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« Entretien avec Siméon II de
Bulgarie* »
Extrait de la Revue trimestrielle "Politique internationale"
n° 94 - hiver 2001-2002
11, rue du Bois de Boulogne 71116 Paris - Tél. 01 45 00 15 26
"800 JOURS POUR RÉUSSIR"
Cet entretien a été conduit par François Frison-Roche**
*Fils de Boris III
de Bulgarie et de Ioana, fille du roi Victor-Emmanuel III d'Italie, Siméon
de Saxe-Cobourg-Gotha est né à Sofia le 16 juin 1937. Par
son arrière-grand-père Auguste, prince de Saxe-Cobourg-Gotha
(1818-1881), marié à Clémentine d'Orléans,
fille du roi Louis-Philippe, il est également allié aux
familles royales britannique et belge. A la disparition de son père,
décédé d'une crise cardiaque le 28 août 1943,
Siméon II monte sur le trône bulgare à l'âge
de 6 ans. Les communistes, après avoir fait fusiller en 1945 les
trois régents, dont son oncle Cyril, abolissent la monarchie par
référendum le 8 septembre; 1946. Le 15 septembre, il est
expulsé avec sa mère et sa sœur. Exilé d'abord
en Egypte, puis à Madrid à partir de 1951. Siméon
Il, qui a reçu un passeport bulgare dès 1991 sur décision
du président Jelev, retrouve son pays natal 50 ans plus tard, en
mai 1996. Après un jugement de la Cour constitutionnelle, en 1998,
les biens de la famille royale bulgare lui sont restitués. Le 28
avril 200l, il fonde le " Mouvement National Siméon II "
qui remporte les élections législatives du 17 juin de la
même année. Il est élu premier ministre par le Parlement
le 24 juillet et forme un gouvernement de coalition avec le parti représentant
les minorités turque et musulmane et certains membres du parti
socialiste (ex-communiste).
**Chargé de recherche au CNRS, Université
de Paris II (CERSA). Auteur, entre autres publications, de : "La
gestion du passé en Bulgarie" dans H. Rousso (dir.) Stalinisrne
et nazisme. Histoire et mémoire comparées, Complexe, 1999:
"L'émergence du constitutionnalisme en Bulgarie" dans
Mélanges en l'honneur de G. Conac, Economica, 2001 : Mutations
en Europe de l'Est : le cas de la Bulgarie, à paraître prochainement.
Pour Siméon II de Bulgarie, le compte
à rebours a commencé. Sorti vainqueur des élections
législatives du 17 juin 2001, il avait pris l'engagement durant
sa campagne de redresser la situation du pays en 800 jours (1).
Dans son bureau, une horloge - un cadeau de l'un de
ses concitoyens - égrène les Jours qui lui restent pour
gagner son pari. Manifestement, il sait que le temps joue désormais
contre lui. Ce qu'une élection a fait, une autre peut en effet
le défaire. Son prédécesseur libéral, Ivan
Kostov en a fait l'amère expérience.
L'élection au poste de président de la République,
les 11 et 18 novembre 2001, de Guéorgui Parvanov, le jeune dirigeant
du parti socialiste (ex-communiste), contre le président sortant
soutenu par Siméon Il, révèle la lassitude d'une
opinion publique soumise à dix ans de privations. Quitte à
paraître incohérente aux yeux des analystes, elle est prête
à tous les revirements.
Jusqu'à présent, les observateurs étrangers s'accordent
à considérer que le nouveau premier ministre a effectué
un parcours "sans faute". Fin tacticien, rassembleur, parlant
" positif" comme il le dit lui-même, Siméon II
dispose de quelques atouts. Reste à savoir s'ils seront suffisants
pour sortir rapidement de la situation économique et sociale difficile
dont il vient d'hériter. Surtout, une majorité de Bulgares
continuera-t-elle à le soutenir si ses promesses de "mieux
vivre" tardent à se concrétiser?
Déjà, plusieurs sondages indiquent un
fléchissement de sa cote de popularité, qui se maintient
néanmoins à un niveau très élevé (66
% en octobre 2001 (2)). Selon les spécialistes,
cette tendance devrait s'accentuer dans les mois qui viennent tant, en
Bulgarie, la courbe des sondages a toujours suivi les variations climatiques.
L'hiver, comme les précédents, sera rude pour l'immense
majorité de la population et ce n'est donc qu'au printemps que
l'on pourra esquisser un premier bilan de ce dirigeant européen
atypique: premier ministre en 2001 d'un pays dont il fut " l'enfant
roi" entre 1943 et 1946.
