|
|
"A l'étranger"
Extrait de
"Chemin à travers les années"de Konstantin Konstantinov
Titre original du livre :
"Pat prez godinite"
Edition Balgarski Pissatel, Sofia 1981, pages de 173 à
179.
Sélectionné et traduit du bulgare par ©Ralitsa Frison-Roche
[...] Six années s'étaient déjà écoulées
depuis la fin de la guerre mais on ressentait une tension, presque palpable,
dans le pays. Celle-ci provenait peut-être de la détermination,
trop longtemps contenue, compressée jusqu'à éclatement,
provoquée par la guerre et toujours présente par inertie,
d'un sentiment récent d'auto affirmation, du désir de reconstruire
après la débâcle et du simple instinct de survie d'un
peuple qui avait droit à toutes les joies après avoir accompli
le "miracle de la Marne".
A première vue Paris, que je n'avais pas revu depuis quatorze
ans, n'avait pas changé. Mais à première vue seulement.
En réalité, on lui avait enlevé tous les petits accessoires
caractéristiques de son originalité touchante – les
omnibus à chevaux et les tramways à vapeur à la place
desquels des taxis Citroën sillonnaient maintenant la ville ; les
moustaches et les barbiches des hommes, les robes longues et les larges
chapeaux à voilettes, ornés d'oiseaux et de fleurs des femmes,
remplacés aujourd'hui, selon la mode à la garçonne
par des jupes jusqu'aux genoux, des cheveux courts et des cigarettes aux
lèvres. Le french cancan, la valse et le tango avaient disparu,
mortellement blessés par le charleston, par le fox-trot et par
l'exotisme du jazz qui faisait irruption à Paris à travers
les rythmes endiablés de Joséphine Baker. En politique,
Clemenceau s'éclipsait, alors que montaient au zénith Briand,
Tardieu, Poincaré et Blum. En littérature, Romain Rolland,
Anatole France, André Maurois, Paul Morand, François Mauriac,
Paul Claudel, André Gide, Paul Valéry, ainsi que Péguy,
Apollinaire, Fournier - disparus pendant la guerre - créaient
une nouvelle atmosphère inspiratrice, riche en idées variées
et originales, dont plus tard les nouvelles gloires de la France allaient
éclore. (Dans un petit aéroport au cœur du Sahara l'auteur
de "Terre des Hommes" et du "Petit Prince" écrivait
déjà son premier livre.)
En peinture Picasso, Braque, Segonzac, Marquet, Matisse, Pecten, Rouault,
Utrillo et Dufy s'imposaient victorieusement. Le théâtre
français brillait d'un nouvel éclat grâce aux expériences
extraordinairement variées et intéressantes de J. Copeau
au Vieux Colombier, de Dullin au théâtre de l'Atelier, de
G. Batty au théâtre de Montparnasse, des Pitoëff au
Théâtre des Arts. Une nouvelle époque était
en train de naître, impétueuse, saturée d'idées,
aux perspectives encore imprécises, mais assurément différente
de la précédente. Nous tentions de lui emboîter le
pas sans savoir où nous allions, heureux simplement de vivre à
ce moment là, dans cette ville-là.
J'aimais cette multitude innombrable qui, vers six heures du soir, jaillissait
de toutes les bouches du métro, des files incessantes d'autobus,
de tous les coins de rue et carrefours. Elle était semblable à
un tourbillon bouillonnant qui tantôt déversait ses eaux,
tantôt les reprenait en arrière pour se répandre ensuite
en vagues de plus en plus paisibles et mourir enfin à travers les
rues. J'aimais ces hommes épuisés mais pleins d'optimisme
et d'esprit et qui, une sacoche en bandoulière, s'arrêtaient
à un bistro de quartier pour avaler debout leur pernod ou leur
café nature et jeter rapidement un coup d'œil aux résultats
de la loterie. Par une matinée ensoleillée d'automne, j'aimais
le monument de Berthelot blotti auprès du Collège de France
et l'ombre chatoyante des feuilles de l'arbre décoratif qui jouait
sur son visage, donnant l'impression qu'il s'animait des pensées
et des émotions qui semblaient traverser le front du grand savant.
J'aimais les débuts d'après-midi dans la petite cour de
la Sorbonne où l'on n'entendait que le bourdonnement assourdi de
la ville et les pas feutrés de quelque gardien, quand les fresques
de Puvi de Chavannes, illuminées par le soleil automnal, se teintaient
de reflets orangés et bleutés. Ou bien l'immense parc Montsouris,
un peu menaçant la nuit, qui bruissait mystérieusement comme
une forêt enchantée.
J'aimais les premiers vendeurs de marrons grillés qui annonçaient
l'hiver parisien, un hiver sans neige, aux épais brouillards océaniques,
aux lumières allumées dès trois heures de l'après-midi,
aux poêles à charbon rougis sur les terrasses des cafés.
