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Des fleurs pour gospodin
Sagloukhinski
Récit de Bojidar Tchekov
J'avais onze ans, lorsque ma mère un soir m'a annoncé :
« Demain tu commences des leçons de russe ! »
Je suis resté longtemps comme foudroyé, au milieu de l'unique
pièce dans laquelle nous habitions. Après j'ai déposé
mon cartable "troisième main " et je me suis assis sans
dire un mot. A cette époque, selon la loi en vigueur, deux personnes
avaient droit à une chambre. Ainsi nous partagions notre appartement,
près du centre de la capitale bulgare - Sofia, avec deux autres
familles, car le total des chambres était trois. Le cabinet de
toilette et la cuisine étaient communs. La salle de bain suite
aux disputes entre nous était transformée en cellier. Dans
chaque cage d'escalier il y avait "un chef d'immeuble" chargé
de noter dans un cahier toutes les arrivées et les départs
des personnes non-résidentes.
Je prenais ma douche deux fois par semaine dans les bains municipaux :
le mardi et vendredi, car c'était les jours pour les hommes. La
route était décorée d'affiches représentant
l'amitié bulgaro-sovietique. Tandis que d'impressionnantes statues
en bronze d'hommes musclés et de femmes aux seins fertiles tendaient
vers le ciel des marteaux et des faucilles. La radio nationale alternait
du matin au soir des chansons bulgares et russes, vantant des victoires
imaginaires sur des ennemis cachés dans les pays de l'ouest.
Ma mère était mère célibataire de fait. En
plus de son travail à l'hôpital, pour arrondir les fins de
mois, elle faisait des piqûres à domicile pour des malades
particuliers. Et c'est précisément à la demande de
l'épouse de l'un d'entre eux - immobilisé par un diabète
aigu - que je devais prendre des leçons supposées bidons,
afin de le distraire quelques heures par semaine. L'accord entre les deux
femmes excluait tout intérêt pécuniaire.
Prendre des leçons de russe en Bulgarie en 1957, correspondait
grosso modo à des leçons d'allemand en France en 1943. L'écho
des milliers d'hongrois écrasés par les chars de l'armée
rouge résonnait dans les consciences. Les autorités avaient
décrété le couvre-feu et des militaires nerveux avec
des brassards sillonnaient les rues toutes les nuits. Des rassemblements
de plus de deux personnes étaient considérés comme
des manifestations hostiles au pouvoir. La première langue étrangère
à l'école était le russe. Cela faisait deux ans que
je l'apprenais sans enthousiasme ni hostilité. J'avais la moyenne
et je m'en contentais. Faire davantage pouvait devenir suspect aux yeux
de mes copains. Personne dans ma famille n'était communiste. J'ai
essayé de résister quelque peu, sans succès.
Ma mère m'a rappelé mon devoir de fils envers une femme
abandonnée. Le poids financier que je représentais et tout
le mal qu'elle se donnait pour m'élever correctement. Ayant connu
la lourdeur et la précision de sa main à plusieurs reprises,
j'ai capitulé à la condition que personne ne sache.
- Il s'agit d'un Russe Blanc - a-t-elle ajouté pour me rassurer.
Pour la première fois j'ai appris que tous les Russes n'étaient
pas "Rouges".
Le lendemain, presque poussé par les deux femmes, je me suis retrouvé
dans une chambre étroite, avec un lit encastré dans la bibliothèque
qui couvrait tout un mur.
- Viens plus près mon ami - a dit le malade avec
une cordialité désarmante. Il était couché
sous une épaisse couverture en laine. Sa tête fraîchement
rasée ressortait sur l'oreiller. En m'approchant j'ai croisé
ses yeux d'un bleu clair comme l'eau des glaciers en été.
- Je m'appelle Sagloukhinski Gueorgui Mikhailovitch, mais tu peux
m'appeler Gueorgui Mikhailitch. C'est plus "intime". Qu'est
ce que tu as apporté ? - ton manuel, un dictionnaire ? Laisses-moi
tout ça ! Tu n'en auras jamais besoin car avec moi tu vas surtout
t'amuser.
