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Mon ami le juif Grezer
Récit de Bojidar Tchekov
J'étais revenu déçu de la Californie. Un peu comme
le participant d'un mariage arrangé. Mes amis bulgares m'avaient
tellement vanté ce pays où tout est possible, qu'une fois
sur place je n'ai pas arrêté d'en relever les défauts.
Nous étions au début des années soixante dix. J'avais
23 ans et devant moi restait un des choix les plus difficiles - choisir
mon pays, ma seconde patrie, l'endroit où je devrais vivre. Ayant
fuit le monde communiste et après 30 jours de traversée
rocambolesque de l'Europe sans papier, mon expérience parisienne
m'avait marqué profondément. Et cela, je l'ai su là-bas
au bord de l'océan pacifique. La fierté des champions de
la réussite individuelle, le déballage d'étiquettes
des objets, la valeur et la place de l'argent au lieu de m'inspirer et
me motiver me faisaient l'effet contraire. En fait le grand débat
de société, commencé en mai 68 et jamais fini, m'avait
contaminé. La naissance de l'Europe, la réconciliation franco-allemande,
le pressentiment de la fin proche du communisme. Vivre tout cela, au milieu
du peuple le plus imprévisible qui soit m'excitait beaucoup plus
que la quasi-certitude de devenir un citoyen américain moyen.
J'étais revenu à Paris et j'étais soulagé
comme quelqu'un qui a refusé d'épouser la fille du patron.
Ma joie d'être en France, de sillonner le quartier latin, d'être
libre d'entrer et de sortir quand je voulais était vraisemblablement
un atout. Dans la rue c'était toujours à moi qu'on demandait
où se trouvait le Louvre, la Sorbonne ou la Tour Eiffel. Comme
j'avais des cheveux courts, une fois dans une échauffourée,
les gens ont fait appel à moi croyant que j'étais de la
police. Dans les bistrots on m'adressait facilement la parole. Mes camarades
de classe se moquaient de mon accent et m'invitaient chez leurs parents.
Des discussions sans fin étaient suivies de repas pantagruéliques.
C'est ainsi que j'ai connu Alain. En fait d'abord ses clients, car il
était absent. A cette époque je venais de trouver un emploi
de représentant dans une imprimerie. Le patron m'avait confié
le sixième arrondissement - la Mecque de l'édition. A cause
de mon nom, ou grâce à lui, les clients me recevaient avec
curiosité et les commandes suivaient. Ceci me permettait de m'échapper
souvent en fin de journée et de flâner entre le jardin du
Luxembourg et Montparnasse. Là-bas tout au début de la rue
de Rennes se trouvait "Henry VIII", un minuscule bistrot, avec
3-4 tables et un comptoir sans fin. Sa longueur était surtout pénible
pour les filles, car pour aller aux toilettes elles étaient obligées
de se frotter aux inévitables piliers de comptoir. Et c'est justement
pour les jeunes autrichiennes que je me suis arrêté un après
midi chez Alain. Les filles étaient jolies et riaient facilement.
Une bande d'étudiants anglais les serraient de près et la
bière coulait à flot entre la terrasse et le comptoir "d'
Henry VIII". Tout ce petit monde de fils et filles à papa,
passaient du bon temps à Paris pour apprendre le français.
Nous avions presque le même âge et pour être à
pieds d'égalité avec mes concurrents anglais, je prenais
le même air blasé et nonchalant qu'eux. Parmi les étudiants,
il y avait un grand et beau garçon que tous appelaient "Chivas".
Manifestement sportif, il ne réglait jamais ses additions. Avec
un signe de la main, Chivas indiquait à Alain de mettre cela sur
son compte. Et comme il était toujours entouré, j'ai vite
compris la raison de son immense succès.
Un jour j'ai vu Chivas attablé devant un échiquier, ratatinant
avec les dés son adversaire. Les Autrichiennes plantées
tout autour applaudissaient à tout rompre. Du fond du bar, Alain
jetait un oeil intrigué vers les joueurs, tout en essuyant la vaisselle.
Après avoir battu tous les garçons, Chivas s'est tourné
vers les filles : - Y a-t-il des candidates ?
