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Une lecture du roman de Julia Kristeva
"Meurtre à Byzance"
©Ralitsa Mihailova-Frison-Roche
Le dernier roman de Julia Kristeva s'ouvre sur une plage déserte
que l'océan fouette d'une épaisse bruine salée. Dans
ce lieu austère, sur les sables or et gris, un homme gît,
inanimé. Son assassin range avec soin le couteau avec lequel il
vient de taillader le chiffre huit sur le dos de sa victime. Puis, il
regagne Santa Barbara, une cité en pleine mutation au milieu de
nulle part. Numéro Huit, alias le Purificateur, n'en est pas à
son premier meurtre. Son ombre plane sur la ville plongeant dans l'angoisse
l'élégant et habituellement nonchalant commissaire principal
Rylski.
Le décor est planté: point de départ d'un roman
qui emporte le lecteur dans des labyrinthes enchevêtrés et
des passages secrets. Etourdi par l'abondance de mots, par la profusion
d'images, par les méandres de l'intrigue, le lecteur tente de se
cramponner à un fil d'Ariane pour traverser ses 370 pages et finir
sa course, à bout de souffle. Devant ses yeux tournoie encore une
nuée de papillons, ailes d'espace, voiles de paysage, sur ses genoux
ronronne Chah-Minoushat, dans sa tête les questions bouillonnent.
Sorti en début d'année, le troisième roman de Julia
Kristeva a déjà fait beaucoup parler de lui. Œuvre
polyphonique superposant roman de suspense, récit historique, satire
socio-politique, elle mêle actualité mondiale et parisienne,
présent et passé et traite de thèmes chers à
son auteur : féminité et maternité, étrangeté,
exil et quête identitaire sur fond de perpétuels brassages
de population et métissages de cultures. C'est donc une œuvre
complexe, destinée aux initiés, qu'il est difficile d'embrasser
d'un seul regard et dont on ne peut pénétrer d’emblée
les énigmes. Elle nous intrigue cependant tant par les thèmes
abordés que par les éléments biographiques évoqués,
et aussi par cette invitation au voyage, qu'elle nous adresse, sur les
traces de la 1ère Croisade qui traverse forcément la Bulgarie
médiévale.
Un roman à clés qui ne laisse pas le lecteur indifférent
et éveille en lui des interrogations. Cet exposé se propose
d’esquisser une piste de réflexion qui s’appuie sur
trois questions : Quelle est l'actualité de ce retour dans le passé,
à Byzance ? Pourquoi une visite guidée de la Bulgarie ?
Quel est l'aboutissement de ce voyage à travers l'espace et le
temps ?
Retour à Byzance
Dès le début du roman, une caractéristique commune
aux personnages retient l'attention du lecteur. Ils sont tous d'origine
étrangère, ce qui laisse présager qu'ils seront tous
concernés par la traversée identitaire du temps. La plupart
portent d'ailleurs des patronymes slaves. Russes ? Ou plutôt bulgares
? Popov, Rylski, Tomov, mais aussi Stéphanie Delacour, ont tous
un lien avec les pays de l’Europe Orientale :
Le commissaire principal Rylski, quinquagénaire séduisant,
est issu d'une famille d'émigrés bulgares, aisée
et cultivée, établie à Santa Barbara.
Stéphanie Délacour a des origines russes. C'est une ravissante
parisienne qui a pour profession de mettre en mot toutes sortes de choses.
Elle débarque à Santa Barbara en envoyée spéciale
de l'Evénement de Paris, pour enquêter, aux côtés
du commissaire Rylski, sur les mystérieux meurtres en série.
Le ténébreux professeur Sébastien Chrest-Jons, spécialiste
du métissage des populations, est lui aussi issu d'un couple mixte.
Il se passionne pour la 1ère Croisade sur laquelle il mène
des recherches en secret.
A eux s’ajoutent une jeune scientifique
chinoise et son frère jumeau.
Et enfin une authentique byzantine, Anne Comnène, auteur d’une
chronique du début XIIème siècle. C'est là
que tout se complique car le roman de Julia Kristeva reprend le fil d'un
autre roman, célèbre en Bulgarie, écrit par l'historienne
Véra Moutaftchieva1. Anne Comnène , l’héroïne
de l'écrivain bulgare fait donc intrusion dans le roman de Julia
Kristeva à travers l'écran du PC du professeur Chrest-Jones
qui écrit, lui aussi, un roman sur Anne. Les trois récits
se croisent et s'entremêlent, traitant tous trois du thème
de la féminité et de l'étrangeté. Anne Comnène
est une femme parfaite aux yeux du professeur Chrest-Jones, mais aussi
une femme parfaitement moderne aux yeux de Véra Moutaftchieva et
de Julia Kristeva, une intellectuelle précoce, bien avant la lettre.