Les négociations entamées au lendemain
des élections ont abouti à la constitution d'un gouvernement
de coalition comprenant deux ministres (3) issus du parti
représentant au Parlement les minorités turque et musulmane
du pays ainsi que deux représentants (4) (à
titre individuel, il est vrai) du parti socialiste
(ex-communiste). Ce " tour de force politique ", qui marque
la volonté de consensus du premier ministre, lui assure une majorité
absolue d'au moins 141 sièges sur 240. Il peut également
compter sur l'attitude bienveillante du groupe PS fort de ses 48 députés.
A priori, Siméon II s'est donc donné les moyens parlementaires
de sa politique de réforme.
Quant à l'installation de sa jeune équipe d'économistes
et de juristes aux commandes de l'Etat, elle s'est apparemment déroulée
sans heurts, même si la presse bulgare s'est empressée de
souligner les lenteurs de la mise en route. Le reproche paraît excessif
: le nouveau gouvernement a pris, en effet, dès le mois d'octobre,
des mesures importantes en matière de réforme du système
judiciaire et de lutte contre la corruption (5).
Avant de lancer un programme économique crédible aux yeux
des institutions financières internationales, il a pris soin de
procéder à un audit approfondi des finances publiques. Selon
les premières constatations, la précédente majorité
aurait laissé un déficit caché de 640 millions de
léva (6). Cet héritage
inattendu risque de compliquer singulièrement la tâche du
nouveau pouvoir.
La bonne nouvelle est venue du FMI qui, à l'issue de longues négociations,
a fini par octroyer à Sofia, fIn décembre 2001, un crédit
relais de 300 millions de dollars sur deux ans. Cette mesure de soutien
devrait permettre au gouvernement de Siméon II de rassurer les
investisseurs étrangers sur la crédibilité de la
future politique économique bulgare.
Pour la quatrième année consécutive, le rapport de
l'Union européenne (7) réserve
à la Bulgarie des commentaires particulièrement élogieux.
Non seulement elle satisfait aux critères définis lors du
Conseil européen de Copenhague en 1993, mais elle " est proche
d'une économie de marché viable ". Certes, une condition
est rappelée avec insistance : la Bulgarie " devrait être
en mesure de faire face à la pression concurrentielle et aux forces
du marché à l'intérieur de l'Union à moyen
terme, pour autant qu'elle continue à mettre en œuvre la réforme
de son économie et qu'elle poursuive ses efforts en vue de surmonter
certaines difficultés persistantes. " L'aide de l' UE (8)
devrait y contribuer. Mais, contrairement aux dix pays
candidats, aucune date d'adhésion n'a, pour le moment, été
fixée. Ce "supplice technocratique" pourrait avoir, comme
l'a indiqué Hubert Védrine lors du Conseil des ministres
des Affaires étrangères du 19 novembre, des " effets
déstabilisateurs ", nuisibles à l'idée même
d'une Europe unie.
Les appréciations positives de l' UE - nul ne le conteste- représentent
l'aboutissement des efforts entrepris par le gouvernement Kostov. Après
quatre ans de stabilité macro-économique, la croissance
s'est accélérée et a progressé au rythme de
5,8 % en 2000 - chiffre le plus élevé depuis la crise politique
et économique des années 1996-1997. Le chômage a même
globalement baissé ces dernières années pour avoisiner
aujourd'hui les 17 %.
Mais la population bulgare n'a pas la même perception des choses.
Désorientée au plan politique et socialement frustrée,
elle n'a pas manqué de faire payer son désenchantement aux
gouvernants précédents. L'avertissement vaut certainement
pour l'équipe dirigeante actuelle.
Siméon II devra encore tabler sur la patience de l'opinion publique.
Jusqu'où pourra-t-il aller ? Dans ce domaine, sa marge de manœuvre
est extrêmement étroite. Les récentes et diverses
hausses des prix et des charges subies par les ménages bulgares
ont été un nouveau choc, et il est clair que la réussite
ou l'échec du gouvernement se jouera sur sa politique sociale.
Les déclarations de la représentante permanente du FMI à
Sofia selon laquelle " les Bulgares doivent s'attendre à des
réformes structurelles dont le coût social sera très
élevé" (9) ne sont
pas faites, hélas, pour rassurer la population.
