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Sergueï Stanishev interviewé par le journal allemand "Bild"
Publications des 04 et 05 juin 2006.
Pourquoi devrions-nous payer pour la Bulgarie ?
Interview réalisée par Kai Diekmann et Hans-Jörg
Vehlewald, traduite de l'allemand par M.G./Bulgaria France.©BILD
- BILD. Monsieur le Premier Ministre, dans seulement sept mois, votre
pays intégrera l'UE. En quoi l'Europe a besoin de la Bulgarie ?
-
Sergei Stanishev. Tout d'abord parce que
l'élargissement est très important pour l'Europe elle-même,
même si actuellement de nombreuses personnes voient les choses
différemment. L'unité européenne est la grande
réussite du 20ème siècle : un continent qui vit
dans la paix et la liberté, plutôt que la guerre.
Et maintenant, à l'aube du 21ème siècle, de nouveaux
marchés apparaissent, l'Amérique se développe
et la Chine est de plus en plus forte. Dans ce contexte, l'Europe
doit pouvoir suivre. Pour cela, l'Europe a besoin de nouveaux membres
et de nouveaux marchés. C'est là que nous pouvons jouer
un rôle : l'accession de la Bulgarie et de la Roumanie apporte
à l'Europe de nouvelles opportunités, des possibilités
d'investissement, le maintien du travail et du niveau de vie dans
les pays de l'ancienne UE, ainsi qu'une Europe plus forte politiquement.
Voilà l'intérêt pour l'UE, d'intégrer de
nouveaux membres.
- BILD. A vous entendre, on dirait que l'entrée de la Bulgarie
est un cadeau fait à l'Europe. Mais pouvez-vous expliquer au
contribuable allemand pourquoi il devra financer votre pays à
hauteur de presque 12 milliards d'euros jusqu'en 2013 ?
-
Stanishev. Cet argent ne viendra pas uniquement des contribuables
allemands, mais aussi des autres pays de l'UE. La Bulgarie également,
après son accession, devra participer au budget de l'UE, à
hauteur de 1,2% de ses revenus commerciaux. L'Europe est bâtie
aujourd'hui sur le principe de solidarité, chaque nation donne
ce qu'elle peut. Et aucun pays ne peut se développer contre
ou au dépend des autres. Au contraire, chacun bénéficie
de la présence des autres. L'Allemagne est par exemple l'un
de nos partenaires économiques les plus importants. Les Allemands
profiterons du développement de notre économie. L'année
dernière, nous avons acheté 18 hélicoptères
à EADS / Münich, pour un montant de 360 millions d'euros.
Cela profite également au contribuable allemand.
- BILD. En tant que candidat à l'accession, la Bulgarie reçoit
déjà 450 millions d'euros par an. D'après certains
experts, des sommes considérables disparaissent dans des circuits
peu transparents. Comment pouvez-vous garantir que la Bulgarie ne sera
pas un trou sans fond ?
-
Stanishev. C'est le problème de tous les pays membres
: comment puis-je garantir que les moyens mis à disposition
par Bruxelles sont utilisés efficacement ? Pour celà,
j'ai besoin d'une administration efficace et nous faisons beaucoup
d'efforts actuellement pour sa mise en place – et nous sommes
surveillés de très près par la Commission Européenne
à ce propos. Nos experts prennent exemple sur les anciens membres
de l'UE, notamment l'Allemagne.
Il est certain que nous devons nous assurer par tous les moyens que
l'argent de l'UE est bien utilisé. Sinon, les milliards en
question retourneront à Bruxelles, plutôt qu'aider notre
pays
- BILD. Corruption, blanchiment d'argent, mafia, ce sont des mots qui
reviennent toujours quand il s'agit de la Bulgarie. Voulez-vous vraiment
faire croire aux Européens que votre pays est prêt pour
l'accession ?
-
Stanishev. Nous connaissons ces problèmes, nous ne
les ignorons pas ! Et nous les combattons. La Bulgarie a depuis plusieurs
années de gros problèmes avec le crime organisé.