L'une après l'autre les Autrichiennes se sont assises devant
lui et peu de temps après, elles capitulaient en applaudissant
l'irrésistible vainqueur. Comme c'était un vrai joueur,
Chivas n'était pas content, comme le fumeur ayant avalé
à la va vite, des cigarettes sans nicotine.
- Y a-t-il des connaisseurs du jeu anglais Backgammon ? - lançât
Chivas vers les piliers de comptoir qui sirotaient leur boisson dans une
semi - indifférence.
- Le Backgammon n'est pas un jeu anglais. C'est un jeu inventé
par les Perses, que les Grecs et les Romains connaissaient bien.
La surprise était totale. Tout le bistrot s'était retourné
vers moi - auteur de la remarque. Les étudiants anglais se sentirent
offensés. Ils posèrent leurs verres en attendant la suite.
Les filles avec une visible inquiétude s'interrogeaient sur qui
j'étais et qu'est ce que je cherchais. Le plus serein de tous restait
Chivas.
- Si vous connaissez ce jeu, asseyez-vous ! - avec un large mouvement
de la main, le plus fort des Anglais me montra la place en face de lui.
Chivas jouait avec fougue. Les dés lui étaient favorables
et il avançait avec panache. Mais le Backgammon est un jeu proche-oriental.
Son esprit correspond aux caractères des hommes et des femmes de
la Méditerranée. Ils n'attaquent pas d'entrée. Ils
laissent venir. Nous nous étions mis d'accord sur une partie de
six jeux. En fin de compte Chivas a perdu les six. En fait après
la deuxième défaite il était déstabilisé.
La suite était une formalité.
Il m'a immédiatement proposé une revanche.
- Pas aujourd'hui, une autre fois. -ai-je répondu.
- Je t'offre une bouteille de champ !
- Nous remettrons cela pour rien, mais plus tard...
Chivas s'est levé et toute la bande a quitté silencieusement
le bistrot. J'étais quelque peu confus, car je sentais que j'avais
détruit la vague illusion, propre à l'enfance doré.
Lorsque à mon tour j'ai ouvert la porte, quelqu'un m'a retenu par
le bras.
- Ne pars pas comme ça . C'est la maison qui offre ! - jubilait
Alain en débouchant une bouteille de Dom Perignon.
- Je n'ai jamais bu un champagne pareil...-
- Alors - il faut faire un voeu. - répondit Alain
Chivas a eu sa revanche. Après nous avons fait la belle, seulement
la tension n'y était plus. Peut-être parce que plus personne
ne nous regardait. Sauf Alain. Une fois les vacances arrivées et
les étudiants partis, il m'a demandé de lui apprendre le
Backgammon. Alain fermait "Henry VIII" vers 20 heures et nous
jetions les dés jusqu'à tard dans la nuit. Une fois j'ai
remarqué qu'Alain avait déboutonné sa chemise démesurément.
Pourtant dans la pièce il ne faisait pas très chaud. Autour
de son cou pendait une solide chaîne en or. Alain n'arrivait pas
à se concentrer sur le jeu et commettait des fautes de mauvais
débutant. Subitement il a arrêté de jouer et me fixant
dans les yeux a lancé :
- Mon nom de famille est Grezer. Gre-zer, ça ne te dit rien ?
- Non, pourquoi ?
- Tu ne sais pas que je suis juif ?
Et c'est à ce moment seulement que j'ai remarqué qu'au bout
de sa chaîne pendait l'étoile de David.
- Ecoute Alain, ce que je sais c'est que tu es "guélé"
et si tu n'arrives pas à jeter 1 ou 4 je serai obligé de
t'offrir une deuxième paire de dés pour que tu puisses t'entraîner
à côté, car la nuit avance et j'ai sommeil...
Malgré ma plaisanterie Alain ne bronchait pas.
- Je crois que tu n'as plus envie de jouer, alors j'arrête. Seulement
je voudrais savoir ce qui te travaille au juste ?
- Tu es bien d'Europe de l'Est ?
- Oui...Alors ?
- J'ai appris que les gens là-bas sont antisémites et qu'il
y a eu des atrocités commises sur les juifs...
- Vois-tu Alain, je commencerai par te prouver qu'il ne faut jamais généraliser.
Il m'est arrivé un jour d'être invité par une fille
à monter dans sa chambre. Nous étions dans son lit lorsqu'elle
a coupé la lumière en soupirant: "Vous les hommes vous
êtes tous les mêmes. Une seule chose vous intéresse..."
