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Bulgarie

Sommaire "Culture"

 

Présentation de
K. Konstantinov

"A Paris"

Extrait de "Chemin à travers les années"de Konstantin Konstantinov

Titre original du livre :

"Pat prez godinite"

Edition Balgarski Pissatel, Sofia 1981, pages de 173 à 179.

Sélectionné et traduit du bulgare par ©Ralitsa Frison-Roche

[...]Pour nous qui venions d'une capitale en miniature, de la “ province ” balkanique de l'Europe, Paris était tout un univers. Il n'est pas nécessaire, me semble-t-il, de souligner l'énorme influence que notre séjour dans cette ville exerçait sur nous.

En Bulgarie, notre connaissance de la vie dans les pays étrangers était fort limitée. A l'exception de la Russie. Car, en plus des événements politiques qui s'y produisaient et auxquels la presse bulgare accordait une attention soutenue, en plus des livres dont nous étions nourris depuis l'enfance, en plus du théâtre qui présentait avant tout des pièces russes, il y avait aussi chez nous un grand nombre de Russes. Pendant les dernières années, un groupe important d'émigrés s'était installé à Sofia. Des intellectuels pour la plupart, ils avaient apporté avec eux l'atmosphère de leur pays. J'avais quelques amis parmi eux, et plus précisément un jeune couple de sociaux-révolutionnaires, condamnés tous deux par les tribunaux militaires de Nicolas II. Ainsi, à travers les journaux, les livres et les hommes, les grandes figures russes nous étaient presque aussi familières que les héros de l'Eveil national bulgare. Nous connaissions Herzen, Tchernychevski, Dobrolioubov, Nekrassov, Kropotkine, Véra Figner, Véra Zassoulitch, Sofia Perovskaia, Grigori Gerchouni, Vladimir Bourtzev, Boris Savinkov. Même la sinistre gloire du pope Gapone et plus tard celle d'Azev, cet agent provocateur unique dans l'histoire humaine, ne nous étaient pas inconnue.

Ce n'était pas le cas du monde occidental. C'est pour cela que, dès le premier contact avec lui, chaque nouvel instant nous apportait la découverte de quelque aspect inconnu et étonnant. Ici, tout était complexe, pas toujours compréhensible pour nous, empreint de traditions anciennes, de grandeur et de beauté, empli des dernières merveilles, créées par le génie de l'homme et en même temps d'une misère profonde, comme si ces choses étaient inséparables. Nous ne pouvions pas entrer dans ce monde et ne restions que des spectateurs.

La ville séculaire avait sa propre vie à multiples facettes et ne se souciait pas de notre existence. Mais elle avait un charme, reconnu par tous, et beaucoup de chaleur à l'égard de l'étranger qui s'y sentait comme dans une seconde patrie. Ainsi, ces masses de pierre grise, ce grondement incessant, presque souterrain, des foules, cette odeur d'asphalte, d'essence et de café brûlant, l'éclat verdâtre, funèbre, des becs de gaz, tout ce qui émoussait nos sentiments pendant les premières semaines, devenait plus tard, dans nos souvenirs, la source d'une nostalgie pour la vie. Car cette ville rappelle un livre génial qui à chaque lecture se révèle toujours plus nouveau et toujours plus profond, prenant possession de nos esprits dociles.

Mais à travers notre regard d'aujourd'hui, comme il nous semble idyllique et touchant, le Paris d'autrefois. Paris de la Belle époque, comme l'appellent à présent les Français avec peut-être une pointe d'ironie et aussi avec une certaine nostalgie. La Belle époque, l'époque de la IIIe République, celle des chapeaux melon et des canotiers, des barbiches pointues, des corsets et des robes longues à volants, des chapeaux à plumes d'autruche, des files infinies de fiacres, presque irréelles dans la fine bruine, les cochers portant des hauts-de-forme luisants. La Belle époque du Moulin rouge, du Cyrano et du Chanteclair, de Blériot qui survola la Manche, des premiers cafés "apaches", apprêtés pour les touristes, du "Songe d'automne", la valse aux accents langoureux que les orgues de Barbarie sanglotaient dans les fêtes de quartier.

