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Une élection sans surprises ?
... suite 3
"Présidentielles 2006 en Bulgarie"
Présidentielles :
candidatures déclarées et candidatures potentielles
- L'évidence Parvanov !
A gauche, il ne peut y avoir qu'une seule candidature naturelle : celle
du président sortant. Lors d'un récent entretien avec la
presse, le Premier ministre, qui est également le chef du parti
socialiste, a évoqué cette candidature comme une évidence
et il est certain que tout le parti va se mobiliser dans les mois qui
viennent pour assurer la réélection du président
Parvanov à l'automne. Le BSP dispose d'une relativement bonne organisation
dans tous le pays - héritage du défunt parti communiste
bulgare - et de moyens financiers à la hauteur de ses ambitions
électorales. Il dispose de plusieurs ministres et vice ministres
au gouvernement pour montrer que le parti s'implique concrètement
dans les changements fixés. Cependant, du fait des engagements
pris auprès des organisations financières internationales
et auprès de l'Union européenne, le gouvernement risque
de se trouver limité sur le plan budgétaire pour tenir les
principales promesses électorales de la campagne des législatives
2005.
Dans sa course à la réélection, le BSP devrait également
disposer d'un « allié » de poids, le DPS,
même si cet allié, électoralement indispensable mais
politiquement encombrant à bien des égards, aura tendance
à faire monter les enchères au fil des mois. Ce dernier
pourra-t-il aller (c'est une supposition provocatrice) jusqu'à
revendiquer en parole tout au moins le poste purement honorifique de Vice-président
de la République ou bien se contentera t-il, ce qui est beaucoup
plus vraisemblable, d'engagements très concrets en faveur des multiples
intérêts du parti, tant sur le plan local que national ?
Le débat électoral ne fait que commencer et le DPS ne s'est
pas privé de lancer déjà par l'intermédiaire
de la presse quelques « petites phrases » sans équivoque.
Il faudra compter avec lui dans les prochains mois surtout qu'il est le
seul parti politique qui n'a pas besoin de présenter un candidat
à la présidentielle pour exister politiquement.
Qu'on le reconnaisse officiellement ou pas, le DPS est désormais
en situation de force sur l'échiquier politique bulgare et son
leader charismatique - auprès de son électorat du moins
-, Ahmed Dogan, est un fin politique. C'est son parti charnière
- et son électorat obéissant - qui peuvent faire et défaire
les présidents. G. Parvanov le sait d'autant plus que les analyses
post-électorales ont montré qu'il devait une large partie
de sa victoire au deuxième tour en 2001 aux électeurs de
ce parti qui l'ont finalement préféré au candidat
de la droite. La participation du DPS à l'actuelle coalition gouvernementale
est violemment contestée par le mouvement extrémiste Ataka.
Trop de concessions au DPS pourraient être contre productif sur
le plan électoral surtout qu'une frange du parti socialiste considère
toujours ce mouvement comme un « parti ethnique » et donc
constitutionnellement illégal [article 11, alinéa 4
de la constitution].
- L'improbable candidature Siméon II
En 2001, l'ancien monarque a réussi un tour de force politique
: créer un mouvement politique, gagner confortablement les élections
législatives et devenir, dans la foulée, Premier ministre.
Après quatre ans d'exercice et un bilan positif - sur les plans
économique et international du moins - l'usure du pouvoir a fait
son œuvre. Siméon de Saxe-Cobourg a globalement déçu
l'opinion publique qui ne voit plus en lui le « recours »
qu'il incarnait quatre ans auparavant. Les miracles, surtout en politique,
se reproduisent rarement. Sa cote de popularité est désormais
plus basse que celle qu'il obtenait quand il était aux affaires.
Il faut dire que l'ancien monarque, dont la démarche politique
visait à réconcilier les Bulgares après dix ans d'affrontements
bipolaires, s'est attiré de facto quelques haines féroces
: de la classe politique en général, de la presse avec qui
il a toujours eu des relations difficiles et d'une grande partie de l'intelligentsia.
Il est attaqué à la fois sur sa gauche et sur sa droite.
Cet « acharnement croisé » est à la mesure des
angoisses et des ressentiments qu'il continue de susciter.