La principale faiblesse de Siméon II réside probablement
dans la fragilité de son implantation populaire. L'élection
présidentielle a montré que la base électorale de
son mouvement, le MNS-II, reste fragile, voire versatile. Le premier ministre
est doté d'un indéniable charisme. Mais cela n'est sans
doute pas suffisant pour garantir sa pérennité politique
en cas de tempête sociale.
Durant son exil à Madrid, Siméon II a vécu la transition
espagnole. Pour demeurer une alternative crédible et refermer en
douceur la " parenthèse" communiste, il doit jouer, comme
en Espagne, la carte du consensus politique et social. S'il y parvient,
il aura, dès lors, de bonnes chances de relever avec succès
le défi qu'il s'est lancé, à 64 ans, et réussir
là où ses prédécesseurs ont échoué:
mettre en œuvre les réformes promises sans décevoir
ceux qui l'ont porté au pouvoir.
François Frison-Roche
François Frison-Roche - Monsieur le Premier ministre, dans
les années 70-80, du temps où vous viviez à Madrid,
vous avez été témoin de la transition démocratique
espagnole. Quels enseignements tirez-vous de cette expérience pour
un pays comme la Bulgarie ?
Siméon de Saxe-Cobourg - Ce qui m'a le plus frappé
c'est le consensus qui, au-delà des divergences d'opinion ou de
credo politique, a réussi à se dégager sur les grandes
questions liées à l'avenir de l'Etat. Entre les " franquistes"
et la " gauche ", qui n'était pas encore arrivée
au pouvoir mais qui n'était pas subversive, l'ambiance était
un peu crispée. Malgré cela, il y a eu consensus, grâce
notamment au rôle modérateur qu'a su jouer la monarchie.
Au fond, la transition espagnole montre l'importance du dialogue. S'agissant
de la Bulgarie, le fait qu'il y ait plusieurs partis politiques et que
tous les acteurs aient assimilé les règles du jeu démocratique,
sans chercher à bâtir une pseudo-démocratie pour rendre
la transition plus facile, a certainement été un facteur
positif.
F. F.-R. - Quels sont les principaux atouts et les principales
contraintes de la transition en Bulgarie?
S.S.-C. - L'atout, c'est la volonté, partagée
par tous les Bulgares, de rejoindre l'Union européenne et, pour
ainsi dire, d'être "atteints" par Bruxelles. Il y a là
un souhait commun qui s'exprime de diverses manières, certes, mais
qui existe. La difficulté, c'est que, jusqu'à présent,
nous avons vécu dans un cadre bipolaire : ou bien on était
"rouge" ou bien on était "bleu" (10),
sans s'embarrasser de nuances. Dans une démocratie aussi frêle
que la nôtre, une telle fracture entre la gauche et la droite n'est
pas une bonne chose. Des démocraties établies et solides
comme la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis peuvent s'en accommoder. La
Bulgarie, elle, a besoin d'une plus grande souplesse politique. D'une
certaine manière, notre mouvement a répondu à ce
besoin.
F. F.-R. - Pensez-vous que la Bulgarie soit prête à
surmonter la confrontation entre "ex-communistes" et "anticommunistes"
qui, depuis dix ans, structure la vie politique ?
S. S.-C. - Peu à peu, tout le monde se rend compte que
ce clivage est dépassé, à commencer par le peuple
bulgare qui en a "ras-le-bol" de ce genre d'attitude. Les gens
veulent que les choses aillent mieux. Surtout les jeunes de la "génération
Internet". Pour eux, le régime Jivkov (11)
c'est de la préhistoire !
F. F.-R. - Comment expliquez-vous votre victoire aux élections
législatives?
S. S.-C. - Si j'ai réussi à gagner la confiance
des Bulgares, c'est probablement à la modération de mon
ton que je le dois. Pendant la campagne, j'ai soigneusement évité
tout discours populiste, toute précipitation, et je me suis bien
gardé d'entrer dans le jeu des partis. Il est clair que la mauvaise
gestion des gouvernements précédents, dans certains secteurs,
a également pesé. Les électeurs souhaitaient un changement.
Et puis, je tenais un langage " positif ", je ne répondais
pas aux injures. Nous nous sommes efforcés, mes candidats et moi,
de parler simplement de ce qui touche vraiment chaque citoyen. C'était
nouveau.
F. F.-R. - Allez-vous transformer votre mouvement en parti politique
?
S. S.-C. - Nous y sommes obligés si nous voulons, un
jour, avoir notre place au sein du Parlement européen. J'aimerais,
cependant, qu'il continue à s'appeler " mouvement "...
F. F.-R. - Où se situera-t-il sur l' échiquier politique
bulgare ?