Suite à cela, je me suis levé. J'ai remis mon pantalon et
j'ai dis:
"Tu te trompes. Les hommes ne sont pas tous les mêmes."
- et je suis parti. Personne ne peut me convaincre que les Allemands sont
méchants et les juifs - gentils. Il y a des bons Allemands, des
bons Français et des bons Juifs, comme il y en a des mauvais !
Chacun de nous a des bons et des mauvais côtés. L'Europe
de l'Est est un immense espace, très mal connu par les Européens
de l'Ouest. Ceci prête souvent à l'amalgame. Et je refuse
de porter le chapeau des bêtises faites par les autres. Par contre,
en ce qui concerne les Bulgares, ils sont connus du fait d'être
le seul pays allié des Allemands qui a sauvé ses juifs,
pendant la deuxième guerre mondiale.
- Comment ça ?
- Une nuit du mois de mars 1943, la population bulgare a su par "le
bouche à l'oreille" que les juifs du pays étaient en
train de monter dans des wagons à bestiaux pour partir en Pologne.
La destination finale était le camp de Treblinka. Subitement une
véritable marée humaine, composée d'ouvriers, de
paysans, d'intellectuels et d'ecclésiastiques ont envahi les voies
ferrées et ont empêché les trains de partir. Grâce
à cet élan populaire aucun des 47000 juifs bulgares n'a
été déporté.
Alain m'écoutait pensif. Seulement à la fin, il a dit comme
s'il s'interrogeait tout seul :
- Treblinka tu dis, mais pourquoi personne n'a jamais parlé de
cela ?
- Ce que je sais Alain, c'est que ceux qui ont échappé au
voyage, ont parlé à leurs enfants et à leurs petits
enfants. Et j'ai comme l'intime conviction que là-bas en Israël
le comportement des Bulgares pendant la guerre est gravé quelque
part. A partir de cette explication nous n'avons plus abordé le
sujet "juif". Alain se montrait totalement confiant envers moi.
Il a commencé même à me laisser la caisse et la clef
du bistrot. En fait la vrai raison c'était la fille aux cheveux
courts. Dès la première fois, lorsqu'elle est entrée,
elle s'est assise sur la première chaise disponible et ne voulait
rien boire. Alors Alain m'a confié pour la première fois
"Henry VIII".
Un jour je n'ai pas pu me retenir et je lui ai dit:
- Je ne comprends pas Alain, cette fille n'est pas jolie..?
- Elle est franchement moche - mais très riche...m'a répondu
Alain avec beaucoup de sous-entendus.
Mes amis bulgares m'avaient déjà présenté
"des filles riches". A cette différence qu'elles avaient
10 à 20 ans de plus qu'eux. Que des beaux et fauchés bulgares
fréquentent de riches veuves - soit, mais Alain que cherchait-il
auprès d'une jeune fille fade et riche ?
Un soir j'étais en retard. Il faisait déjà nuit,
malgré cela j'ai décidé de faire un crochet par la
rue de Rennes. Les volets "d'Henry VIII" étaient fermés,
mais dans le bistrot il y avait du monde, car la lumière passait
à travers les trous. J'ai ouvert la porte et je me suis trouvé
face à un immense garçon au visage de bébé.
Au fond du bistrot un petit homme au nez écrasé collait
Alain de si près qu'on aurait pu penser qu'il le poussait à
entrer dans la caisse. Apparemment les visiteurs avaient oublié
de mettre le verrou. Le grand, sans dire un mot a fermé avec une
main, l'autre tenait un couteau.
- Tourne-toi vers le radiateur, ordonnat-il en pointant la lame dans cette
direction.
Je me suis exécuté sans résistance aucune. De loin
je captais des morceaux de la conversation du fond de la salle. Le type
au nez écrasé réclamait de l'argent. Beaucoup d'argent.
Alain répondait qu'il ne pouvait pas trouver la somme tout de suite.
Le type s'énervait. La dernière phrase était:
- Sale youpin!
Après j'ai deviné des bruit de coups et la chute d'un corps
qui s'écroule.
- La chaîne, prends lui sa chaîne ! Elle est en or ! - a crié
le grand.