Aujourd'hui à gauche, on se souvient que l'objectif initial de
Siméon était de se présenter aux élections
présidentielles de l'automne 2001. A l'époque, la Cour constitutionnelle
a décidé qu'il ne remplissait pas une condition inscrite
dans la constitution : avoir vécu cinq ans dans le pays [article
93, alinéa 2 de la constitution et décision de la cour constitutionnelle
n° 3 du 8 février 2001, A.C. n° 16/2000]. C'est devant
cette impossibilité qu'il avait alors créé un parti
et s'était lancé dans la bataille des législatives
de juin 2001 avec le résultat que l'on connaît. Le P.S.B.
peut toujours craindre que l'ancien monarque décide - si les circonstances
lui redevenaient favorables - de se lancer dans cette nouvelle compétition
présidentielle. Il reste un concurrent potentiel qu'il faut écarter
pour ne prendre aucun risque.
A droite, Siméon est perçu comme le « fossoyeur
» du mouvement qui se présentait devant l'opinion comme la
seule alternative aux « communistes » du PSB. Non seulement
il est tenu pour responsable de la défaite électorale de
l'ancien Premier ministre I. Kostov, qu'il a écrasé aux
législative de juin 2001, mais encore de la non réélection
du président Stoyanov qui fut battu par l'actuel président
Parvanov à l'automne de la même année.
On ne s'étonnera donc pas que la classe politique - de droite et
de gauche - ait de solides ressentiments à son endroit. Difficilement
attaquable sur le plan purement politique - c'est-à-dire sur son
bilan au cours de la précédente législature - ses
ennemis ont décidé de l'attaquer sur un point susceptible
de le discréditer dans l'opinion : les biens qu'il a récupérés
en sa qualité d'héritier de la couronne bulgare. Pour être
bref, on lui reproche des « restitutions de biens » qui ne
feraient pas la distinction entre biens de la famille royale et biens
de la monarchie (donc, sous entendu, propriété de l'Etat).
Le biais est perfide car « le droit » en la matière
peut être exploité de manière polémique quand
il s'oppose à ce que l'opinion perçoit comme « le
juste ». Le B.S.P. avait déjà dans sa manche un projet
de loi en ce sens mais sa victoire limitée aux élections
législatives de 2005 et son obligation de former une coalition
gouvernementale avec le parti de Siméon l'ont empêché
de le faire examiner par le parlement. Une commission parlementaire vient
d'être formée (à la proportionnelle des groupes) pour
examiner les pièces du dossier et rendre un rapport. On peut imaginer
que cette procédure servira de moyen de pression vis-à-vis
de l'ancien monarque si tant est qu'il ait vraiment la volonté
de se présenter. L'opinion publique bulgare étant ce qu'elle
est, une campagne de presse hostile à Siméon II, habilement
orchestrée, serait de nature à ruiner ses chances de succès.
Sensible à sa réputation, notamment sur le plan extérieur,
il est certain que l'ancien monarque ne relèvera ce nouveau défi
que s'il est sûr de le gagner. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.
Il n'est pas certain, toutefois, que le monarque ait dit son dernier mot
dans cette future élection présidentielle car il existe
une alternative. La présentation par son parti d'un candidat, ou
d'une candidate, pourrait brouiller les cartes et créer la surprise.
Le N.D.S.V. devra trancher une question préalable : les membres
de l'actuelle coalition gouvernementale tripartite - dirigée par
le parti socialiste - doit-elle obligatoirement soutenir le candidat du
parti socialiste ? Dans l'affirmative, ce serait certainement un gros
sacrifice politique en termes de « visibilité » du
N.D.S.V. dans l'opinion. On peut également se poser la question
de savoir ce qu'il obtiendrait en échange, sur le plan politique
évidemment.
- L'inéluctable échec d'une droite divisée
et décrédibilisée
Même si la « droite » bulgare réussissait le
pari de présenter un candidat unique aux futures élections
présidentielles - comme elle prétend vouloir le faire -
les sondages actuels sont terriblement cruels. Ce candidat ne rassemblerait
qu'environ 7 % des suffrages au premier tour et serait écarté
du second.
Certes, l'indication fournie par ces premiers sondages est d'autant moins
fiable que les négociations entre les alliés d'hier ne font
que débuter. On peut penser que les sondages pourraient donner
des indications différentes si un candidat était finalement
désigné, non pas tant comme « le plus petit commun
diviseur » d'une droite irréconciliable mais pour des qualités
intellectuelles, morales et politiques incontestables. Si cette personne
dispose d'une certaine notoriété, les citoyens pourraient
se déterminer d'autant plus rapidement dans les prochains sondages.