Tout de suite après, il m'a fait répéter
un dicton concernant trois Chinois qui épousent trois Chinoises.
C'était un test très habile, car sous le couvert de la
plaisanterie, mon prof vérifiait mes capacités phonétiques
et tirait des renseignements pour la direction des leçons à
venir. Ainsi dès la première fois les deux heures prévues
se sont écoulées sans qu'aucun de nous ne s'en rende compte.
Lorsque madame Sagloukhinska a ouvert la porte pour signifier la fin de
la leçon, nous nous sommes regardés comme deux gamins auxquels
les parents ordonnent de laisser leurs jouets pour aller dormir. Par la
suite c'était la même chose. J'attendais avec impatience
le mercredi après midi, pour plonger dans un monde que personne
autour de moi ne connaissait. Gospodin Sagloukhinski m'a fait découvrir
Tolstoi, Dostoievski, Pouchkine. Il ne me brusquait pas, ne me sanctionnait
jamais. Il me faisait entrer dans l'univers impitoyable des frères
Karamasov et d'Anna Karenina. Des heures après l'avoir quitté
je continuais à traverser la Taïga sur un traîneau de
rennes et j'invitais des filles avec des nattes épaisses à
danser. Une fois Gospodin Sagloukhinski m'a surpris à rêver.
Il avait arrêté de lire, sans que je m'en aperçoive.
- Si la littérature russe te fait rêver, alors tu
peux comprendre les Russes et ce n'est pas donné à tout
le monde. Aucun peuple n'a souffert autant qu'eux. Plusieurs fois écrasés
et humiliés les Russes ressuscitent toujours grâce à
l'esprit, l'imagination, la croyance. Grâce à l'insaisissable,
l'immatériel, le rêve en somme. Cela s'appelle "rouskaya
doucha". Malheureusement celui qui n'a jamais souffert ne peut comprendre
cela, la raison pour laquelle chaque Russe croit le plus profondément
en la Russie Eternelle.
C'était dans les premiers jours de mars. En entrant dans la chambre
de Monsieur Sagloukhinski, j'ai découvert sa table de nuit couverte
de petites assiettes, débordantes de beignets, pâtisserie
et gourmandises. Dans un coin fumait un vieux samovar.
- Aujourd'hui il n'y aura pas de leçon, a déclaré
solennellement le vieil homme. C'est ton anniversaire n'est ce pas
? - a-t-il continué avec malice dans la voix. Très
ému, je me suis assis à coté du lit. C'était
vrai. Nous étions le cinq mars. Seulement comme je n'étais
pas en mesure de recevoir, j'étais très discret à
ce sujet. Pendant que je tartinais un beignet avec de la confiture de
griottes, j'ai annoncé la nouvelle :
- Georgui Mikhailitch, vendredi dernier, j'ai eu la meilleure note
en lecture de russe.
Pour un instant, son visage s'est éclairé de plaisir. Après
il a demandé :
- Quel était le sujet ?
- La Révolution d' OCTOBRE
- Il n'y a jamais eu de révolution. C'était un complot
contre la Russie - m'a répondu sèchement Monsieur
Sagloukhinski et du bleu de ses yeux ne restait que la glace.
Après quelques minutes de silence il a continué avec une
voix grave :
- Nous, l'armée russe, nous étions enlisés
dans les tranchées au milieu de l'Europe depuis trois ans en face
de l'armée allemande. De l'autre côté les Français
et les Anglais faisaient de même. Pour les Allemands la situation
à terme était intenable. Alors ils sont allés chercher
Lénine en Suisse pour le transporter dans un wagon diplomatique
en Russie, dans notre dos. Là-bas, à Saint Petersbourg c'était
le vide. Le roi avait abdiqué et le peuple ne savait plus à
quel saint se vouer. Lénine a promi du pain aux affamés
et des galons aux sans scrupules. Une partie de l'armée russe l'a
cru et a retourné ses armes contre ses frères.
Madame Sagloukhinska est rentrée dans la pièce avec des
tasses pour le thé et Gueorgui Mikhailitch a immédiatement
changé de conversation. J'ai tout de suite compris la confidentialité
de mes "leçons".