"Le nez écrasé" s'est mis à tirer pour
arracher le bijou, car il ne trouvait pas le fermoir. Alain commençait
à gémir de douleur et de souffrance.
- Attendez - ai-je dit - laissez moi détacher cette chaîne,
j'ai une très bonne vue et je n'ai pas besoin de lunettes.
Après le départ des deux visiteurs "professionnels"
nous sommes restés silencieux, assis par terre. Alain avec une
serviette glacée autour du cou, moi avec un verre à la main.
- Heureusement que tu as détaché la chaîne. Tu m'as
peut-être sauvé la vie.
- Non Alain, ces types-là ne cherchaient pas à te tuer.
Ils sont venus en service commandé. Leur but était autre.
Tu le sais et peut-être me le diras tu ?
- C'est vrai qu'ils cherchaient autre chose. Mais pour le moment je préfère
ne rien te dire car c'est compliqué et je me sens fatigué.
On fera ça une autre fois.
Pendant quelques jours "Henry VIII" est resté fermé.
Après Alain m'a téléphoné pour me dire qu'il
avait vendu et qu'il quittait définitivement Paris. Nous nous sommes
rencontrés à la gare du Nord.
- Je pars vivre à Lille. A propos, peux-tu me donner une seule
raison pour que je n'aille pas m'installer en Californie un jour ?
- En Californie il n'y a pas de trottoir d'une part, et d'autre part tu
ne sais pas conduire.
Il m'a dit que j'étais son seul ami et après avoir longuement
serré ma main, Alain est parti vivre dans une ville où il
ne connaissait personne. Il me faisait signe régulièrement,
surtout pour les fêtes.
Ainsi se sont écoulées quelques années et je ne m'interrogeais
presque plus sur ce qui s'était passé. Jusqu'au jour où
j'ai reçu la convocation d'un juge d'instruction - chargé
de l'affaire "Alain Grezer".
Ce jour-là je le qualifierais sans hésiter "le jour
des surprises". D'abord le juge était une femme d'une trentaine
d'années. Elle diffusait la rigueur de l'institutrice et la douceur
de l'infirmière. Après avoir vérifié mon identité
elle m'a dit :
- Vous êtes le seul témoin de la défense. Et a commencé
l'interrogatoire.
D'abord le juge voulait situer la nature de nos relations, la fréquence
de nos rencontres, les sujets de nos conversations.
- Est ce qu'il vous a emprunté de l'argent ?
- Jamais, même au contraire c'est Alain qui m'a prêté
une fois 5000 francs.
La douceur du juge a subitement disparu :
- Attention si vous me racontez des bobards je vous poursuivrai pour faux
témoignage !
- Ce que je vous ai dit est vérifiable, car nous avons échangé
des chèques.
Nous avions dépassé l'heure d'entretien lorsque la jeune
femme s'est levée. Elle est allée vers la fenêtre,
me tournant le dos.
- Vous me perturbez sérieusement. Je suis en train d'enquêter
sur une plainte pour escroquerie, détournement d'argent, faillite
frauduleuse, détournement de mineure, occasionnés par un
personnage sans scrupules et vous me décrivez depuis une heure
un Monsieur Propre, juste et généreux. Je n'ai aucune raison
de vous croire, car vous êtes le seul à l'avoir vu sous cette
lumière.
- Je suis navré, mais moi aussi je suis perplexe, car je me demande
s'il s'agit de la même personne...
Après le juge m'a expliqué qu'Alain Grezer faisait partie
d'un cercle de jeux près de la place de l'Etoile, qu'il avait perdu
des grosses sommes d'argent et que la fille aux cheveux courts avait servi
de banque. Malgré les dettes les deux tourtereaux menaient la grande
vie dans les hôtels de luxe et les restaurants à la mode.
Un jour les parents s'étant aperçus du subterfuge, ont coupé
le robinet et envoyé deux malfrats pour récupérer
la dette moyennant 20% cash. Alain s'étant évaporé,
les parents ont porté plainte. Entre temps "le nez cassé"
avait trouvé la mort dans un accident de la route et "le grand
au visage de bébé", purgeait une peine pour proxénétisme
à Fleury-Mérogis.