Si tous les partis qui se réclament de la droite, sans arrière-pensées,
se rangent alors derrière ce candidat pour faire une campagne positive
sur un programme proche des préoccupations des gens, le «
candidat de la droite unie » aurait désormais quelques chances
de figurer plus honorablement dans les prochains sondages pré-électoraux.
Cela fait beaucoup de conditions pour une candidature unique de la droite
bulgare. Et ce candidat peut-il même exister ? Il est permis d'en
douter quand on connaît les haines recuites qui séparent
désormais les deux principaux protagonistes de cette droite moribonde
: P. Stoyanov, l'ancien président de la République, pour
l'O.D.S. et I. Kostov, l'ancien Premier ministre, pour le D.S.B.. D'autre part,
si un tel candidat rassembleur existait, on peut douter que les différents
partis de cette droite bulgare puissent se mettre d'accord pour proposer
- en quelques semaines - un programme attractif.
Peut-on, dès lors, parler des chances d'un futur candidat unique
de la droite - qui n'existe toujours pas - ou doit- on d'ores et déjà
parler des divers candidats potentiels de la droite se présentant
pour ce qui ne serait alors que des « candidatures de témoignage
» ?
P. Stoyanov, manifestement plus soucieux de préserver son poste
de président de son parti qui lui permet d'exister politiquement,
a indiqué qu'il ne se présenterait pas pour ne pas donner
l'impression qu'il cherche une revanche sur son successeur à la
présidence de la République. Il sait surtout qu'il n'a pas
la capacité d'atteindre son score précédent de l'automne
2001 et qu'il serait obligé de s'appliquer la sanction qu'il préconisa
publiquement à l'égard de Nadejda Mihailova, la précédente
présidente du parti lors de l'échec des élections
législatives de 2005, qui fut contrainte à la démission.
Quant à I. Kostov, il semble qu'il n'ait jamais vraiment assimilé,
politiquement du moins, la dimension de sa défaite aux élections
législatives de juin 2001 et qu'il en ait tiré les conséquences.
Il se contente, depuis, d'un positionnement de « recours »
hypothétique d'une « droite » qui n'existe plus.
A sept mois de l'échéance, est-il important de citer les
noms d'autres candidats potentiels de la droite bulgare ? On ne le pense
pas dans la mesure où ils ne pourront figurer dans cette course,
de toute façon, qu'au titre de la manifestation visible d'une certaine
droite défunte tant leurs objectifs semblent se limiter à
grappiller quelques milliers de voix pour manifester, si ce n'est une
existence politique, du moins une capacité de nuisance.
- La tentation extrémiste : Volen Siderov
Sauf empêchement, Volen Siderov, le leader du Rassemblement national
Ataka, se présentera aux élections présidentielles
de 2006. L'émergence de ce mouvement extrémiste lors des
élections législatives de juin 2005 (01)
a été un choc pour « la classe politique » bulgare
qui n'avait rien vu venir.
Même si ce rassemblement hétéroclite semble avoir
atteint un palier électoral - si ce n'est une certaine limite -
le mouvement Ataka pourrait de nouveau créer la stupéfaction
à l'automne 2006 en se transformant en exutoire protestataire de
ce que la Banque mondiale appelle dans ses volumineux rapports sur les
pays post-communistes les « perdants des réformes »,
autrement dit les « perdants » de la transition. Cette catégorie
de la population, il faut le répéter, constitue encore une
majorité au sein de l'électorat bulgare même si elle
a tendance à se résorber petit à petit depuis quelques
années. Elle recrute sans distinction de niveau social ou culturel,
d'âge ou d'appartenance idéologique.
Comme le disent avec retenue plusieurs observateurs bulgares, soucieux
de l'image du pays véhiculée à l'étranger,
V. Siderov est une « personnalité complexe » (slojna
litchnost) dans le paysage politique national. Pour ses plus farouches
opposants politiques, qui ne s'embarrassent pas de circonvolutions oratoires,
c'est un « dangereux paranoïaque » qui exploite le créneau
du national-populisme. Pour ses supporters, c'est au contraire le «
rédempteur » de la Bulgarie et le « libérateur
» des « vrais » Bulgares. Il portera bientôt l'estocade
fatale aux profiteurs et prévaricateurs de la classe politique
qui pillent le pays depuis quinze ans.
