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Bulgarie

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Présentation de
P. Rantchev

Un peu de chance pour plus tard

De l'écrivain bulgare Palmi Rantchev, extrait du recueil de récits « Un peu de chance pour plus tard »
(Малко късмет за по-късно).

Editions FAMA, Sofia, novembre 2007. L'édition en France est en préparation.

Sélectionné et traduit du bulgare par ©Ralitsa Frison-Roche.

J'étais à l'arrière du tramway le front appuyé contre la vitre en regardant les rails s'éloigner dans la rue et se rejoindre au loin. Je les perdais de vue au passage d'une voiture ou d'un piéton et j'attendais qu'ils apparaissent à nouveau. J'avais les yeux mi-clos. Je me sentais comme dans un demi-rêve. Quelqu'un m'a tapoté l'épaule en disant « votre ticket, s'il vous plaît » et la magie s'est envolée.

« Va, passe ton chemin ! ai-je grogné sans me retourner. Si tu commences ta tournée, je ne serai pas le premier. Si tu la finis, finis-la sans moi. Tu en auras contrôlé un de moins.
- J'ai dit : montre-moi ton ticket ! »
et il m'a à nouveau tapoté l'épaule. C'est alors que je me suis retourné.
« Tiens, mais c'est Méto Boytchev, me suis-je exclamé, le grand champion ! Tu ne te souviens pas de moi ?
- Ton ticket, j'ai dit !
- Mais nous avons fait un match tous les deux. On n'est pas nombreux à avoir osé lever la main sur Méto Boytchev. Ne fais pas semblant de ne pas me reconnaître.
- Il y a plein de gens qui me connaissent. J'en connais pas mal aussi. Ce qui ne signifie pas que je n'ai pas le droit de te demander ton ticket. »

Il n'avait pas du tout changé. Il avait juste pris quelques kilos, mais il était toujours prêt à monter sur le ring.
« Il n'y a pas de sot métier, ai-je dit mais ça sonnait bête et faux et j'ai aussitôt ajouté : c'est vrai, je n'ai jamais imaginé qu'un champion de ta trempe pouvait contrôler les tickets.
- Tu as ton ticket ou je dois t'affliger une amende ?
- Tu vas quand même pas me contrôler. Moi, Dentcho Assenov, qui t'ai battu une fois. Même si tu fais semblant de ne pas me reconnaître.
- C'était chez les juniors.
- Quoi chez les juniors ?
- Ma défaite.
- Dis-donc Méto, une victoire est une victoire ! Nous avions le même âge à l'époque.
- Chez les juniors, ça ne compte pas, a-t-il dit en détachant d'un geste rapide l'insigne de contrôleur de son revers. Après, chez les adultes, tu ne te rappelles plus ? Je t'ai carrément écrabouillé. Quatre fois je t'ai mis knock-down !
- Et d'après toi, qu'est-ce que je dois me rappeler : mes défaites ou mes victoires ? »
Évidemment, je pense plus à mes victoires.
« Au fait, avec la trentaine de matchs que tu as joués chez les juniors et la dizaine chez les adultes, on ne peut pas dire que tu as vraiment fait de la boxe.
- Tu n'as pas honte de raconter des choses pareilles ? »

Les halles de SofiaSans même daigner me jeter un regard, il s'est préparé à descendre aux Halles.

[Il s'agit des Halite, centre commercial aménagé dans le bâtiment des anciennes halles, situé au coeur de Sofia, NDLT]. Photo ©Jean-Marc Caracci.

Je pouvais rester là où quelques minutes auparavant j'observais les yeux mi-clos les rails s'éloigner et se dissiper dans le lointain, essayer de retrouver l'état dans lequel j'étais. Je ne l'ai pas fait. Je l'ai suivi car, malgré toute l'estime que j'avais pour lui - le grand champion, le gagnant de compétitions européennes et mondiales -, il n'avait pas le droit d'escamoter ma victoire. Encore moins de me sortir qu'à 17 ans on n'était pas pareils. On l'était bel et bien. Sauf qu'il n'était pas encore un grand boxeur et que je n'étais pas, moi, ce que je suis devenu plus tard.

Je m'attendais à ce qu'on continue notre conversation à l'arrêt du tramway mais il m'a demandé :
« Tu m'offres un café ?
- Je le ferais volontiers si j'avais de quoi.
- Tu n'as pas le sous pour payer ton amende, tu n'en as pas non plus pour un café.
- Tu sais, ça fait un bail qu'on vit avec dix léva par jour. Moi, ma femme et les trois loupiots. Je les gagne à la gare d'Iliantsi [gare de marchandise à Sofia, NDLT]. Je charge, je décharge...
- Les Romanos, vous êtes tous pareils.
- Je me fiche des autres. Moi, je ne suis pas un chef. Je ne l'ai jamais été. Chez nous, tu le sais, il n'y a que les chefs qui comptent qui vivent normalement. »

On est entré aux Halles, on les a traversées en longueur et on a pris place dans le café au bar rond. Ce n'est que là que je me suis senti rassuré.
« C'est moi qui offre, m'a-t-il rassuré encore une fois en faisant signe à la serveuse – deux cafés pour nous.
- Mille mercis, champion.
- Ils sont tous comme toi, des crève-la-faim, mes anciens adversaires.
- Il y en a peut-être qui coulent des jours heureux à l'étranger.
- Ça ne me regarde pas.
- C'est ton affaire.
- Mais sache que mes défaites chez les juniors, ça ne compte pas pour moi. »

