« Le paradoxe bulgare »
Article extrait de la Revue "Le Royaliste" -
N° 797 - du 24 juin au 07 juillet 2002 - 3,20 €
Symbolique Politique
Le cas de Siméon II, roi devenu Premier ministre, est tombé
rapidement dans le cours tranquille des choses banales. L'équilibre
subtil qui s'est réalisé en Bulgarie reste cependant d'un
intérêt exceptionnel pour la réflexion sur le Politique,
et tout particulièrement sur la légitimité du pouvoir
et sur la logique des conflits qui l'affectent. Il faut souligner la singularité
de cette situation. Car la transmission paisible des fonctions constitutionnelles
a fait oublier le risque du conflit qui aurait pu surgir entre deux pouvoirs
amenés, par le jeu de la vie politique, à entrer en rivalité
violente.
Pour faire ressortir la logique conflictuelle qui aurait pu s'installer
et se durcir en mai-juin 2001, il paraît intéressant de faire
référence à la théorie du "double pouvoir"
par laquelle certains historiens ont voulu rendre compte des révolutions
modernes et contemporaines. Le signe annonciateur d'une proche révolution
est le conflit qui naît et qui se développe entre le pouvoir
légal exercé par un gouvernement régulièrement
constitué et le pouvoir de fait exprimé par des comités
et des conseils manifestant peu ou prou la volonté populaire.
Trois exemples classiques illustrent ce point :
1/ La Révolution française
Lorsque se développe en 1792 le conflit entre le pouvoir constitutionnel
(le roi, l'Assemblée nationale, régulièrement institués
selon la Constitution de 1791) et le pouvoir des sections parisiennes
et des clubs qui ont leurs relais en province.
2/La Révolution russe
Lorsque, en 1917, se durcit le conflit latent entre le gouvernement
légal issu de la Révolution de février et les soviets
d'ouvriers et de soldats.
3/ La Révolution espagnole
qui s'accomplit au cours de la guerre civile et qui aboutit, en 1937,
à un conflit entre le gouvernement républicain de Madrid
et les groupes d'extrême gauche (marxistes du P.O.U.M ; anarchistes
de la CNT-FAI) qui détiennent de fait une partie du pouvoir civil
et militaire, surtout en Catalogne.
Une solution insurrectionnelle
Dans les trois cas, la solution du conflit est de nature insurrectionnelle,
et c'est le pouvoir de fait qui sort vainqueur de l'épreuve de
force entre les deux premiers cas évoqués :
A Paris, le conflit entre le roi et le peuple révolutionnaire
de Paris aboutît à la prise des Tuileries le 10 août
1792. Puis la Commune insurrectionnelle, qui est toujours un pouvoir de
fait, s'oppose au pouvoir légal de l'Assemblée et provoque
la chute de la Gironde le 31 mai 1793.
A Petrograd, nul ne j'ignore, l'insurrection des soviets entraînés
par le parti bolchevik aboutit en octobre 1917 à la prise du Palais
d'Hiver.
A Barcelone, dans les premiers jours de mai 1937, éclate
l'affrontement armé entre les militants du POUM et de la FAI, d'une
part, et les militants du Parti Communiste et du syndicat communiste UGT
d'autre part. Mais cette fois, c'est le pouvoir légal qui sortira
vainqueur du conflit.
Cette dialectique mériterait d'amples commentaires car la situation
apparente de duel entre les pouvoirs, qui renvoie à la lutte classe
contre classe, tend à faire oublier l'influence de la guerre et,
à l'intérieur du pays, la présence d'un tiers dans
le conflit - le club des Jacobin, le parti bolchevik, le Parti communiste
espagnol. Mais il s'agit ici d'évoquer un schéma relativement
pertinent pour mieux faire ressortir la singularité de la situation
bulgare.
Le paradoxe bulgare
Le succès électoral du roi Siméon II a fait oublier
le caractère périlleux de la démarche, car l'hypothèse
classique du conflit entre deux pouvoirs pouvait être compliquée
par le conflit de deux légitimités.
Double pouvoir, double légitimité
Pour appréhender la complexité de la situation, il importe
de distinguer le pouvoir et la légitimité :
- le pouvoir est ce qui rend possible : ce peut être la mise en
œuvre de la force, selon la loi et (ou) selon le droit ; ce peut
être la mise en œuvre de la violence, par le recours aux armes.
- La légitimité contient la légalité mais
elle se définit plus largement comme capacité à incarner
l'histoire collective et à servir l'intérêt général,
selon le consentement populaire. La légitimité pleine et
entière est historico-juridique, républicaine et démocratique.
L'objectif de l'action politique est de rendre le pouvoir pleinement
légitime, selon la définition complète de la légitimité.
Ce qui est rarement le cas dans l'Europe contemporaine, la Bulgarie offrant
quant à elle une solution inédite qui est le résultat
d'une dynamique politique tout à fait particulière.
Trois périodes doivent à cet égard être distinguées
:
1) Mars-avril 2001 : confrontation de deux légitimité.