V. Siderov, cinquante ans, est aujourd'hui député. Jeune,
il aurait commencé des études supérieures dans un
séminaire orthodoxe. Dans les années 1980, on le retrouve
photographe au musée de la littérature bulgare. Au début
des années 1990, il se lance dans le métier de journaliste
[en 2000, alors qu’il est au journal « Monitor »,
il aurait reçu un prix de journalisme décerné par
l'Union des journalistes bulgares]. Il arrive à se faire nommer
au poste de rédacteur en chef du quotidien de l'opposition anti-communiste
« Democratsia »(02).
Après en avoir été exclu, on le retrouve au groupe
de presse « 168 heures » puis rédacteur en chef adjoint
du journal « Monitor » d'où, selon la rumeur, il aurait
été licencié pour les idées racistes et antisémites
qu'il propage dans ses livres [en 2002, il écrit un livre,
« Le boomerang du mal » qui fait l'apologie du racisme et
de l’anti-sémitisme].
Sur le plan politique, il fait déjà preuve d'un certain
opportunisme et tente sa chance auprès de plusieurs partis politiques.
En 2001, il aurait vainement postulé pour prendre la tête
de liste du N.D.S.V. dans la région de Yambol. En 2003, il est candidat
à la mairie de Sofia pour le minuscule parti agrarien de Yané
Yanev qui fait aujourd'hui partie de la coalition de l'O.D.S.. Début
2005, il se rapproche de l'autre figure du « populisme à
la bulgare » : George Gantchev (03).
Ses ambitions politiques vont s'affirmer au fur et à mesure qu'il
anime un « talk-show » sur une chaîne câblée,
SCAT-TV, qui lui a servi, et continue de lui servir, de caisse de résonance
pour son discours « anti-tout » (04). Avec
son émission intitulée « Ataka », qui remporte
un vrai succès d'audience, il rode ses arguments auprès
de l'opinion. Il a trouvé un « créneau porteur »
qu'il va parfaitement savoir exploiter lors des élections législatives
de juin 2005.
Mais, a y bien réfléchir, un « succès »
de Volen Siderov au premier tour des élections présidentielles
de 2006 est-il si défavorable au président sortant ? Cette
hypothèse catastrophe conduirait immanquablement l'ensemble des
forces politiques à soutenir le président G. Parvanov au
deuxième tour pour « faire barrage au fascisme ».
Se dessine alors les contours du scénario roumain de l'élection
présidentielle de novembre-décembre 2000 où le président
Ion Iliescu avait du affronter l'extrémiste Corneliu Vadim Tudor
[le président I. Iliescu avait gagné les élections
avec 66, 83 % des suffrages exprimés contre 33, 17 % à son
concurrent] au second tour du scrutin ou encore le scénario
français de 2002 où J. Chirac avait affronté J-M.
Le Pen.
La déliquescence actuelle de la droite bulgare incite à
ne pas prendre cette supposition à la légère. Un
récent sondage indique même que V. Sidérov, avec 8
% des voix seulement il est vrai, ferait mieux qu'un éventuel candidat
unique de la droite qui n'obtiendrait que 7 %. L'écart est faible,
certes, mais c'est une tendance qui, si elle se confirmait, est inquiétante.
Sans aller jusqu'à prendre en considération ce qui commence
à se murmurer à Sofia - et qui va manifestement trop loin
- c'est-à-dire que la candidature de V. Siderov est de nature à
assurer la victoire du président sortant au second tour, les observateurs
seront attentifs aux positionnements politiques des uns et des autres
et à d'éventuelles surenchères au cours de la campagne
électorale. L'électorat hétérogène
de V. Siderov fait des envieux et, à défaut de savoir garder
un électorat sur le long terme, certains savent désormais
- quitte à jouer les apprentis sorciers - comment attirer celui-ci.
La presse bulgare n'a pas manqué de souligner la courtoisie
avec laquelle le maire de Sofia, B. Borisov, aurait facilité une
manifestation importante d'Ataka le 3 mars, le jour de la fête
nationale bulgare. Si V. Siderov ne suscite aucune sympathie au sein de
la classe politique bulgare, son électorat flottant pourrait attirer
les convoitises.
- L'étrange Monsieur Borisov
Le parcours personnel et politique du « général »
Boïko Borisov (05) est pour le moins étonnant.
