé Pierre, sans préciser
s'il s'agissait des antiquités ou des filles.
- C'est une véritable découverte pour moi. - ai-je répondu
avec diplomatie.
Le soir même, après notre tournée chez Paco, Pierre
a dit:
- Tu vois cette fille ? Elle s'appelle Rosada. Elle va te raccompagner.
En fait nous sommes allés directement chez elle. Je n'avais ni
la tête, ni l'esprit à réfléchir. Une fois
devant sa maison, j'ai dû attendre en somnolant, car ses innombrables
frères et sœurs, n'étaient pas prévenus de notre
intrusion.
Pierre n'était pas à Santa Prisca au départ de
l'autobus. Après avoir rangé ma valise avec les autres,
je me suis assis à l'arrière. Le bus s'était à
peine avancé de quelques mètres, lorsque j'ai aperçu
la fine silhouette de Rosada, coincée entre les vendeurs de souvenirs.
Ses yeux cherchaient les miens. Je me suis rarement senti aussi mal à
l'aise, car je n'avais aucune réponse à lui donner.
- Je ne comprends pas des types comme toi - m'interrompit Pierre dans
mes pensées - Tu rames du matin au soir dans cette ville où
toutes les fortunes se transmettent par héritage. Regardes les
- les mamies avec les chiens, les papis qui investissent dans des chevaux.
Le pognon reste toujours chez les mêmes. Ils ont des apparts à
Paris, des propriétés à la campagne et des maisons
en bord de mer. Toi avec ton accent et ta carte de métro, tu n'as
aucune chance de t'introduire dans ces milieux.
- Qu'est ce que tu proposes ?
- Des cailloux. Tu vois ma dent ? L'Amérique du sud regorge de
pierres de toutes sortes. Tu fais quelques courses avec les cailloux dans
ton slip et après : "retraite dorée sur la Côte".
Tout est possible si tu aimes la liberté.
- Pierre, tu es né libre dans un pays libre. En ce qui me concerne,
moi je me suis évadé d'un système totalitaire où
j'ai été marqué du sceau "irrécupérable",
en raison de mes origines bourgeoises. En France je suis devenu citoyen.
Voilà pourquoi la Liberté pour moi est le plus précieux
des trésors.
Pour Pierre j'étais un rêveur. Ma vision de la vie était
loin des réalités. Le temps des philosophes "à
la Rousseau" était loin. J'écoutais Pierre, sans répondre.
Il continuait ses allégations sur l'argent et la justice d'en récupérer
là où il se trouve. Après son service militaire en
Guyane, il a préféré rester sur place. En sillonnant
les marchés et les bordels de Caracas à Santa Cruz, Pierre
s'était fait une solide réputation et avait amassé
un vrai pactole en dollars. Lui parler du Rideau de fer était complètement
dérisoire. Les divergences de vue étaient telles que je
me sentais soulagé de n'avoir rien dit sur le vieux Monsieur de
la Borda, dont les trois chevaux couraient tous les dimanches à
Longchamp. J'ai eu la chance inouïe de rencontrer cet homme à
mon arrivée à Paris. Il m'a hébergé pendant
deux ans. Lorsque j'ai voulu régler le loyer, il m'a dit : "Soyez
tranquille et apprenez le français mon petit ! Si je devais gagner
ma vie avec le loyer d'une chambre de bonne, je ne resterais plus un jour
en France !" Monsieur de la Borda n'était pas le seul qui
m'avait démontré que richesse et noblesse "mariées"
ensemble donnent d'excellents résultats.
Manifestement Pierre et moi, nous n'avions pas eu les mêmes expériences.
Malgré cela, il me fascinait avec sa force et ses performances
sud-américaines. Voilà pourquoi j'encaissais ses certitudes
avec une oreille distraite, sans aucune envie de le contredire. Ce n'était
ni l'endroit, ni le moment. C'est alors que j'aperçus une des portes
du métro s'ouvrir et une énorme valise verte glisser vers
l'extérieur. Une fois sortie, la valise verte était suivie
d'une aussi grosse, mais rouge. Elles étaient poussées par
une fille pâle et frêle. Ses cheveux et sa robe étaient
trempés de sueur. La foule des voyageurs pressés défilait
dans les deux sens autour d'elle dans l'indifférence totale. Il
était clair que cette fille était incapable de grimper les
marches de la sortie, valises à la main. Sans la moindre hésitation,
je me suis précipité vers elle. Après avoir suivi
avec étonnement ma course, Pierre s'est joint à nous. Et
heureusement, car seul j'aurai eu du mal à monter les 22 marches
de l'escalier, avec ces valises de "plomb".
- Mais qu'est ce que vous transportez à l'intérieur ? -demandais-je
à la jeune fille.
- Des livres. Je suis de Poitiers et je commence mes études de
droit à Paris. A propos connaissez vous le foyer Saint Vincent
de Paul ?