S. S.-C. - Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il siégera
probablement sur les bancs du Parti populaire européen (PPE) au
Parlement de Strasbourg.
F.F.-R. - Votre décision de soutenir la réélection
du président Stoyanov (12) a
désagréablement surpris votre groupe parlementaire et mécontenté
votre allié gouvernemental, le Mouvement des droits et des libertés
(13). Comment doit-on interpréter
votre soutien à l' égard d'un homme qui ne vous a pas ménagé
politiquement et qui était, quoi qu'il en dise, le candidat du
parti que vous avez battu en juin dernier ?
S. S.-C. - Le président Stoyanov s'était clairement
proclamé candidat " indépendant ". Il pouvait
donc être appuyé par n'importe qui : le parti " battu"
comme vous dites, notre mouvement ou un autre. Je n'ai pas, naturellement,
à m'exprimer sur ses mérites, mais à l'étranger
il était apprécié à tous points de vue. En
lui apportant mon soutien, j'ai voulu donner un signal de continuité.
Un signe de "fair-play" politique aussi. Ce n'est pas parce
que nous venions de remporter les élections législatives
que nous devions tout contrôler.
Quant au Mouvement des droits et des libertés, c'est un fait qu'il
est notre partenaire au sein de la coalition gouvernementale et - j'ajoute
- un excellent partenaire que je suis très fier d'avoir avec moi.
Mais, s'agissant de l'élection présidentielle, chacun se
détermine comme il l'entend. En définitive, les électeurs
ont préféré Guéorgui Parvanov. Le peuple est
bien évidemment souverain. Tout cela ne me paraît ni dramatique
ni particulièrement significatif.
F. F.-R. - Les élections locales de 2003 constituent-elles
pour vous une échéance politique ?
S. S.-C. - Oui, parce que comme pour tous les partis politiques,
ce scrutin aura valeur de test. Mais nous avons pour l'instant bien d'autres
questions plus urgentes à traiter.
F. F.-R. - Quelles sont les priorités que vous vous êtes
fixées dans les mois et les années qui viennent?
S. S.-C. - Ma première priorité est le redressement
de la situation économique. Si l'on parvient à régler
tous les problèmes dont on a hérité, à surmonter
la crise actuelle et à satisfaire aux exigences du Fonds monétaire
international, on pourra dire que l'essentiel aura été atteint.
F. F.-R. - Contrairement à vos prédécesseurs,
vous semblez accorder une grande importance aux minorités, turque
ou rom. Votre gouvernement comprend d'ailleurs deux ministres d'origine
turque. Quels sont vos objectifs en la matière ?
S. S.-C. - C'est d'abord une question de civisme et de sensibilité
sociale. Je crois qu'une société multiculturelle, pluriethnique
et multiconfessionnelle comme la nôtre est une société
qui s'enrichit automatiquement. Je suis d'autant plus heureux de la présence
de ministres musulmans dans mon équipe que la période ne
se prête guère à ce genre d'expérience. A un
moment où l'islam est tellement "diabolisé" -
à tort, naturellement -, la Bulgarie est un exemple à méditer.
Quant aux Roms, qui sont si nombreux et si démunis, c'est
pour moi un défi personnel. Leur culture me fascine et je tiens
à améliorer leur sort. L'intégration sociale n'est
peut-être pas la solution qu'ils attendent, car ils veulent préserver
leurs spécificités. Mais il faut arriver à les motiver
et leur proposer des emplois pour réduire le chômage. J'ai
rencontré l'autre jour un dirigeant rom dont le discours m'a ému:
" Vous savez, m' a-t-il dit, ce n'est pas que nos enfants n'aiment
pas l'école ou qu'ils la fuient. Le problème, c'est que
nous avons beaucoup d'enfants. " Il me regarde et ajoute: "Comme
vous" - parce que moi j'en ai cinq ! "Mais avec les moyens que
nous avons, nous ne pouvons pas les habiller tous. Alors, si on les envoie
à l'école mal chaussés ou mal habillés, les
autres gosses se moquent d'eux et leur tapent dessus." C'est quand
même terrible, n'est-ce pas ? Je suis très sensible à
ce genre d'argument. J'ai un très bon contact avec un grand nombre
de chefs ou de " barons" roms, comme nous les appelons en bulgare,
et j'espère qu'ils me comprennent. Evidemment, en période
de crise, une minorité aussi différente devient vite un
bouc émissaire
F. F.-R. - Comptez-vous demander à l'Union européenne
de s'impliquer davantage dans ce dossier, ne serait-ce que pour éviter
d' éventuels flux migratoires (14) ?