- Si vous me dites la vérité, nous nous trouvons en face
d'un personnage dédoublé, Docteur Jekyll et Monsieur Hyde
en quelque sorte, le gentil et le voyou sous la même casquette.
Est-ce possible ? Je suis jeune juge, mais pas novice. Derrière
moi j'ai plus de 120 affaires. C'est la première fois que je perds
le fil logique d'une instruction et que je rentre dans le domaine de l'irrationnel.
J'accepte même de me tromper à condition de comprendre. Pour
cela je compte sur vous. Vous allez faire un tour à Lille. Maintenant
Alain Grezer est en liberté. Prévenez-le de ne pas rencontrer
la fille aux cheveux courts. Déçue par lui et poussée
par ses parents elle ne peut lui apporter que des ennuis. Enfin si le
Docteur Jekyll s'avérait plus important - je classerai l'affaire
pour vice de forme, car les plaignants ont essayé de faire justice
eux même. D'abord, nous allons faire un dernier test de vérité.
La jeune femme a décroché le téléphone et
quelques instants après un gendarme est entré. Dans sa main
il tenait une petite boîte en carton.
Le juge l'a ouvert et a renversé lentement son contenu sur le bureau.
Une dizaine de chaînes avec l'étoile de David étaient
enchevêtrées.
Sans la moindre hésitation j'ai montré celle d'Alain.
- Vous pouvez disposer. - m'a dit la jeune femme et le gendarme m'a poliment
ouvert la porte.
Je suis allé à Lille un samedi. Une heure de Paris seulement.
Pourquoi n'avais-je pas fait ce voyage plus tôt ? Je me suis posé
la question, mais sans ressentir le moindre remords. Car là je
me sentais bien. J'étais sûr de moi, de mes pressentiments
et de la finalité de ma mission. Avant cela aurait été
trop tôt. Dans l'aquarium de la vie des millions de destins se croisent
en s'ignorant. En même temps des millions s'arrêtent pour
un instant, un jour ou une vie, mais pas plus.
Alain m'a reçu dans sa chambre, près de la Grande place.
- Je suis complètement fauché. - m'a t'il dit.
- Je sais. - ai-je répondu - ce qui compte est d'être libre
et de ne devoir rien à personne.
Alain a rempli les verres et s'est mis à parler. En fait il ne
m'apprit rien par rapport à tout ce que je savais ou ce que je
supposais. Je regardais déjà ma montre, lorsqu'il a dit:
- Cependant il me reste une dette envers toi. En ce qui me concerne, je
t'ai dis une partie de la vérité, mais pas toute la vérité.
Aujourd'hui je me sens prêt, car tu es toujours le seul qui ne cherche
pas à me faire du mal. Personne d'autre qu'un enfant de la DAAS
ne peut savoir de quoi je parle. Je ne connais pas mes parents. J'avais
six ans lorsqu'un couple de gens âgés m'a choisi parmi des
centaines d'orphelins. C'était un couple de juifs qui s'étaient
connus dans le camp de Treblinka. Ils ne pouvaient plus avoir d'enfants.
Mais ils voulaient donner du bonheur à la terre entière.
J'ai vécu 15 ans avec eux.
Il te sera difficile d'imaginer comment ils m'ont gâté, combien
ils m'adoraient.
Il sont morts presque en même temps, en l'espace d'un mois. Par
reconnaissance pour eux, pour tout ce qu'ils ont enduré dans les
camps, je me suis converti au judaïsme et je porterai pour toujours
l'étoile de David.
Une fois dans le train je me suis rappelé que je n'avais rien
dit à Alain au sujet "d'Henry VIII". Quelqu'un m'avait
pourtant appris qu'à sa place il y avait une boutique de vêtements.
De toute façon, depuis l'époque d'Alain j'évitais
instinctivement les trottoirs de la rue de Rennes. Mais cela était
sans importance. Par contre le numéro de téléphone
de la jeune juge d'instruction, que j'ai sorti de ma poche me brûlait
les doigts. J'étais impatient de lui démontrer que parfois
se fier à l'irrationnel avait du bon. Dommage qu'il était
minuit.
Paris, 20 janvier 2001
Bojidar Tchekov
23/12/2004, vous trouverez les pages de Bojidar Tchekov également
sur www.wmaker.net/tchekov
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Dernière mise à jour le 21
janvier 2005 |