Fille d'Alexis 1er, porphyrogénète2, elle vient au monde
avec une étoile au front. Anne grandit dans les palais byzantins,
à la Cour de Constantinople habituée aux solennités
de Sainte Sophie et aux fastes des fêtes impériales où
la beauté et le raffinement le dispute aux intrigues sophistiquées.
Mais elle évolue aussi parmi des hommes d'une brillante culture
et imprégnés par les œuvres des auteurs anciens.
Trois femmes se penchent simultanément sur son berceau, une trinité
féminine qui veillera sur son éducation. Sa grand-mère,
d'abord, au caractère trempé, dotée d'une volonté
et d'une intelligence peu communes, qui tient d'une main ferme les rênes
du pouvoir pendant que son fils guerroie aux quatre coins de l'empire.
Sa mère, ensuite, une princesse bulgare, dont le visage garde le
hâle d'une enfance campagnarde. Elle est impétueuse et changeante
comme une journée de printemps où le soleil chasse brusquement
l'orage et le vent. Sa belle-mère enfin, slave elle aussi, venue
de l'autre rive de la mer Noire, mère dévouée et
amante tendre. Trois caractères de femmes représentant trois
aspects de la féminité forment ainsi une femme unique issue
de trois peuples différents. C'est cette Anne Comnène qui
rédigera l'Alexiade dont s'inspireront Véra Moutaftchiéva
et Julia Kristeva pour écrire leurs romans.
Au fil des pages de "Meurtre à Byzance", tous ces personnages
se dévoilent tour à tour, ils se croisent et se confrontent,
lancés chacun à la recherche de ses racines, chacun à
sa façon.
Stéphanie Délacour, la Parisienne, en quête, elle
aussi, de « sa » Byzance, pleurera sa mère juive et
slave qui, à l'automne de sa vie, constituera un album de cartes
postales sur « sa » Russie - terre natale de ses ancêtres
- afin d'apaiser sa nostalgie pour un passé à jamais révolu.
Stéphanie se reconnaîtra en Anne Comnène, femme moderne
et chargée comme elle de mettre en mots toutes sortes de choses.
Le plus intéressant de tous est cependant cet historien ténébreux,
qui écrit en secret le roman d'Anne. Il est à la recherche
d'une identité imaginée, d'un hypothétique ancêtre,
un Croisé resté en terre bulgare après avoir rencontré
Anne. D'ailleurs, le patronyme Chrest, formé sur le mot «
krast » (croix) -tout comme celui de Kristeva- ne fait-il pas plutôt
référence à la croix des Croisés qu'à
celle de la foi chrétienne?
Le détour par le roman d'Anne apporte donc une réponse
à notre première question. Elle apparaît en filigrane
au fil des pages en nous rappelant que l'Europe est bâtie sur un
permanent va-et-vient de populations, fondues en une unité bigarrée
mais cohérente. L'Europe qui semble actuellement en pleine recomposition
ne constitue donc pas une exception à son histoire avec ces frontières
qui s'estompent et ses populations qui se mélangent. Cette Europe
rayonnante de sa culture rappelle étrangement la lointaine Byzance,
admirée mais en même temps convoitée, tout comme l'Europe
l'est aujourd'hui. Tout s'inverse donc à travers le temps. Le centre
rayonnant se décale vers l'Orient et les flux migratoires changent
de sens. Le temps se contracte subitement nous rappelant que l'histoire
est toujours en mouvement. Voilà des parallèles tracés
entre Byzance et l'Europe actuelle qui à travers le roman de Julia
Kristeva nous appellent à la méditation.
Une visite guidée de la Bulgarie
Mais le récit se poursuit car le professeur Chrest-Jones disparaît
mystérieusement. L'ombrageux spécialiste des migrations
migre en cachette vers la Bulgarie. Il ne cherche évidemment pas
à découvrir la Bulgarie contemporaine, mais celle du Moyen
Age, au moment de la 1ère Croisade3.
Le professeur Chrest-Jones se rend d’abord à Plovdiv, une
ville ombragée de figuiers chargés d'un suc mielleux et
ornée de rosiers exubérants dans un pays où la rose
est drapeau national dont les pétales odorants, emportés
par les bourrasques, se déposent dans les cheveux et les décolletés
des femmes brunes aux rires de braise. Une ville bien évidemment
inconnue à Santa Barbara mais une cité carrefour, où
le brassage n'a pas cessé au fil des siècles, des commerçants
errants, des lettrés cosmopolites qui jetaient l'ancre ici.