Combien de fois nous prîmes à Odéon l'omnibus "Panthéon/Courcelles" qui traversait le centre de la ville avant d'atteindre ses faubourgs ! Nous nous installions sur l'impérial [galerie du véhicule (le toit) découverte et munie de bancs] et pendant toute une heure, nous nous détachions de tout, même de nos propres existences, et nous nous laissions emporter, moyennant quelques centimes, dans un merveilleux voyage. A travers la légère brume hivernale des matinées ensoleillées, nous admirions le défilé des rues étroites de la rive gauche, aux alentours du Palais Bourbon, la magnifique suite de ponts sur la Seine, la Concorde et les Champs-Élysées, le double cortège de calèches et d'automobiles reliant l'Arc de Triomphe au Carrousel et, enfin, le petit parc Monceau, plongé dans le silence avec les monuments touchants de Gounod, Chopin et Maupassant… Le dernier omnibus à chevaux au siège de cocher surélevé, avec sa trombe et ses quatre chevaux dont les pas rythmés résonnaient sur le pavage en bois tel un écho nostalgique, ravivant aujourd'hui encore nos souvenirs du Moulin de la Galette de Renoir et des personnages de Courteline.

Evidemment, le véritable visage du pays et de sa capitale nous échappait – nous croyions pénétrer leurs secrets, alors qu'en fait nous n'en percevions que leurs aspects les plus visibles et les plus superficiels. Il fallait bien plus de temps et de nombreux séjours, de plus au moins longue durée, dans cette ville et dans le pays pour découvrir leur valeur incontestable et pas toujours saisissable pour nous. En même temps, tous les contrastes de la vie sociale et intellectuelle provoquaient en nous, comme cela arrive habituellement, des réactions simplistes, hâtives et catégoriques qui me font sourire aujourd'hui. Ce ne fut que bien plus tard que nous nous rendîmes compte que ces contradictions dans le domaine social et politique, et surtout dans celui de la création artistique et intellectuelle, n'étaient que la manifestation de la grande richesse et variété de ce peuple et de la complexité de sa vie intérieure.

Je me souviens avec quelle naïveté, presque stupide, mon esprit innocent s'indignait de l'effronterie débridée des Parisiennes qui oubliaient toute pudeur dans les cafés, les lieux de distraction et les rues. Je me demandais, perplexe, comment ce peuple avait pu créer une poésie aussi pure et mélancolique, que je connaissais à travers les recueils de Musset, Verlaine, Samain, Jules Laforgue, Mme de Noailles, comme de tant d'autres poètes lyriques. Il nous fallait assurément un don aigu de l'observation pour comprendre que ce que nous prenions pour la véritable vie de la ville, n'était en fait que l'écume souillée, rejetée à sa surface, que ces femmes impudiques étaient tout simplement des prostitués avec lesquelles les étrangers dans toute grande ville se divertissaient, alors que le vrai visage des Français - hommes ou femmes - était tout autre. Ces gens pressés, toujours occupés, que nous croisions rapidement dans les rues, demeuraient pour nous des étrangers.

Mais nous sortions à peine de l'adolescence et nous n'avions ni l'intention, ni la préparation nécessaire pour nous consacrer à une analyse des mentalités pour laquelle d'ailleurs il fallait de longues années d'observation. Et enfin, ce qui nous intéressait le plus, bien que pas de manière exclusive, c'était surtout la création artistique dans toutes ses manifestations. C'était notre drogue, elle s'emparait de nous progressivement, jour après jour, nous submergeant en même temps de questions. Car dans ce domaine justement, les contradictions nous semblaient les plus difficiles à comprendre.