Cette « success story à la bulgare »
révèle - en creux pourrait-on dire - une dimension essentielle
de l'instabilité chronique du système politique bulgare
: la propension de l'électorat à favoriser le choix d'un
individu « charismatique » au détriment d'un choix
politique et programmatique. Héritage du passé et méfiance
viscérale à l'égard des programmes qui promettent
« des lendemains qui chantent » ou résultat de l'immaturité
d'une population privée de points de repère démocratique
et qui réagit de manière émotionnelle ? C'est en
tout cas un rude constat pour l'ensemble des partis politiques qui essayent
de « coller » au modèle occidental. Ce ne sont pas,
en effet, les mesures qui sont proposées pour résoudre les
problèmes qui semblent intéresser l'opinion mais plutôt
un individu qui, charisme aidant, va dire ce que l'opinion a envie d'entendre
dans un environnement qu'elle ne comprend plus. La critique a déjà
été faite, en son temps, à l'égard de Siméon
II et de son « discours populiste » de 2001 dont la presse,
notamment étrangère, s'était fait l'écho.
Alors, après le retour de « l'enfant roi » qui allait
faire des miracles, faut-il craindre l'arrivée d'un « jeune
et beau général » qui va remettre de l'ordre ? [Il
y a quelques années, une certaine presse a élu le général
Borisov, homme le plus « sexy » de l’année].
Pour certains, son passé rend le personnage « sulfureux
», pour d'autres, il est l'exemple type de l'homme honnête
qui fait son devoir - là où il se trouve - de manière
consciencieuse et tenace. Désormais en tête de tous les sondages
de popularité, celui qui est devenu récemment le nouveau
maire de Sofia (06),
fait désormais figure d'outsider dans la course à la présidence.
Même s'il s'en défend, il n'est pas à exclure qu'il
déclare sa candidature dans quelques semaines. L'annonce de la
création en juin ou en juillet d'un « parti »
serait un signe manifeste dans cette direction. Boïko Borisov représente
d'ailleurs actuellement la seule « candidature potentielle »
dangereuse face au président sortant.
De prime abord, la tentative n'est pas gagnée d'avance dans la
mesure où, toujours d'après les sondages, si les électeurs
avaient à départager les candidats Parvanov et Borissov
lors d'un second tour des présidentielles, 41 % voteraient en faveur
du président sortant contre 31 % pour le général
Borissov. Mais nous sommes en mars 2006 et l'élection aura lieu
à l'automne. La dynamique politique qui est en train de se mettre
en marche semble pourtant plus en faveur du général que
du président sortant. Surtout si une partie de la droite venait
à le soutenir.
Après ses études secondaires, le jeune Borisov a rejoint
l'Académie du ministère de l'Intérieur, mais seulement
au sein du département « Prévention et lutte
contre les incendies ». En effet, comme son grand père
avait été liquidé par les communistes lors de leur
arrivée au pouvoir après la guerre, il était catalogué
comme « fils d'ennemi du peuple » et ne pouvait pas prétendre
rejoindre l'un des deux autres départements, « Police »
et « Renseignement » réservés aux
candidats plus sûrs politiquement. La presse bulgare s'est fait
l'écho de rumeurs selon lesquelles il aurait été
un agent de la sinistre « Darjavna Sigournost » (DS), la police
politique communiste, au sein de la 6e Direction chargée de la
surveillance de la communauté bulgare d'origine turque. Il aurait
été également chargé de la protection de Todor
Jivkov, l'ancien Secrétaire général du parti communiste
bulgare, mais seulement après que celui-ci ait été
écarté du pouvoir.
C'est en sa qualité de directeur d'une entreprise privée
de sécurité prospère qu'il fait la connaissance de
Siméon II qui prépare son retour en Bulgarie. A ce moment
là, chargé de sa protection rapprochée, on peut le
voir sur de nombreuses photos parues dans la presse, juste derrière
l'ancien monarque. Il assure cette fonction de « garde du corps
» jusqu'à sa nomination en 2001 par Siméon II, devenu
Premier ministre, comme Secrétaire général du ministère
de l'Intérieur avec le grade de « général ».
A ce poste clé, B. Borisov va faire régulièrement
la une de la presse bulgare, notamment avec des déclarations fracassantes
sur les « insuffisances » du système judiciaire et
surtout sur l'incompétence de nombreux magistrats qui relâcheraient
les criminels arrêtés par la police. Sa notoriété
auprès de l'opinion va aller crescendo au fil des mois jusqu'à
dépasser celles du Premier ministre et du président de la
République.