La première période s'ouvre avec la décision prise
par le roi de rassembler un mouvement politique en vue des élections
législatives - ce mouvement étant intitulé de façon
significative
Mouvement national Siméon II. L 'homme qui inspire ce rassemblement
se situe clairement dans la continuité de l'histoire nationale
bulgare, selon le principe dynastique de succession.
Il affirme donc la légitimité historique d'un roi chassé
de son royaume par un violence négatrice des règles de l'Etat
de droit.
Face à cette légitimité royale, existe la République
bulgare qui satisfait pleinement au critère de la légalité
et qui répond à deux critères sur trois pour ce qui
concerne la légitimité.
«La République de Bulgarie est un État de droit»
(Article 4-1 de la Constitution) ; cette République se fonde sur
le principe de la souveraineté populaire (article 2) et elle définit
la Bulgarie comme «une république à régime
parlementaire» (article 1) selon un texte constitutionnel
démocratiquement adopté. Si l'historicité de ce régime
est faible, le consentement populaire est avéré et les deux
premiers chefs de l'Etat bulgare ont eu manifestement la volonté
de servir le pays tout entier.
Il était donc logique (sinon normal) que les représentants
de ce régime républicain entreprennent un travail de dénégation
de la légitimité historique du roi Siméon II et tentent
de s'opposer légalement à la constitution du MNSII afin
de priver le roi de la légitimation démocratique qu'il recherchait.
2) Mai-juin 2001 : transposition du conflit possible.
Le conf1it sur la légitimité et les oppositions légales
au MNSII auraient pu tourner à une situation d'affrontement dont
l'histoire offre maints exemples : manifestations de rues et
contre-manifestations accompagnées de violence, chaque protagoniste
s'efforçant de prouver qu'il est victime de l'autre.
Or ce conflit possible entre le pouvoir de la rue et le pouvoir légal
s'est rapidement transformé en compétition sur le terrain
électoral, en raison de la volonté démocratique exprimée
par le roi qui refusait toute dramatisation et par les représentants
de l' Etat.
Ce double choix démocratique a permis le déroulement normal
de la campagne électorale et la transmission paisible du pouvoir
legal, lorsque le président de la République a désigné
Siméon de Saxe-Cobourg au poste de Premier ministre.
3) Juillet-novembre 2001: résolution légale de la question
de la double légitimité
Cette période est celle de l' installation du Premier ministre
dans son rôle, tandis que 1a campagne présidentielle aboutit
à l'élection d'un nouveau président de la République,
situé à gauche - sans qu'il y ait aucun signe de conflit
de pouvoir et de légitimité.
Enseignements
Le paradoxe bulgare aboutit à une répartition subtile des
charges symboliques et à une redéfinition du Politique.
- Quant aux charges symboliques, le chef de l'État est incontesté
dans sa fonction constitutionnelle : il «incarne l'unité
du peuple» (art.92-1). Le roi Siméon incarne, au moins
pour ses électeurs, l'unité de la nation conçue et
vécue selon son identité historique.
- L'idéal républicain transcende la dualité de la
fonction symbolique, ce qui permet aux deux légitimités
de se situer différemment dans la temporalité politique.
Le président de la République incarne l'unité du
peuple pour le présent et le proche avenir : le temps de son quinquennat.
Le roi Siméon II incarne l'unité de la nation dans la longue
durée.
Tous deux se conçoivent avant tout comme serviteurs de l'Etat.
La République ne peut donc plus se définir comme "
absence de roi " mais effectivement comme res publica,
comme Etat de droit englobant la question du régime politique et
celle de la symbolique ; l'unité, dans sa double incarnation n'est
qu'une des modalités du Bien commun qui exige la justice et la
liberté.
Il y a donc dépassement de l'opposition idéologique entre
Monarchie et République, comme en France mais d'une autre manière
:
En 1958, le général de Gaulle sauve la République
pour instaurer une monarchie républicaine, qui donne à la
France l'état dont elle a besoin pour continuer son aventure historique.
La République bulgare accueille quant à elle un roi pour
servir l'État (et sans doute pour renouer le fil de sa propre aventure
historique).
Charles de Gaulle et Siméon de Bulgarie sont tous deux des hommes
d'État qui incarnent la légitimité nationale et qui
bénéficient du consentement populaire. Tous deux ont voulu
prouver leur capacité à servir le pays tout entier pour
que leur légitimité satisfasse au critère du service
effectivement rendu a la collectivité.
Pour Charles de Gaulle, le jugement appartient aux historiens. Pour Siméon
de Bulgarie l'opinion est en train de se faire. Mais il paraît clair
que les processus de légitimation de l'autorité en Bulgarie
ont déjà permis de renforcer la paix civile et de conforter
l'Etat de droit. Or, ce sont là les deux conditions premières
du développement économique et du progrès social.
Bertrand Renouvin
"ROYALISTE"
- bi-mensuel
17, rue des Petits-Champs
75001 - Paris
Tél. 01 42 97 42 57
haut de page
28 juin 2002
Dernière mise à jour le 11
janvier 2005
|