S. S.-C. - Moi-même étant un émigrant et
un exilé de très longue date, je sais bien que ce n'est
pas facile ! En fait, pour réduire les risques d'émigration,
il faut créer le plus d'emplois possible dans le pays même.
Mais on ne peut pas non plus faire une politique sociale disproportionnée
en faveur d'un groupe ethnique particulier. Ce serait à la fois
artificiel et attentatoire à la dignité de ces personnes.
F. F.-R. - On sait que la culture du tabac est, par tradition,
aux mains de la population musulmane et qu'elle constitue l' une de ses
principales ressources. La privatisation de l'industrie du tabac est-elle
un enjeu politique et économique ?
S. S.-C. - Le sujet est d'autant plus délicat que la
culture du tabac est une production nationale très importante qui
emploie un grand nombre de gens, directement ou indirectement. Nous avons
un ministre de l'Agriculture absolument "du tonnerre" qui est
membre du MDL et avec lequel j'en parle souvent. Pour lui aussi, ce sujet
est très sensible.
F. F.-R. - Au cours de votre campagne, vous avez souvent évoqué
la lutte contre la corruption. Quelles sont les mesures que votre gouvernement
a pu déjà prendre, ou va prendre à brève échéance,
pour tenter d' éradiquer ce fléau ?
S. S.-C. - Nous y travaillons. Pour l'instant, nos efforts restent
discrets en raison des lenteurs du système judiciaire et parce
qu'il faut prendre le temps de préparer correctement les dossiers.
Notre objectif n'est pas de lancer une chasse aux sorcières. Mais
il ne faut pas non plus se contenter de quelques mesures pour l'exemple.
Chaque citoyen doit répondre de ses actes comme dans tout Etat
de droit. Bien sûr, les gens sont impatients. Ils auraient voulu
que des têtes tombent. Mais les procédés trop expéditifs
ne sont ni démocratiques ni conformes à l'esprit européen.
Chaque chose viendra en son temps. Au sein de l'administration des douanes
et du ministère de l'Intérieur, nous avons déjà
pris un certain nombre de dispositions avec le
Procureur général. Attendez-vous, très prochainement,
à des mesures plus " voyantes" !
F. F.-R. - Sur le plan économique, en quoi votre politique
diffère-t-elle de celle des gouvernements libéraux?
S. S.-C. - C'est ce que je disais à Ivan Kostov avant
la campagne : nous avons tellement de similitudes que nous devrions travailler
ensemble ! Plus sérieusement, nous nous démarquerons de
nos prédécesseurs dans plusieurs domaines : nous accentuerons
la transparence de notre action, nous apporterons un meilleur "savoir-faire"
international, une orientation un peu plus pratique et une plus grande
expérience du monde extérieur. Evidemment, pour nous, la
Bulgarie est le centre de l'univers ; mais il faut bien admettre que ce
n'est pas le cas !
F. F.-R. - Quelles sont les grandes lignes de votre programme ?
Que souhaitez-vous faire exactement ?
S. S.-C. - Je l'ai dit dès mon discours du 6 avril 2001
: combattre la pauvreté, le chômage et la corruption ; améliorer
le niveau de vie de nos concitoyens ; rendre l'administration plus transparente
et réformer notre système judiciaire.
F. F.-R. - Dès votre arrivée au pouvoir, certaines
de vos propositions se sont heurtées aux réticences du FMI,
qu'il s'agisse des exonérations fiscales en faveur des entreprises
ou de la hausse des salaires et des retraites du secteur public. Comment
concilier vos promesses de "mieux vivre" à l'égard
de la population et les exigences financières des institutions
internationales ?
S. S.-C. - C'est l'un des problèmes les plus ardus que
je dois résoudre et qui m'ôte le peu de sommeil que je m'octroie.
Je crois néanmoins que nous sommes sur la bonne voie. Si l' on
sait gérer un budget, même s'il est restreint, si l'on connaît
bien ses priorités, ma foi, on s'en sort toujours. La Bulgarie
n'est pas le seul pays qui soit confronté à ces difficultés.
Finalement, le FMI nous a dit qu'il allait signer avec nous et c'est un
grand soulagement (15).
F. F.-R. - En matière de politique étrangère,
quels sont les éventuels infléchissements que vous souhaiteriez
apporter au cours de votre mandat ?