Ses ennemis - assez nombreux et d'horizons politiques divers - ne manquent
pas de chercher à l'atteindre par des révélations
sur son passé ou sur ses fréquentations « douteuses
», notamment avec le dénommé Roumen Nikolov, son ancien
collègue au ministère de l'Intérieur, « recyclé
» depuis 1989 dans diverses entreprises liées au crime organisé.
Par son action au ministère de l'Intérieur, B. Borisov a
manifestement gêné certains milieux où gravitaient
les élites prédatrices bulgares. En 2003, à la suite
d'une campagne de presse, il présente même sa démission
au Premier ministre qui la refuse. En sa qualité de Secrétaire
général du ministère, il a pu, il est vrai, nouer
des contacts avec de nombreux hauts responsables étrangers chargés
de la lutte contre la criminalité, aux Etats-Unis comme en Europe,
qui ont apprécié globalement son action, si ce n'est son
efficacité dans le traitement de certaines affaires. A l'étranger,
le général B. Borisov n'est donc pas un inconnu.
Pour les élections législatives de juin 2005, et comme la
loi le permet, le mouvement de Siméon II le place « tête
de liste » dans deux circonscriptions. La rumeur courre qu'il ferait
l'objet d'un « contrat » commandité par la pègre
d'un pays voisin. Le candidat suspend alors sa campagne et compte sur
sa notoriété pour convaincre les électeurs. Il est
élu triomphalement mais démissionne immédiatement
de son mandat de député en disant que la politique ne l'intéresse
pas. Les motifs exacts de sa rupture avec le N.D.S.V. et l'ancien monarque
ne sont pas très clairs.
Quelques mois après sa démission du parlement, il se présente
en candidat « indépendant » aux élections municipales
partielles organisées à Sofia (07).
Le lendemain de son élection, sa première action - devant
les caméras de la télévision bien sûr - sera
de faire reboucher par les services techniques de la ville quelques uns
des nombreux « nids de poules » qui parsèment l'un
des principaux boulevards de Sofia et exaspèrent depuis longtemps
les automobilistes. Au delà de ces quelques anecdotes - révélatrices
quand même du personnage - il est intéressant de noter que
le candidat « indépendant » B. Borisov a bénéficié
d'un excellent report des voix des électeurs centristes du N.D.S.V.
et de ceux des différents partis de droite lors de ces élections
municipales partielles (08).
L'effet « tous contre le B.S.P. » semble avoir remarquablement
marché en sa faveur et pourrait être de bonne augure pour
lui lors d'une éventuelle échéance électorale
plus importante.
Les enjeux croisés de l'adhésion à l'Union
européenne et de l'élection présidentielle
D'une manière que l'on peut considérer comme indirecte
- contrainte du calendrier oblige - l'Union européenne s'est s'invitée
au débat de la future campagne présidentielle bulgare. Qu'on
le veuille ou pas, en effet, les décisions qui vont être
prises dans les mois qui viennent concernant la Bulgarie auront des répercussions
directes sur la vie politique intérieure et sur l'appréciation
que l'opinion va se faire de la décision prise par l'UE mais également
de la position que les candidats adopteront à son égard.
On peut craindre pour la sérénité du débat
démocratique dans la mesure où les intérêts
à court terme des candidats peuvent contredire les intérêts
à long terme du pays.
Dans quelques semaines, le 16 mai 2006, l'UE doit rendre un rapport sur
l'état de préparation du pays à la veille de son
entrée prévue le 1er janvier 2007. Ce rapport peut aboutir
à trois scénarios principaux :
- l'UE constate que le pays remplit dès à présent
toutes les conditions requises et recommande son entrée au 1er
janvier 2007. C'est le scénario qui semble le plus optimiste
;
- l'UE constate que le pays doit encore faire quelques efforts concrets
de réforme dans certains secteurs et indique qu'elle prendra
une décision définitive à l'automne sur son entrée
le 1er janvier 2007. C'est un rapport qui émet des « réserves
», certes, mais le scénario reste encore favorable à
l'ambition légitime de la Bulgarie de rentrer comme cela était
prévu lors de la signature du traité d'adhésion
;
- l'UE constate que la Bulgarie n'a pas suffisamment remédié
aux carences constatées dans les précédents rapports
la concernant et suggère que son adhésion soit repoussée
d'un an, c'est-à-dire au 1er janvier 2008. Pour ce qui concerne
la Bulgarie, la décision devra être prise à l'unanimité
des membres de l'UE. C'est le scénario pessimiste qui constituerait
un véritable camouflet politique pour l'actuel gouvernement de
coalition tripartite mais, indirectement aussi, pour le travail tout
à fait méritoire de la précédente législature
et donc l'action du gouvernement dirigé par Siméon II
entre 2001 et 2005 dans le domaine de l'intégration européenne.