Dire que j'ai été bouleversé par les affirmations
de mon professeur particulier serait faux. L'endoctrinement permanent,
l'incitation à la délation, l'obligation pour tous les enfants
de porter l'uniforme et la cravate rouge, l'oeil et surtout les oreilles
des responsables politiques au lieu de me motiver me faisaient l'effet
contraire.
Comment pouvait-on "étudier" la langue russe et bannir
le mot Russie ? L'histoire ne peut pas commencer en 1917 ! Il m'était
impossible d'admirer le mineur Stakhanov plus qu'Alexandar Nevski !
Avec quelques copains, nous nous échangions sous le manteau depuis
peu de temps des livres anciens. Ainsi les confidences de Gueorgui Mikhailitch
Sagloukhinski tombaient à pic. Elles correspondaient parfaitement
aux questions que je me posais au sujet de l'artifice rouge dans lequel
le système nous cloisonnait. Et cet homme immobile et malade devenait
pour moi une fenêtre vers tout ce qu'on me cachait, vers la vérité
qu'on interdisait.
L'année scolaire venait de finir, mais ma mère continuait
les piqûres d'insuline et moi mes leçons de russe. Seulement
les sujets débordaient très fréquemment de la littérature
vers le terrain de la vie. En fait je découvrais, je m'enivrais
des aventures et des expériences d'un vieux cosaque au yeux bleus
et au crâne rasé. Pour lui prouver mon intérêt
sur le sujet, un jour je lui ai apporté le journal. - Vous savez
Gueorgi Mikhalitch, Nikita Khrouchtchov est à Sofia. En visitant
la Bulgarie il s'est adressé à tous les Russes Blancs en
leur pardonnant. D'ores et déjà vous pouvez aller chercher
votre passeport soviétique et visiter l'Union Soviétique.
Devant l'ambassade il y a déjà la queue.
Pour lui prouver mes paroles j'ai tendu vers lui le journal. Quelques
longues minutes, Monsieur Sagloukhinski m'a regardé silencieusement.
Après en se redressant difficilement il m'a dit :
- Khrouchtchov me pardonne dis-tu ? Mais moi, je ne lui pardonnerai
jamais d'avoir massacré ma famille, d'avoir volé nos champs
et nos chevaux. C'est bien son armée de traîne-savates qui,
sabre au clair, nous a poussés dans les bateaux. J'ai été
l'un des derniers à quitter Odessa avec l'armée du Général
Vranguel. Les Turcs nous ont obligés à descendre à
Istanbul. C'était en novembre. Nos alliés - les Français
et les Anglais qui nous avaient promis de nous aider pour retourner nous
battre, ont changé d'avis. Au lieu de nous fournir des armes ils
nous ont distribué des tentes. Des centaines de milliers de soldats
russes ont passé l'hiver dans des bivouacs en plein air sous la
neige. Au printemps le Général Vranguel est parti pour la
France et n'est jamais revenu. Après lui tous les soldats se sont
dispersés en Europe et en Amérique. Moi j'ai choisi la Bulgarie.
J'aime les Bulgares et je ne me sens pas seul dans ce pays. Au milieu
des Balkans, à Chipka repose le frère de mon père
avec des milliers d'autres Russes, tombés pour la Bulgarie. Par
contre, le pays qui a changé de nom et de drapeau, qui a détruit
ses églises - n'est pas le mien. Ma patrie ressuscitera un jour,
lorsque d'autres générations apprendront le mensonge et
la trahison commises envers la Russie. Pour moi c'est un peu tard. Mais
toi - je crois que tu auras cette chance.
Sa voix tremblait d'émotion et de sincérité. J'ai
subitement compris qu'immobilisé et souffrant, il craignait de
ne pas pouvoir diffuser la vérité sur ce qui s'était
passé. Et en moi, son élève de 12 ans, il espérait
probablement avoir trouvé le messager pour les "futures générations
". La conclusion à laquelle j'étais arrivé me
remplissait de fierté. Garder secrètement et transmettre
les confidences d'un vrai cosaque n'était pas donné à
tout le monde. Ainsi, de plus en plus passionné par mes "leçons
de russes", j'étais très déçu lorsque
ma mère m'a dit :
- Demain tu n'iras pas chez Monsieur Sagloukhinski, car il a été
hospitalisé.