S. S.-C. - Nous poursuivrons la politique étrangère
du précédent gouvernement, à quelques nuances près
et moyennant certaines modifications nécessaires. Regarder vers
l'Occident, vers Bruxelles, vers Washington, n'exclut pas de regarder
ailleurs, vers l'Extrême-Orient, l'Ukraine, la Russie, ou le Moyen-Orient
où j'ai énormément d'amis et de contacts. J'espère
que nous obtiendrons des investissements de leur part. Qui dit investissements
dit emplois, et c'est ce dont nous avons besoin.
F. F.-R. - Estimez-vous souhaitable d'accélérer le
processus d'adhésion de la Bulgarie à l'Union européenne
(16) ?
S. S.-C. - Accélérer, ce serait
forcer les choses. Ce que je veux - et on le fera - c'est ne pas brûler
les étapes, faire ce que l'on attend de nous et être prêts
pour les échéances fixées. Là encore, il faut
être rationnel et surtout réaliste.
F. F.-R. - Quel rôle la Bulgarie doit-elle jouer dans les
Balkans ?
S. S.-C. - Il serait prétentieux de prétendre
jouer un grand rôle. Qui sommes-nous pour donner des leçons
? Mais en étant stables nous-mêmes, nous contribuons à
la stabilité de l'ensemble. Pour l'instant, je crois que nous envoyons
de bons signaux dans ce sens.
F. F.-R. - Quelle est la position de votre gouvernement vis-à-vis
de la Macédoine ?
S. S.-C. - Nous avons ressenti de la consternation comme on
peut en ressentir envers tout pays voisin en butte à des déchirements
internes. Il faut être à l'écoute de tout ce qui pourrait
garantir l'intégrité territoriale de la Macédoine.
Mais, là encore, il serait prétentieux de vouloir jouer
un rôle qui sortirait du cadre de la stricte politique de bon voisinage.
F. F -R. - L'accord du 13 août est-il, selon vous, de nature
à ramener la paix ?
S. S.-C. - C'est à espérer, et nous l'appuyons
fermement. Cet accord-cadre doit être respecté, entre autres
pour que l'intégrité territoriale de notre voisine soit
maintenue.
F. F.-R. - Comment voyez-vous l' évolution des relations
entre la Bulgarie et la Russie (17) ?
S. S.-C. - Je suis un pragmatique. Au Parlement,
dans une réponse à un député socialiste sur
notre politique à l'égard de la Russie, j'indiquais que
la Russie est un pays énorme qui a et qui aura des problèmes,
mais qui continuera à être là tant que cette Terre
tournera. Nous nous ressemblons sur pas mal de points : la langue, la
religion... Nous avons donc de bonnes raisons de développer nos
échanges commerciaux, touristiques, économiques avec Moscou,
sans dramatiser et sans vouloir faire de ce rapprochement un instrument
politique.
F. F.-R. - Une rencontre avec Vladimir Poutine est-elle à
l'ordre du jour ?
S. S.-C. - C'est dans la logique des choses. Je rencontrerai
le président Poutine comme je rencontre les autres dirigeants des
grands pays. Sur un plan plus personnel, je ne vous cacherai pas que j'aimerais
visiter Moscou ; je ne connais que Saint-Pétersbourg. J'aimerais,
en particulier, exprimer ma dévotion au Patriarche de l'Eglise
orthodoxe russe.
F. F.-R. - Qu'attendez-vous d'un pays comme la France (18)
?
S. S.-C. - C'est un grand pays communautaire, un moteur de l'Europe.
Moi-même je suis un produit du lycée français, francophone
et bien évidemment francophile. l'ai travaillé pour des
entreprises françaises (19).
Quant à la Bulgarie, elle fait désormais partie de la francophonie
(20) grâce au président
Jelev. Toutes les conditions sont donc réunies pour que je fasse
le maximum en direction de la France. En retour, je m'attends aussi à
recevoir de sa part un appui maximum.
F.F.-R. -En matière de sécurité, vous avez
clairement indiqué que vous alliez poursuivre la politique d'adhésion
à l'Otan amorcée par vos prédécesseurs (21).
D'ici combien de temps la réforme des armées bulgares sera-t-elle
suffisamment avancée pour permettre d'envisager cet objectif avec
réalisme ?
S. S.-C. - Des délais nous ont été fixés
et nous allons faire l'impossible pour les tenir. Les critères
sont les mêmes pour tout le monde. On les accepte ou on ne les accepte
pas. Il n'y a pas trente-six possibilités même si cela doit
être pénible et douloureux. Comme me le disait Lord Robertson
: "Je préfère vous avertir aujourd'hui plutôt
que de vous refuser demain d'entrer dans l'Otan. " C'est une remarque
plus que raisonnable.