Entre autres à cause des opérations de privatisation,
très propices à la corruption et aux pratiques criminelles.
Nous avons souffert également de l'embargo pendant la guerre
en Yougoslavie, mais c'est du passé. Aujourd'hui, nous mettons
en œuvre tous les moyens pour combattre et faire disparaître
le crime organisé. Par exemple, nous avons arrêté
en septembre dernier les chefs d'un important groupe mafieux, les
frères Malinov. Ils seront traduits en justice et jugés.
Nous avons agit de la même façon avec de nombreux petits
groupes mafieux. Nous n'avons pas fait de miracle, mais nous avons
déjà fait un bon travail dans ce domaine. L'UE le reconnaît
également.
- BILD. Et la corruption ?
-
Stanishev. C'est la même chose, jamais auparavant
il n'y a eu autant d'enquêtes sur des politiciens de haut rang.
Notre nouveau procureur général est intransigeant vis-à-vis
de la corruption et du crime organisé, contrairement à
ses prédécesseurs. De ce point de vue, nous avons fait
notre devoir.
- BILD. Cependant, l'UE pense que tous les critères d'accession
ne sont pas encore remplis. La décision finale pour une accession
au 1er janvier 2007 ne sera prise qu'en automne. Comprendriez- vous
que le processus puisse être retardé d'un an ?
-
Stanishev. Pour moi, il n'y a pas de danger. Le président
Barroso et le commissaire à l'élargissement Olli Rehn
ont expliqué que la date du 1er janvier 2007 était réaliste
si la Bulgarie poursuivait ses efforts.
- BILD. Et si celà ne se passait pas ainsi ?
-
Stanishev. Je ne ferai pas de spéculations politiques,
mais je pense que ce serait une mauvaise décision car nous
avons beaucoup travaillé pour cette entrée ; des milliers
de personnes s'y emploient chaque jour. Et vous savez, cette accession
n'est pas un cadeau mais une chance unique pour votre pays de continuer
à se développer. Un retard dans le processus n'aiderait
pas notre pays, ce serait un retour en arrière, d'aucune utilité,
ni pour la Bulgarie, ni pour l'UE.
- BILD. Comptez-vous sur le soutien de la Chancellière allemande
qui prendra la présidence de l'UE début 2007 ?
-
Stanishev. Oui, je sais que madame Angela Merkel apprécie
notre pays, elle y venait en vacances au temps de la R.D.A.
L'Allemagne a toujours été pour nous un partenaire stratégique.
Nos deux pays ont toujours eu des relations très étroites.
Au 19ème siècle, on appelait même la Bulgarie
« la Prusse des Balkans ». Ces liens étroits sont
pour moi un signal favorable.
Les Bulgares prennent-ils les emplois des Allemands, Monsieur le Premier
Ministre ?
Suite de l'interview ©Bild
- BILD. Monsieur le Premier Ministre, les Allemands sont les Européens
les moins favorables à l'adhésion de la Bulgarie et de
la Roumanie (si l'on fait exception de Chypre). Qu'est ce que les Allemands
ont contre vous ?
-
Sergei Stanishev. En fait, vous devriez le savoir mieux
que moi. Je ne me l'explique pas, car finalement, des centaines de
milliers de touristes allemands viennent en Bulgarie chaque année
et ils devraient donc nous soutenir. Peut-être devrions-nous
attirer encore plus de touristes allemands. Mais ils lisent probablement
aussi beaucoup d'articles sur la corruption et la mafia dans notre
pays et ne réalisent pas encore tous les progrès que
nous avons faits en ce domaine. J'espère que cela va changer.
De toutes façons, le monde économique européen
nous fait confiance. Pendant les seuls trois premiers mois de cette
année, les sociétés européennes ont investi
755 millions d'euros en Bulgarie, soit deux fois plus qu'en 2005 !
Croyez-vous que ces sociétés placeraient leur argent
dans un pays dans lequel elles n'auraient pas confiance ?