J'ai n'ai pas eu le temps de lui répondre que deux poulettes toutes pimpantes ont pris les places libres à côté et nous ont demandé :
« Ça vous dit un peu de tendresse ?
- Là, tout de suite, ça m'étonnerait, ai-je répondu rapidement, mais un peu plus tard... ça se pourrait.
- Vingt léva, a dit la plus âgée en prenant une cigarette de son porte-cigarettes.
- Vous voulez dire que c'est payant, ai-je dit et j'ai désigné mon compagnon :
- voyez avec lui, c'est Méto qui tient la bourse.
- Filez d'ici, a-t-il lancé. »

Les deux jeunes filles se sont levées presque simultanément. Je les ai suivies du regard, longtemps, jusqu'à ce qu'elles disparaissent complètement, j'ai pris une gorgée de café et me suis mis à expliquer pourquoi l'âge n'avait pas d'importance quand on devait monter sur le ring. A l'époque, je boxais déjà, j'ai commencé au stade Rakovski contre un gars – Kiro le Sourcil - comme on l'appelait. Un grand costaud. J'étais troublé et pas seulement à cause de ses muscles mais parce que j'étais comme dans un brouillard. C'était mon deuxième ou troisième combat dans le ring. J'étais décidé à le battre en jouant sur les déplacements et les directs longs. En fait, j'étais cloué au sol, la tête sonnée par la volée de beignes que je me prenais et j'attendais la cloche. Au round suivant, j'ai tenté de faire quelque chose de plus sensé. Mais je me suis retrouvé rapidement dans le coin. J'ai pris encore plein de crochets et d'uppercuts. J'ai réussi à me dégager, brièvement, juste le temps de reprendre mon souffle, et il m'a encore bloqué contre les cordes. Pendant le repos, je m'efforçais de comprendre ce que me disait l'entraîneur. Je l'ai reconnu à peine, à vrai dire. Il me semblait apercevoir un inconnu qui remuait ses lèvres à côté de moi en m'aspergeant d'eau. C'était on ne peut plus clair. Je n'avais pas exécuté mon plan, et encore moins ses instructions.
« Tu continues toujours, mon gars ? m'a demandé l'arbitre avant que j'atteigne le centre du ring, réfléchis bien.
- Je continue.
- Tu en es sûr ?
- Oui. »

Je n'ai même pas la force de renoncer, ai-je pensé. Mais je ne sais pas comment, je me suis ressaisi et je lui ai décoché, aussitôt après le signal de l'arbitre, un direct droit en plein dans le menton. Je l'ai glissé de côté, par dessus son épaule, en remontant. J'ai non seulement stoppé net mon adversaire, je l'ai quasiment fait pivoter en arrière. J'ai aperçu son profil, ses yeux fermés, puis sa nuque haut rasée avec trois renfoncements oblongs à la base. Pendant une fraction de seconde, Kiro le Sourcil s'est maintenu debout, puis lentement il s'est écroulé de tout son poids les bras en croix. Dès le début, Méto ne m'écoutait pas. Il regardait par-dessus mon épaule, se morfondant probablement de s'être retrouvé - lui, le grand champion - contrôleur dans les transports urbains.
- Crois-moi, c'est ce qui s'est vraiment passé.
- Arrête tes balivernes.
- C'est pas des balivernes. »

Et j'ai continué à lui raconter comment après - après le combat, donc -, je suis allé aux vestiaires. Les muscles de mes jambes étaient ankylosés, j'avançais avec peine. J'avais si mal à la tête que je n'osais pas la toucher pour vérifier si tout était à sa place. Il y avait un miroir au mur et j'y ai jeté un regard. J'avais le nez tuméfié, tout éraflé et rouge et un oeil à moitié fermé. Mais c'était mon bras qu'on avait levé. Jamais auparavant je ne m'étais cru capable de gagner au moment où j'étais à bout de forces, complètement sur les genoux. J'avais quel âge, à ton avis ? Quinze ans. Mais il me semblait en avoir cent quinze. J'ai appris une chose que les autres ignorent. Ou plutôt, ils savent que ça existe mais ils ne l'ont pas ressenti comme moi, dans le ring. Ils n'ont pas fait de la boxe. Ce n'est qu'en faisant de la boxe qu'on apprend qu'on peut prendre un coup de vieux en un quart d'heure, se traîner comme un grabataire, et retrouver, quelques secondes après, ses forces de jeunesse et même planer. J'ai compris cette dernière chose quand je suis entré dans les douches. Au début, je ne distinguais rien. La vapeur d'eau chaude avait formé une épaisse buée. A cause des coups, ou à cause de la fatigue, ma vue était brouillée. Peu à peu cependant la situation s'est éclaircie. Tu ne vas pas me croire, mais sous les douches il n'y avait que des jeunes filles nues. Sûrement les joueuses de volley qui avaient un match dans la salle d'à côté. Dans la cohue, je m'étais manifestement trompé de vestiaire. Je les regardais sans pouvoir en détacher les yeux. Seigneur, ai-je pensé, ais pitié de moi, laisse-moi un peu de chance pour plus tard. D'abord, on m'a levé le bras, alors que j'étais sur le point de tomber raide mort sur le ring, et voilà maintenant toutes ces jeunes filles. Elle flottaient dans la nuée blanche, elles riaient, elles me jetaient des poignées d'eau chaude.
- Qu'est-ce qui s'est passé après ?
- Rien. C'est tout. Le bon Dieu m'a juste montré que la vie pouvait être belle même si l'instant d'avant il t'avait semblé que tout était fini.
- Des bêtises, que des bêtises !
- Ce ne sont pas des bêtises, Méto. »

Il s'est levé et il est parti sans me regarder. J'ai essayé de le suivre des yeux au milieu de la foule qui fourmillait autour. Il avait disparu presque aussitôt.
C'est alors que je me suis aperçu qu'il n'avait pas touché à son café.

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Page mise en ligne le 26 décembre 2007
Mise à jour le 09 février 2008