- Nous, on n'est pas très au courant des évangiles, mais
si vous avez l'adresse nous trouverons tous les saints que vous voulez.
- a répondu Pierre, avec beaucoup d'ironie.
En effet, le foyer se trouvait au bout du boulevard de Port Royal à
quelques centaines de mètres de la place Denfert Rochereau.
- Je m'appelle Jacqueline. - s'est présentée la fille lorsque
nous avons posé les valises devant la porte de Saint Vincent de
Paul. - je souhaite prendre un verre demain avec vous, car aujourd'hui
je me sens un peu fatiguée. Vous avez été si gentils
avec moi et en plus je ne connais personne dans cette grande ville…
Le lendemain j'ai retrouvé Jacqueline à la terrasse du
Lyon de Belfort. Pierre est arrivé un peu plus tard. Notre nouvelle
amie pétillait de joie de vivre. Ses bras étaient nus. Son
cou aussi, car elle avait attaché ses cheveux. Sa robe d'été
ne couvrait pas ses genoux et moi, avec beaucoup d'application je détournais
la tête chaque fois que mon regard croisait ses jambes. Il ne fallait
surtout pas provoquer chez elle le moindre soupçon.
- Vous avez un drôle d'accent ? D'où est ce qu'il vient ?
- m'a demandé Jacqueline avec beaucoup de tendresse.
- Je suis Bulgare - ai-je répondu.
- Bulgare, ça alors, je n'ai jamais entendu parler de ce pays…
- Mais si, mais si - ils nous ont battus au foot ! - intervint Pierre.
- On parle quelle langue en Bulgarie ? - continuait à m'interroger
Jacqueline.
- Le bulgare - répondis-je sans cacher un certain agacement.
- Tu sais, nous les Français nous ne sommes pas censés savoir
quelle langue parlent les esquimaux. Les Mexicains par exemple ne parlent
pas "le mexicain" ! Ni les Belges ne parlent le belge, ni les
Suisses - le suisse ! Pour nous faire connaître ton pays tu ferais
mieux de nous donner un exemple parlant et facile à comprendre.
- Des exemples, j'en ai un paquet. A part le yogourt, il y a l'essence
de roses. Autrefois les Bulgares étaient le premier producteur
d'essence de roses au Monde. Comme tels, ils commerçaient beaucoup
avec la France, car l'essence de roses est à la base de tous les
parfums. Un litre d'essence valait un kilo d'or !
En ce qui concerne le foot, ce sont des profs de gym français qui
en 1894 amènent le premier ballon rond en Bulgarie, forment les
premières équipes et organisent le championnat national.
A chacune de mes explications Jacqueline ouvrait des grands yeux pleins
de curiosité. De temps en temps elle tapait ses cuisses pour montrer
sa surprise. Ce jeu commençait manifestement à agacer Pierre.
Il tournait sur sa chaise, impatient et nerveux. Je me sentais redevable
envers lui et je ne voulais pas qu'il y ait des fâcheries entre
nous à cause d'une gamine de Poitiers, débarquant à
Paris.
- Dites moi Jacqueline, connaissez vous le Mexique ? - ainsi tactiquement
je déviais son enthousiasme pour la Bulgarie.
- Bien sur, j'aime beaucoup les Mariachis !
- Cela tombe bien, car Pierre en est un spécialiste. Il a passé
plus de 10 ans au Mexique !
Après avoir habilement passé la main à mon gaillard
d'ami, je me suis levé, avec l'excuse qu'il était déjà
tard.
Deux jours après, en revenant du travail je me suis assis de nouveau
à la terrasse du "Lyon de Belfort". J'ai tourné
ma chaise à l'ouest vers la sortie du métro. La foule des
gens pressés défilait comme d'habitude. J'ai posé
le journal du soir sur la chaise d'à côté, sans même
l'ouvrir. Au moins comme cela, la place ne serait pas prise. Lorsque Jacqueline
passerait, elle ne serait pas obligée de chercher de chaise. -
en m'imaginant la nouvelle rencontre avec la fille de Poitiers. Je suis
resté jusqu'à la fermeture du café sans la voir.
Elle n'est pas passée ni le lendemain, ni les jours suivants. Le
temps m'a permis de revoir tous ses gestes et ses expressions. Sa robe
d'été, son cou, ses bras, ses genoux. Ses yeux d'enfant
et ses cuisses de femme. De me rappeler sa fraîcheur, sa naïveté
et ses éclats de rire. De mon côté je m'étais
préparé pour cette rencontre. Dans une des poches de ma
veste tous les jours je rangeais soigneusement une carte postale de la
vallée des roses. Occupé par la rencontre imaginaire, j'aperçu
Jacqueline subitement à quelques mètres devant moi.