Comment peut-on concilier, par exemple, les poèmes personnels, tourmentés et désespérés de Baudelaire, le fameux précurseur des symbolistes (que Hugo avait salué avec enthousiasme en écrivant « qu'il apportait un nouveau frisson à la poésie ») avec ses poèmes en prose, où sa sensibilité sociale aiguë, exprimée dans un style irréprochable, s'élève contre la misère, les injustices et les souffrances des hommes ? Et aussi, pour quelle raison ce chevalier de la poésie « décadente », désespérément inconsolable, avait rejoint les révolutionnaires sur les barricades en 1848 ? Un autre cas nous impressionnait tout autant : l'un des porte-drapeaux les plus talentueux du symbolisme, Arthur Rimbaud, dont la poésie n'a aucun point commun avec les idées de la Commune de Paris, y avait cependant pris part directement, alors qu'il n'avait que 18 ans. [...]

[...]Ce n'est que plus tard que nous comprîmes que, dans chaque vieille culture, les contradictions de la pensée et de la création sont des étapes indispensables dans la recherche de la vérité et représentent le signe caractéristique de la complexité d'un peuple ou d'une personne.

Paris de ces années-là nous étonnait sans cesse avec l'effervescence et l'infinie variété de sa vie artistique. Le symbolisme était à son déclin mais brillait de ses derniers éclats dans l'œuvre de Henri de Régnier, Jean Moréas, Francis Jammes, Maeterlinck et Verhaeren. Paul Bourget et Pierre Loti battaient encore le haut du pavé, mais le maître [en français dans le texte. N. d. T.] de l'époque était incontestablement Anatole France, alors que Romain Rolland, André Gide, Paul Claudel, Jean Renard montaient déjà au zénith littéraire. Renoir, Degas, Lautrec et Vlaminck, Bonnard et Matisse régnaient sur la peinture et Rodin et les débutants Bourdelle et Maillol sur la sculpture. Le théâtre français avait atteint la plénitude du grand art. Nous eûmes le bonheur d'assister aux fêtes données tous les soirs par Sarah Bernard, Mounet-Sully, Firmin Gémier, la petite Eva Lavallière (qui se retira par la suite dans un couvent), et Lucien Guitry. L'académicien Jean Cocteau, l'homme le plus en vogue à l'époque, dépensait son talent aussi bigarré que la queue d'un paon dans tous les domaines de l'art : la poésie, la peinture, le théâtre, le ballet et les essais.

La ville, véritable chef-d'œuvre par elle-même, nous entourait jour et nuit. La beauté de ses rues, ses places, ses parcs, ses ponts et ses quais, de ses antiquaires et bouquinistes, pouvait remplir de sens des années entières d'une vie humaine.

Selon la tradition immuable des étudiants, je résidais dans le quartier latin. Cette vieille partie de Paris, peut-être la plus laide, avait un charme particulier qui faisait défaut aux quartiers de la rive droite. Ici, tout nous semblait proche, familier : les rues étroites, les becs de gaz, les cafés bon marché avec leur odeur de croissant chaud et la vieille fontaine de la place Saint-Michel, les épiciers qui nous saluaient amicalement, les vieilles femmes dans les kiosques où l'on vendait des journaux et des brins de mimosa, et cet aveugle avec son chien assis sous le portail du musée de Cluny, tel un monument sombre au milieu du torrent bigarré qui se déversait sur le boulevard.

L'après-midi, nous partions souvent du métro Saint-Michel, traversions le boulevard Saint-Germain et descendions la rue Monsieur le Prince où Jules Laforgue avait passé une partie de sa vie, malade et miséreux. Puis, nous faisions une halte dans les galeries de l'Odéon pour fouiner dans les piles de livres nouvellement sortis, exposés sur les tables. Nous entrions ensuite au jardin de Luxembourg. Les éclats pourpres du couchant s'éteignaient quelque part sur Passy et dans le parc de Marie de Médicis, la foule des statues de pierre s'éveillait pour la vie nocturne. Nous empruntions lentement la rue de l'Observatoire en direction du célèbre café de la Closerie des lilas, rendez-vous des poètes connus de l'époque, et retournions doucement sur nos pas en espérant en rencontrer quelques-uns. [...]

 

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Page mise en ligne le 09 octobre 2005