F. F.-R. - Votre profil est assez atypique.. vous êtes à
la fois premier ministre et roi car, juridiquement, vous n'avez jamais
abdiqué. Ne craignez-vous pas que cette ambiguïté politique
finisse par vous desservir auprès de vos interlocuteurs, notamment
européens ?
S. S.-C. - Je démontre tous les jours que je suis un
premier ministre issu d'une élection de la République. Je
porte cette casquette et j'en suis fier. Que je ne sois pas très
conventionnel, tout au moins en pensée, et que mon parcours soit
sans précédent, c'est indéniable. Mais, tous comptes
faits, cette situation présente plutôt des avantages que
je mets au service du pays .
F. F.-R. - Une dernière question, Monsieur le Premier ministre,
que l'on pourrait peut-être qualifier de "politiquement incorrecte".
. .
S. S.-C. - C'est seulement la réponse qui peut l'être
!
F. F.-R. - Il y a tout juste dix ans, dans une interview réalisée
à Madrid pour Politique Internationale, vous disiez : "Je
suis bulgare, je suis né en Bulgarie, j'en ai été
le souverain jusqu' à l'âge de 9 ans et j'aspire à
le redevenir. "Votre démarche actuelle s'inscrit-elle dans
cette logique ?
S. S.-C. - Non, mais ne voyez nulle contradiction dans mes propos.
Cette phrase a été prononcée dans un tout autre contexte,
celui dans lequel j'avais été élevé et pour
lequel j'avais été préparé, alors que le pays
n'était pas encore démocratique. Aujourd'hui, mes électeurs
ont voulu que j'assume le rôle très difficile, ingrat même,
que j'ai actuellement : je m'y soumets avec une totale honnêteté,
une totale franchise et une immense bonne volonté.
(1) En matière
de management, ce délai est généralement considéré
comme étant suffisant pour redresser une entreprise.
(2) Voir le site web
: aresearch.org.
(3) Au ministère
de l'Agriculture et des forêts et à un poste de ministre
sans portefeuille.
(4) Respectivement
aux postes de vice-premier ministre, ministre du Développement
régional et des Travaux publics et de ministre de l'Administration
publique.
(5) Le 1er octobre
2001, le nouveau gouvernement a adopté une stratégie de
réforme du système judiciaire visant à mettre en
place des structures conformes aux normes européennes.
A la même date, il a également lancé un vaste programme
de lutte anti-corruption en quatre
points : création d'un environnement institutionnel et juridique
de nature à réduire la corruption, réforme anti-corruption
dans le monde judiciaire, réduction de la corruption dans l'économie
et coopération anti-corruption entre les institutions gouvernementales.
Des mesures spécifiques sont prévues dans l' administration
des douanes, ainsi qu'en matière de contrôle des finances
publiques et des pouvoirs locaux.
(6) Après une
grave crise politique et financière en 1996, la Bulgarie s'est
dotée, en 1997, d'une "caisse d'émission ", sur
la recommandation des institutions financières internationales.
La monnaie bulgare, d'abord liée au deutschemark, est désormais
rattachée à l'euro. 1 € = 1,955 Lev ; 1 FF = 0,298
Lev.
(7) Accessible en français sur
http://ec.europa.eu
(8) Après avoir
versé un milliard d'euros entre 1990 et 1999 pour le redressement
de la Bulgarie, l'Union européenne a fixé sa contribution
pour les années 2000-2002 à environ 250 millions d'euros
sans compter une aide supplémentaire de 200 millions d'euros pour
la période 2000-2007 affectée au démantèlement
des réacteurs de la centrale nucléaire de Kozloduy ainsi
qu'à d'autres mesures connexes dans le secteur de l' énergie,
gérées principalement par la BERD.
(9) Journal Douma,
cité dans la revue de presse quotidienne de l' ambassade de France
(19 novembre 2001) (www.ambafrance-bg.org).
(10) Depuis l'avènement
du pluralisme politique en Bulgarie en 1989-1990, les principaux partis
politiques ont adopté une couleur emblématique que l'on
retrouve jusque sur les bulletins de vote : le rouge pour les socialistes
(ex-communistes) et le bleu pour les Forces démocratiques unies,
c'est-à-dire les anti-communistes.
(11) Nom du dirigeant
communiste bulgare au pouvoir de 1954 jusqu'à son éviction,
le 9 novembre 1989.