Les répercussions de ce rapport de l'UE en matière de politique
intérieure peuvent être perçues comme étant
à plusieurs niveaux. Les « effets de ricochet » n'étant
pas les moins importants dans un contexte électoral.
Dans le cas du scénario le plus optimiste, le Premier ministre
socialiste de l'actuel gouvernement de coalition pourra se targuer d'une
réussite politique manifeste, de l'efficacité de sa démarche
réformatrice entamée il y a à peine quelques mois
et du bien fondé d'un projet politique global qui – le hasard
fait bien les choses – est justement celui que propose l'actuel
président de la République et candidat du parti socialiste
aux élections présidentielles. G. Parvanov retirera évidemment
un profit politique de ce succès de politique étrangère
car, si la Bulgarie a atteint ce résultat, c'est que l'action présidentielle
aura été déterminante au cours des cinq dernières
années. L'argumentation électorale de la campagne socialiste
deviendrait dès lors très simple. Si, comme en sport, « on ne change pas une équipe qui gagne », alors l'actuel
président doit continuer à œuvrer à son poste
et faire encore bénéficier la Bulgarie de son expérience.
Si la proposition de l'UE de faire adhérer la Bulgarie sans condition
au 1er janvier 2007 est prise le 16 mai 2006, des esprits retors pourraient
imaginer qu'elle constitue un signal indirect de « lever le pied
» dans les prochains mois et - ce serait de bonne guerre car leurs
prédécesseurs ont fait plus ou moins la même chose
- faciliter éventuellement le déblocage de quelques fonds
budgétaires au cours des prochains mois pour soulager la situation
très difficile de quelques catégories sociales parmi les
plus défavorisés. Pour paraphraser un slogan qui a fait
flores, l'argumentation du président sortant pourrait être
: avec moi, c'est l'Europe plus une approche sociale de l'économie
de marché. Dans la mesure où ce premier scénario
– c'est une constatation - est favorable au président sortant,
il pourrait être considéré comme défavorable
à ses concurrents. Ceux-ci pourraient alors essayer de dénigrer
l'Europe et les nouvelles contraintes qu'elle va faire peser dans les
années à venir sur la population en général.
Ces candidats pourront alors aller piocher dans les argumentaires existants
de différents partis populistes et anti européens de plusieurs
pays d'Europe centrale. Ils « transféreront » quelques
exemples choisis au cas bulgare. Souvent, les campagnes électorales
ne cherchent malheureusement pas à informer mais à exploiter
des peurs latentes qui existent au sein de l'électorat. On peut
se demander si ce premier scénario - qualifié d'optimiste
et a priori le plus favorable pour la Bulgarie - n'est pas en fait un
scénario néfaste.
Dans l'optique du deuxième scénario – dès
aujourd'hui le plus probable selon plusieurs responsables politiques bulgares
réalistes - l'UE continuera à mettre l'actuelle coalition
gouvernementale « sous pression » pour plusieurs mois. Sa
prise de décision définitive, sous réserve évidemment
de l'accomplissement de ce qui est demandé, serait reportée
à l'automne. L'UE forcera l'actuel gouvernement à poursuivre
ses efforts dans les domaines où la commission estime que la Bulgarie
n'a pas encore atteint le niveau jugé nécessaire des normes
européennes requises pour sa bonne intégration. Elle pourra
également empêcher un éventuel « relâchement
» en matière budgétaire. Ce scénario est politiquement
« impartial » dans la mesure où il n'accorde un avantage
déterminant à aucun candidat au cours de la campagne des
élections présidentielles. Au contraire, il permet de focaliser
le débat politique de la campagne présidentielle sur les
vrais problèmes concrets du moment et leur solution.
Le troisième scénario - le report au 1er janvier 2008 -
serait profondément injuste pour la Bulgarie. Quels que soient
les aléas de sa vie politique depuis quinze ans - et les critiques
que l'on peut émettre à l'égard de ses dirigeants
successifs - les Bulgares, eux, ont fournis un effort considérable,
difficile et souvent douloureux, qui mérite que l'on ne s'arrête
pas à une vision purement technocratique et comptable de la capacité
du pays à rejoindre l'espace de paix et de prospérité
auquel ils aspirent.