Puis, il visite l'église de Boyana, une petite bâtisse en
briques grenat, blottie aux flancs du mont Vitocha auxquels s'accrochent
les dernières maisons de Sofia. Bâtie au Xe siècle,
elle fut agrandie plus tard et recouverte de fresques. Un univers en dehors
du temps, le ciel figé sur terre, empli de recueillement et de
mystère. Une multitude de représentations ornent ses murs
et son plafond de leurs couleurs intenses. Et des visages, des visages
qui ne cessent de regarder, qui voient aujourd'hui encore, vrillés
dans ces antiques parois de briques. Parmi eux, celui de Dessislava. Le
professeur Chrest-Jones, tout comme Julia Kristeva, tout comme les Bulgares
en général, scrute son visage dans l’espoir de retrouver
les traits d'une grand-mère dans la finesse de son nez grec, dans
les rondeurs de ses pommettes slaves. Un peintre mystérieux y a
enfreint le canon byzantin en peignant bien avant l'heure des portraits
à la place des icônes. La minuscule église de Boyana,
représentative de l’art bulgare inspiré par la tradition
byzantine est, elle aussi, un point de rencontre entre deux cultures,
et probablement une halte sur le chemin des Croisés.
Mais le voyage ne s'arrête pas là. Il continue vers l'Est.
Vers les rivages de la mer Noire qui portent encore la mémoire
d'Ulysse et où l'esprit est toujours vivant de toutes les populations
qui se sont entremêlées sur cette terre qui fut tour à
tour thrace, grecque, romaine, byzantine et slave avant le passage des
Croisés. Le professeur Chrest-Jones fait donc une halte à
Nessebre - presqu'île bénie des dieux, un Saint-Tropez qui
a traversé les siècles. Les enfants y jouent aujourd'hui
sur les pierres blondes des vestiges romains que bordent des maisons en
bois sculpté et aux fenêtres écarquillées vers
le large. Mais le professeur n'a d'yeux que pour les églises dont
les murs -dentelle de brique et de pierre- surplombent la mer depuis un
millénaire. Et c'est dans Saint Stéphane, bâtie au
Xe siècle, qu'il pose son sac, au milieu de ses fresques polychromes.
Encore un lieu où l’Orient a rencontré l’Occident.
Une réponse s’esquisse ainsi à notre deuxième
question sur les raisons de l'échappée en Bulgarie qui projette
ce pays, oublié aux confins du continent, au centre du roman à
travers les lieux les plus intimes de son histoire. Inspiré par
les origines de l’auteur, ce voyage rappelle cependant que la Bulgarie
est un fragment du kaléidoscope européen multicolore toujours
en mouvement. Un fragment représentatif de ce mouvement, cristallisé
dans ce mélange de populations et de cultures qui se sont abreuvées
aux mêmes sources et qui constituent l’Europe d'aujourd'hui.
A la recherche de l'Europe
Le voyage s'achève enfin en France, au cœur de l'Auvergne,
dans la cathédrale Notre-Dame du Puy, une bâtisse ou s'agglomèrent
styles, étages et passerelles et qui navigue sur place depuis le
Ve siècle. C'est encore un point de rencontre entre l'Occident
et l'Orient où l'art roman se mêle à des éléments
byzantins, témoignage des pérégrinations des Croisés,
et à des éléments mauresques, apportés par
les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle. La boucle est ainsi
bouclée d'un bout à l'autre du continent européen,
de Nessebre jusqu'à l'Espagne en passant par Byzance et le Puy-en-Velay.
L'invitation au voyage à travers le temps et l'espace que nous
adresse Julia Kristeva dans son roman devient alors une invitation à
méditer sur l'histoire de l'Europe où, malgré les
rivalités et les guerres, les gens se rencontraient, se parlaient,
échangeaient, pour constituer une mosaïque chamarrée
mais harmonieuse. La réponse à la troisième question
surgit sous forme d'une nouvelle interrogation. Le choix de ces personnages
aux origines mixtes, la visite guidée de ces lieux, où les
cultures se mélangent, ne nous conduisent-ils pas à nous
poser la question : Qui est aujourd'hui l'étranger ? Voici donc
une piste possible pour aborder la lecture de "Meurtre à Byzance".
Mais au fait, que sont devenus les jumeaux chinois ? Qui est l'assassin
? Ce sera au lecteur de le découvrir en se plongeant dans ce texte
au style exubérant, rythmé de rimes, où les couleurs
sont des fruits et des fleurs.
"Meurtre à Bysance", le livre
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Page mise en ligne le 09 septembre 2004 |