(12) Élu en
remplacement du président Jeliu Jelev, à l'automne 1996,
sous l'étiquette des Forces démocratiques unies au second
tour du scrutin avec 59,73 % des suffrages exprimés (2 502 517
voix). Les élections présidentielles bulgares se sont déroulées
les 11 et 18 novembre 2001. Le candidat du parti socialiste (ex-communiste).
Guéorgui Parvanov, 44 ans, historien de formation, a été
élu au second tour du scrutin avec 54,13 % des suffrages exprimés
(2 043 443 voix).
(13) Le MDL est présent
sur la scène politique bulgare depuis la fin du régime communiste
et siège au Parlement depuis les premières élections
libres de juin 1990. Il représente principalement les minorités
d'origine turque et musulmane de Bulgarie.
Aux élections législatives de juin 2001, il a obtenu 7,45%
des voix, soit 21 sièges. Le MDL a soutenu au premier tour de l'élection
présidentielle Mme Indjova, ancienne premier ministre d'un gouvernement
intérimaire (octobre 1994-janvier 1995), et M. Parvanov, candidat
du PSB, au second tour.
(14) Le gouvernement
a approuvé en novembre un plan d'action par lequel la Bulgarie
s'engage à remplir avant 2004 les critères des accords de
Schengen.
(15) La Bulgarie
a rejoint le FMI le 25 septembre 1990 et a bénéficié
depuis cette date de nombreux crédits. La dernière mission
s'est rendue à Sofia en décembre 2001 pour examiner le programme
économique du gouvernement. Le nouvel accord de crédit relais
avec le FMI a été conclu fin décembre. Cet accord,
qui porte sur deux ans, permettra à la Bulgarie de recevoir 300
millions de dollars.
(16) Le 8 mars 1993,
l'accord d'association de la Bulgarie à la Communauté économique
européenne était signé à Bruxelles (cet accord
entra en vigueur en février 1995). Un accord intérimaire
d'association entra en vigueur le 31 décembre 1993. Le 16 décembre
1995, au Conseil européen de Madrid, la Bulgarie présenta
officiellement sa candidature à l'Union. Le 10 décembre
1999, au Conseil européen d'Helsinki, l'Union européenne
invita officiellement la Bulgarie à entamer des négociations
en vue de son adhésion.
Ce n'est que le 15 février 2000 qu'eut lieu l'ouverture officielle,
à Bruxelles, des négociations d'adhésion de la Bulgarie
à l'Union. Au 31 octobre 2001, 21 chapitres étaient ouverts
et 11 refermés (libre circulation des capitaux, droit des sociétés,
pêche, statistiques, petites et moyennes entreprises, science et
recherche, éducation et formation, culture et audiovisuel, protection
des consommateurs et de la santé, relations extérieures
et politique étrangère et de sécurité commune).
(17) En 2000, la
Russie est restée le premier fournisseur de la Bulgarie avec 24
% du total de ses importations (essentiellement du gaz et du pétrole)
(Allemagne: 13,8 % : France: 4,8 %). Les principaux investisseurs en Bulgarie
étaient, en 2000, l'Allemagne avec 498,2 millions de dollars, suivie
de la Belgique (412,9 millions de dollars) et de l'Italie (374,1 millions
de dollars). La France se place au 12e rang avec 117 millions de dollars.
(18) La France et
la Bulgarie ont célébré, en 1998, le 120e anniversaire
de leurs relations diplomatiques. Les relations franco-bulgares actuelles
sont régies par un Traité d'entente et d'amitié,
signé le 18 février 1992 lors d'une visite à Paris
du président Jelev.
(19) L'adhésion
à part entière de la Bulgarie au mouvement des pays francophones
a eu lieu lors du sommet de l' lle Maurice, le 18 novembre 1993.
(20) D'après
les informations fournies par le secrétariat privé de Siméon
de Saxe-Cobourg, celui-ci a été président de la filiale
espagnole de Thomson Consumer Electronics, CEDOSA, de 1976 à 1989.
(21) La Bulgarie
a signé le Partenariat pour la paix. Elle a présenté
officiellement sa demande d'adhésion à l'Otan le 17 février
1997, mais sa candidature n'a pas été retenue pour faire
partie de la première vague d'adhésion. Lors de la guerre
en Yougoslavie, elle a ouvert son espace aérien à l'Otan
pour ses opérations et a permis le passage sur son territoire de
troupes de la KFOR après un vote de l'Assemblée en mai 1999.
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Mars 2002
Dernière mise à jour le 30
mai 2006
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