J'aimais l'éclairage vert et accueillant du Café du Brésil
au cœur des grands boulevards et son parfum piquant de café
brûlant aux heures tardives de la nuit, quand les foules étaient
déjà rentrées chez elles, que la circulation s'était
arrêtée ; quand la ville, désertée et apaisée,
sillonnée uniquement par le vent glacial du Nord, se déployait
devant le regard tel un royaume illimité, empli d'une vie secrète
de grandeur, de beauté et de mystère. Quelques malheureux
sans abri, enveloppés de journaux, dormaient ici et là,
abrités sous les larges porches. Une fille des rues, transie de
froid, vous arrêtait pour vous demander de lui offrir une boisson
chaude. Derrière les murs en pierre du Louvre, la victoire de Samothrace,
sans tête, ni bras, volait toujours vers des mondes inconnus, dans
l'étincelante vitrine d'en face, on voyait le dernier roman, distingué
par le prix de l'Académie - tout cela pouvait en effet émouvoir
et troubler même les plus grands sages. Car, comme toute grande
ville, Paris n'avait pas un seul visage, et même s'il en avait eu
celui-ci n'aurait pas été sans taches. On pouvait d'ailleurs
difficilement concevoir l'existence quelque part d'une grande ville qui
souriante toute entière de bonheur, à moins de s'imaginer
l'une de ces salles aux miroirs déformants, reflétant mille
fois le même visage hilare. [...]
[...] A cette époque, comme je l'ai déjà mentionné
précédemment, un grand nombre de Bulgares résidaient
à Paris : un premier groupe était constitué d'émigrés,
agrariens et communistes, venus après les événements
de 1923 et 1925, un autre était formé d'intellectuels, de
professeurs d'université, d'enseignants, d'écrivains, de
peintres et d'artistes, boursiers du gouvernement bulgare. Les étudiants
étaient à part. Ils faisaient leurs études dans les
établissements de l'enseignement supérieur comme dans tout
grand centre européen. Les émigrés étaient
dispersés à travers la ville ; la plupart subsistaient péniblement
en travaillant dans les fabriques et chez les artisans, le plus souvent
en confectionnant des chaussures (certains s'étaient même
spécialisés dans la cordonnerie). Le soir, ils se rendaient
aux cafés de Montparnasse, à la Rotonde, à la Coupole,
au Dôme. Les autres, ceux qui avaient une bourse du gouvernement
bulgare, résidaient dans un ou deux hôtels du quartier Latin
et fréquentaient les restaurants bulgares, grecs, serbes, hongrois
ou les cafés de Saint-Michel. Certains d'entre eux, dont Nikolaï
Raynov, Yordan Stubel, Vladimir Trandafilov, fréquentaient le Balzar
de la rue des Ecoles, non loin du Collège de France. Je ne faisais
partie d'aucun de ces groupes d'autant plus que mes obligations professionnelles
m'imposaient des déplacements fréquents à travers
le pays. Ce fut ainsi que, grâce à mes voyages dans le Midi
ou en Normandie, je pus découvrir les villes de province. L'atmosphère
y était tout autre. Les gens y étaient préoccupés
par le travail et par les soucis quotidiens - soucis en somme fort élémentaires
: le gagne pain, les économies, les rentes, la maison du faubourg
- mais le labeur y était incessant, acharné, et on ne s'en
reposait qu'une fois la vieillesse venue. Et l'image trompeuse de légèreté,
de débauche, de folle prodigalité que s'était fait
Paris, était aussi étrangère à l'homme ordinaire
de province, y compris à celui qui habitait les villes de villégiature
comme Cannes et Nice, qu'à celui de la province bulgare. [...]
[...] Nous étions descendus dans un vieil hôtel bon marché
à côté de la place de la Contrescarpe à l'entrée
de la rue Mouffetard (Hemingway avait vécu non loin de là).
La rue Mouffetard..., elle a des accents d' Eugène Sue et Victor
Hugo - "Les mystères de Paris" et "Notre Dame de
Paris", elle est située dans la partie la plus ancienne de
la capitale. A deux pas de là, sur la plaque d'un immeuble, une
inscription en lettres dorées indiquait que Verlaine y avait séjourné
quelque temps et ce fut sûrement dans l'un des cafés alentour
qu'il avait dû se faire jeter dehors pour n'avoir pas pu payer son
absinthe.
C'etait au 14 juillet, lors des trois jours de célébrations
républicaines. En rentrant après minuit dans notre quartier,
nous traversâmes les bals de rue où, juchés sur une
estrade sommairement dressée devant le café du coin et ornée
de guirlandes et de drapeaux tricolores, trois musiciens amusaient les
jeunes filles et les garçons en leur jouant des valses et des tangos,
oubliés depuis longtemps. De l'avancée de notre fenêtre
au sixième étage, on pouvait voir la fenêtre de l'autre
coté de rue. Accoudé au parapet, un vieil homme en bras
de chemise finissait de fumer sa pipe avant de se coucher. Seul, un grondement
sourd nous parvenait de Vincennes. Là-haut, dans le ciel d'encre,
les lumières d'un avion étincelaient, dessinant un petit
arc avant de disparaître. Du centre de la place en direction de
la colline Sainte Geneviève, on entendait gronder la Marseillaise.
Le vieil homme secoua sa pipe, prit la cage de son canari et entra dans
sa chambre. Peu après, la lumière s'éteignit.
Soudain, tout se brouilla autour de moi : l'exotisme de l'exposition,
le charme moyenâgeux de la rue Mouffetard, le malheureux Verlaine,
l'écho du 14 juillet d'avant cent quarante ans, et ma propre personne,
échouée au cœur de cette ville étrangère,
qui ne savait plus rien, ne distinguait le vrai et du faux, ne voyait
ni le commencement, ni la fin des choses, mais se dissipait sans laisser
de trace, telle une parcelle de ce mystère merveilleux que l'on
appelle la vie. [...]
haut de page
Page mise en ligne le 09 octobre 2005 |