- Jacqueline, Jacqueline ! - je l'appelais, avec la gorge serrée.
Elle ne m'entendit pas. Je donnais un gros billet au garçon et
je sortis précipitamment dans la rue, sans attendre la monnaie.
Jacqueline était déjà loin. Le trottoir était
plein de monde. Les gens portaient des paquets de provisions et m'empêchaient
de la rattraper. J'ai dû quitter le trottoir pour courir dans un
couloir d'autobus.
En arrivant à sa hauteur, j'ai crié à nouveau :
- Jacqueline ! Jacqueline, c'est moi, le Bulgare !
Au lieu de se retourner, la jeune fille a accéléré
le pas. Alors, complètement essoufflé, j'ai sorti la carte
postale et je me suis mis devant elle, en lui montrant l'image :
- Jacqueline, c'est moi de la vallée des roses !
Elle s'est arrêtée net. Avec un visage fermé Jacqueline
a hurlé de toutes ses forces :
- Vous n'avez pas compris que je ne vous connais pas ? ! Si vous insistez
je vais appeler la police !
Pendant que la fille s'éloignait au pas de charge, un cordon de
badauds du quartier s'est formé autour de moi. Un militaire à
la retraite s'est avancé raide de colère :
- Monsieur, vous qui êtes étranger, venu de je ne sais quelle
vallée, vous vous permettez d'importuner une jeune française
! Cela peut vous coûter très cher ! Pendant que les passants
hurlaient et gesticulaient autour de moi, une petite dame a volé
à mon secours :
- Mais ce n'est peut-être pas elle ? - a dit doucement
la dame et la colère autour est retombée aussi vite qu'elle
était venue.
La nuit suivante a été longue et pénible. J'ai collé
et recollé les morceaux de porcelaine cassée sans arriver
à comprendre. Il me manquait toujours une pièce, un bout
essentiel. Quelque chose m'échappait. J'étais un invité
à qui on avait claqué la porte au nez, sans explication.
Pourquoi ? Sauf si j'avais rencontré un sosie … Le seul qui
pouvait m'aider était Pierre.
J'ai quitté mon bureau à midi, prétextant des douleurs
à l'estomac. Pierre habitait rue de Charonne, juste à côté
d'un bistrot exotique - le "café de la Plage". Sa chambre
se trouvait au fond d'un couloir au quatrième étage, dans
un vieil immeuble sans ascenseur. En me faufilant entre les poubelles
et les boîtes à lettres, j'ai entendu les sons de la musique
mexicaine. Pierre n'avait pas l'air étonné de me voir débarquer.
Dans sa chambre minuscule, avec un plafond bas, son physique était
encore plus impressionnant.
- J'hésite entre un restaurant place Monge et une boutique avenue
Leclerc.
Pierre voulait mettre à l'abri les fruits du trafic de diamants
et de cocaïne. Il cherchait une affaire sûre, pouvant tourner
toute seule et lui rapporter suffisamment pour ne pas l'obliger à
plonger de nouveau. Dans la chambre il n'y avait presque pas de meubles.
Un tabouret en bois, près d'un minuscule bureau, sur lequel restaient
deux verres, mal lavés. Par terre - une bouteille vide de Tequila.
Sur un des murs pendait le calendrier Aztèque. J'ai préféré
rester debout, tandis que Pierre me tournait autour avec ses projets d'investissement.
- Pierre, as-tu revu Jacqueline ? - lui demandais-je en interrompant
son monologue.
- Pourquoi veux-tu que je la revois ? Les femmes pour moi ne servent qu'une
fois.
La première est la dernière ! J'ai quelques principes de
ce côté là. Mais pour te faire plaisir je peux te
dire que l'autre fois, après tes "salades de roses" je
l'ai amenée directement ici. C'est bien toi qui a déniché
son penchant pour la musique mexicaine. Après deux heures de "Tequila-orange",
ta copine dansait mieux qu'une carioca.
Même sans vêtements elle continuait à danser.
Je lui ai tout fait à ta provinciale mon cher intellectuel - tout
! Pierre remuait fièrement le couteau dans la plaie. Il décrivait
des obscénités avec le plaisir évident de m'humilier.
- Dommage que tu n'étais pas là ! Cela aurait été
super ! Au fait c'est une bonne occasion d'arroser ça. Mais il
ne me reste plus rien à boire.
Tiens cent francs et va nous acheter une bouteille de Tequila.
- Non, non j'ai de l'argent. - répondis-je, soulagé de la
possibilité de quitter sa chambre.
Je ne suis jamais revenu. Pierre de son côté ne m'a jamais
téléphoné.
L'autre jour j'ai traversé la place Denfert Rochereau.
Le bistrot "Lyon de Belfort" n'y était plus. A sa place
s'était installé un magasin de fleurs.
Bojidar Tchekov
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Page mise en ligne le 03 janvier 2005 |