- BILD. Sur demande de l'UE, un expert allemand a été
chargé d'enquêter sur les efforts consentis par la Bulgarie
contre le crime organisé : plus de cent cas de meurtres liés
à la mafia non résolus ; des stars du football qui roulent
avec des gyrophares de la police ; des juges qui utilisent des voitures
volées en Allemagne. Suite à son rapport, il est considéré
par les politiciens et les médias bulgares comme un ennemi de
l'état et il craint maintenant pour sa sécurité.
Pensez-vous que cela soit de la bonne publicité pour votre pays
?
-
Stanishev. Non, certainement pas ! Le travail des Experts
de l'UE est très important pour nous. Ils nous ont beaucoup
aidés à mettre en évidence nos points faibles
et à apporter des solutions. Je ne peux pas être d'accord
avec le fait que ces experts soient « des ennemis pour
les hommes politiques et les médias », en aucun
cas ! Le footballeur dont vous parlez ne roule plus depuis longtemps
à travers le pays avec son gyrophare. Notre ministère
de l'intérieur a pris toutes ces critiques très au sérieux,
afin de combattre la criminalité et la corruption aussi efficacement
que possible. Nous travaillons avec les services de police britanniques,
espagnols, autrichiens et aussi allemands afin de démanteler
les bandes organisées qui sévissent dans les domaines
de la traite des êtres humains, du trafic de drogue et du blanchiment
d'argent. Les succès importants remportés ces derniers
mois montrent que nous sommes sur la bonne voie. Et aujourd'hui, je
peux garantir à votre expert qu'il n'a pas de soucis à
se faire pour sa sécurité !
- BILD. En Allemagne, les craintes ne se limitent pas à la criminalité.
Qu'est ce qui garanti le travailleur allemand que son emploi ne va pas
être bientôt délocalisé en Bulgarie ?
-
Stanishev. Le problème des délocalisations
ne date pas du projet d'adhésion de la Bulgarie à l'UE.
Les firmes allemandes ont déjà la possibilité
de transférer leur production en Chine ou en Corée,
pays qui ont des coûts salariaux tels que les sociétés
bulgares ne sont pas compétitives. Mais l'avantage de l'UE
réside justement dans le fait qu'à terme, les standards
sociaux seront comparables dans tous les états membres. Et
ainsi, les relations économiques créeront et sécuriseront
des emplois dans tous les états membres – de la même
façon que notre armée qui se fournit auprès du
groupe DaimlerChrysler, contribue à sauvegarder des emplois
en Allemagne.
- BILD. Ainsi, vous ne comprenez pas pourquoi les Européens ont
peur ?
-
Stanishev. Non ! Je me souviens simplement du scepticisme
de l'UE par exemple lors de l'adhésion de l'Espagne dans les
années 80. On ne parlait alors que de dangers, et aujourd'hui,
l'Espagne est un des pays les plus stables et les plus riches d'Europe.
Je suis certain que la Bulgarie suivra cette voie. Nous sommes européens
et nous avons notre place en Europe et dans l'UE ! La Bulgarie va
rendre l'UE plus stable et plus riche-particulièrement dans
une région qui était encore il n'y a pas si longtemps
en proie à la violence et la guerre, si on pense à cette
horrible guerre civile en ex-Yougoslavie.
- BILD. En fait, que peut apprendre la Bulgarie à l'UE ? Que
savez-vous que les autres ignorent ?
-
Stanishev. (Rires) Par où dois-je commencer ? Notre
fromage est unique, notre vin et nos eaux de vie aussi ! Plus sérieusement,
ça me fait mal quand on ne parle de la Bulgarie qu'en termes
de criminalité – qui existe bien sûr, mais qui
régresse constamment. Et chacun d'oublier la formidable culture
de notre pays : les chanteurs d'opéra connus dans le monde
entier, les champions d'échec et de patinage qui viennent tous
de Bulgarie. Sans parler de l'incroyable dynamique de la société
bulgare et de la croissance de notre économie que la plupart
des pays de l'UE peuvent nous envier.
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