J'avais complètement oublié la maladie. Mais la maladie
comme la pendule ne peut être oubliée. Et comme je ne supportais
guère ce changement de programme, je me suis trouvé en train
de faire les cent pas devant l'hôpital à l'heure de ma leçon.
La plupart des visiteurs portaient des fleurs. J'ai repéré
une vendeuse de roses et je me suis approché.
- Combien coûte une rose ? - ai-je demandé.
- Un leva.
- Alors donnez moi en deux.
- Comment deux ? a réagi étonnée la vendeuse.
- Deux parce que j'ai exactement deux leva - ais-je répondu en
toute sérénité.
- Les fleurs doivent être en nombre impair, sinon ça porte-malheur.
Ses propos m'ont obligé à fouiller de nouveau dans mes poches.
Lorsque la vendeuse s'est aperçu de ma réelle difficulté
financière, elle m'a tendu une troisième rose :
- Tiens, tu paieras la prochaine fois.
Sur le mur du hall d'entrée de l'hôpital pendaient deux immenses
portraits de Marx et Lénine. Une infirmière m'a indiqué
la chambre de Monsieur Sagloukhinski. En fait il s'agissait d'une salle
commune d'une vingtaine de lits. Une foule de visiteurs s'affairait autour
des malades. Le seul lit autour duquel il n'y avait personne était
celui de Gueorgi Mikhailitch. Lorsqu'il m'a vu son visage s'est éclairé
de la même joie que le jour où je lui ai appris que j'avais
eu la meilleure note en russe. Sa table de nuit étant couverte
de médicaments, j'ai posé le bouquet sur le lit.
- Ne fais jamais cela, mon ami !
On ne pose pas des fleurs sur le lit d'un malade !
Cela fait penser à un cercueil !
Malgré le large sourire et le clin d'oeil avec lequel le vieux
cosaque a fini sa remarque, je suis resté profondément secoué.
S'étant aperçu de ma déception Monsieur Sagloukhinski
m'a donné une véritable leçon du fatalisme russe,
partie intégrante de la mémoire nationale.
- Tiens, sais-tu comment est mort Pouchkine ?
Le géant de la poésie, ce révolté pur, la
fierté unanime du peuple russe, à mes yeux ne pouvait finir
autrement que dans un combat pour la liberté et la justice.
- Non, il n'est pas tombé pour ses idées, mais pour
une femme ! Tiré comme un lapin par un français cocu ! Comment
veux-tu après cela, que ce peuple ne soit pas fataliste ?!
Comme d'habitude nous n'avons pas senti le temps passer.
Lorsqu'une infirmière est venu me le rappeler, dans la salle j'étais
le dernier visiteur à fermer la porte. La vendeuse de fleurs était
partie aussi. Le soleil venait tout juste de se coucher et l'odeur des
tilleuls incitait les promeneurs à rester dehors. Les bistrots
en plein air étaient bondés.
Les gens commentaient à demi mots la parution d'un livre interdit
:
"Docteur Jivago" de Boris Pasternak.
Après avoir flâné dans les rues de la ville, je suis
rentré vers minuit dans notre chambre "pour deux personnes".
Ma mère n'était pas là car elle était en service
de nuit. Le téléphone m'a réveillé très
tôt. Il était à peine six heures.
C'était madame Sagloukhinska. Elle a dit seulement :
- Gueorgui Mikhalitch est mort cette nuit, - et a raccroché.
Je n'ai pas été convié à l'enterrement.
Les adultes en avaient décidé ainsi.
22 mai 2001,
Bojidar Tchekov
10/12/2004, vous trouverez les pages de Bojidar Tchekov également
sur www.wmaker.net/tchekov
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Dernière mise à jour le 21
janvier 2005
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