Une telle décision serait, de plus, parfaitement contre-productive
pour l'Europe et les idéaux qu'elle propose à tous ses habitants.
Ses adversaires en Bulgarie – les plus radicaux et les plus extrémistes
- seraient même largement avantagés par une décision
de report d'un an en pouvant avoir recours à l'argumentaire qu'ils
ont commencé à utiliser sur l'égoïsme et l'ingratitude
des occidentaux, le mépris dans lequel les européens tiennent
les peuples des Balkans en général et le peuple bulgare
en particulier, etc., etc.,...
Comme on a essayé de le montrer au travers de ces quelques pages,
la future élection présidentielle bulgare de l'automne 2006
est loin d'être jouée d'avance. Toute élection d'ailleurs,
quand elle est démocratique, réserve quelques surprises
et la certitude apparente des sondages masque souvent des situations complexes.
La Bulgarie ne fait pas exception à cette règle, elle l'illustre
au contraire.
La décision que l'Union européenne va prendre à
l'égard de la Bulgarie doit être la plus neutre vis-à-vis
des partis politiques qui vont entrer en campagne et la plus favorable
vis-à-vis de la population bulgare. La pire des solutions serait
qu'elle apparaisse comme politiquement sectaire et humainement injuste.
Notes :
(1) Voir notre article « Sociologie électorale
d'Ataka, nouveau parti dans l'arène politique bulgare » sur
: www.colisee.org
(2) Sur cet aspect des choses, étonnant à
bien des égards, on peut lire l'interview de Yordan Vasiliev,
l'ancien directeur de « Democratsia » sur : www.standartnews.com
(en anglais).
(3) G. Gantchev a été le candidat populiste
des années 1990 en Bulgarie. Ancien escrimeur, il est candidat
aux élections présidentielles de 1992 où il obtient
16,77 % des voix, de 1996 où il progresse à 21,87 % et de
2001 où il retombe à 3,36 %. En 1991, il fonde un mouvement
politique, le BBB (Bizness Blok Bulgare) qui remporte 1,3 % des voix (aucun
siège) puis 4,7 % en 1994 (13 sièges) et 4,9 % en 1997 (12
sièges).
(4) Voir notre article « Ataka, décryptage
d'un radicalisme à la bulgare » (en deux parties) sur : http://newropeans-magazine.org
(5) Boïko Metodiev Borisov est né le 13
juin 1959 à Bankia près de Sofia. Il est diplômé
de l'Ecole supérieure du ministère de l'Intérieur
en 1982, spécialité : Prévention et lutte contre
les incendies. De 1985 à 1990 il poursuit ses études dans
la même structure devenue l'Académie de police dans laquelle
il soutient un mémoire sur « l'entraînement psychologique
et physique au sein du commandement opérationnel ». Il est
ensuite « chef de département » dans cette Académie.
En 1990, il quitte le ministère avec le grade de « major
». En 1991, il crée la société de sécurité
« Ipon 1 ». Il est 5e Dan de karaté et a participé
à de nombreux tournois à partir de 1978. Il a été
entraîneur de l'équipe nationale de cette spécialité.
Divorcé, il a une fille.
(6) Candidat « indépendant »,
B. Borisov a été élu maire de la capitale bulgare
le 6 novembre 2005 au second tour du scrutin avec 68,5 % des suffrages
exprimés (223.577 voix) contre 31,5 % à la socialiste T.
Dontcheva. La participation s'est élevée à seulement
30,41 % (326.381 suffrages valides). Cette élection a été
organisée pour poursuivre jusqu'à son terme normal
le mandat de l'ancien maire démissionnaire, c’est-à-dire
un an et ½ environ.
(7) Dans la mesure où le cumul des mandats n'est
pas autorisé, le maire de Sofia a du donner sa démission
après avoir été élu au parlement.
(8) Selon les analystes, il aurait obtenu environ 78
% des voix des électeurs du N.D.S.V., 89 % des voix de l'O.D.S. et
70 % des voix du D.S.B.
François Frison-Roche
CERSA, Université de Paris 2 - CNRS
Article publié également sur
le site www.colisee.org
Mis en ligne le 03 avril 2006 |