|
Accueil du site
|
Bulgarie,
le plus paisible des pays balkaniques
Un miracle occulté
article paru dans Le Figaro le 09 février 2002
Par Bertrand Renouvin *
Aussi sûrement que l'Angleterre est une île, la Bulgarie
est en Europe. Ce pays plus que millénaire figure parmi ses nations
fondatrices, même si sa participation à l'histoire de notre
continent nous est moins familière que celle de l'Angleterre ou
de la Pologne. Cette vision partielle de la civilisation européenne
relègue l'héritage de Byzance et l'actuelle chrétienté
orthodoxe dans une sorte de bazar oriental. On y renvoie d'autant plus
volontiers la Bulgarie que cette nation vénérable a été
longtemps englobée dans le monde ottoman, sans perdre pour autant
sa religion et sa langue, fidèles gardiennes d'une mémoire
vivante et riche d'avenir.
De fait, le réveil des nations serbe, grecque, bulgare et roumaine
au 19e siècle suscita l'enthousiasme d'innombrables patriotes français
et anglais, plus attentifs que les européistes d'aujourd'hui au
nouveau cours de l'histoire européenne. On songe à Byron,
mort à Missolonghi, et à Lamartine qui habitat Plovdiv.
On ignore trop souvent que les banquiers et les industriels de l'Ouest
européen ap portèrent leur contribution financière
et technique au développement de l'Europe centrale et orientale
et que les ingénieurs français ont laissé d'aussi
bons souvenirs que nos diplomates et nos poètes.
Dans la représentation de l'Europe, l'oubli de la Bulgarie est
un phénomène récent. Il tient pour partie à
l'enfermement de ce pays et de son peuple dans le système soviétique
et, après le mouvement de libération de 1990, au désintérêt
rapide des médias et des intellectuels anticommunistes pour les
nations de l'Est. Certes, les diplomates français ont continué
à remplir leur mission avec une obstination fructueuse mais c'est
la guerre civile en Yougoslavie qui a concentré toute l'attention
au cours de la précédente décennie. Faut-il en conclure
que les Bulgares, comme tous les peuples heureux, n'auraient pas d'histoire
?
Cette fausse impression tient à la distance croissante qui sépare
l'intérêt pour un pays et ses attraits médiatiques.
L'histoire de la Bulgarie post-communiste ne permet pas une mise en scène
efficace, les malheurs de son peuple sont trop ordinaires pour entrer
en concurrence, sur le marché de la compassion, avec ceux des Albanais
et des Afghans, lesquels sont ou seront d'ailleurs bientôt abandonnés
à leur triste sort, comme les Roumains quelques mois après
la chute du tyran local.
En juin dernier, des reportages hâtifs et des commentaires malveillants
marquèrent la victoire électorale du mouvement animé
par Siméon II et sa nomination au poste de premier ministre. Mais
l'élection d'un socialiste à la présidence de la
République en novembre 2001 fut à peine signalée.
Les motifs du silence qui entoure la Bulgarie sont faciles à deviner.
Pas de participation aux récents conflits balkaniques, dans ce
pays qui jouxte la Serbie et la Macédoine. Pas de guerre civile,
alors qu'il existe au sein du peuple bulgare une forte composante turcophone
et musulmane. Pas de crise institutionnelle malgré le conflit qui
devrait logiquement éclater entre un premier ministre qui affirme
être roi, et un président de la République issu de
la gauche. Double légitimité, double pouvoir, opposition
idéologique : ces dialectiques engendrent habituellement des coups
d'Etat et des révolutions.
Et pourtant, Sofia est la plus paisible de toutes les capitales balkaniques.
Cela tient à la sagesse des autorités bulgares qui surent
préserver leur pays des conséquences de l'éclatement
de la Yougoslavie. Devenu premier ministre, le roi Siméon a repris
et conforté cette politique de paix d'autant plus nettement que
la guerre civile menaçait, lorsqu'il arriva aux affaires, d'embraser
la Macédoine. Il est difficile d'administrer la preuve de cette
action positive, car l'oeuvre de paix est beaucoup plus discrète
que les agissements belliqueux. Mais on peut imaginer les catastrophes
qu'aurait déclenchées un aventurier nationaliste appelant
le peuple bulgare à manifester sa solidarité active avec
les Slaves de Macédoine et désignant les citoyens musulmans
de Bulgarie comme boucs émissaires...
Alors que l'extrême droite xénophobe et antisémite
a montré sa puissance lors des dernières élections
roumaines, alors que la République fédérale de Yougoslavie
vient seulement de se libérer du nationalisme ethnique, la paix
civile en Bulgarie semble relever du miracle. Elle tient à la volonté
des hommes d'Etat et il n'est pas nécessaire d'être royaliste
pour observer que Siméon II bénéficie de la légitimité
démocratique, du pouvoir symbolique et de l'expérience internationale
qui lui permettent de conforter la bonne entente entre les groupes culturels
bulgares (par exemple en nommant des ministres turcophones) et de développer
de bonnes relations avec les pays voisins notamment la Turquie.
Une paix durable suppose le concours de nations historiques. La Serbie
est indispensable, mais la Bulgarie ne saurait être oubliée.
Sa position stratégique sur la route d'Istanbul et ses relations
avec la Russie comme avec l'Europe danubienne font de cette jeune République
gouvernée par un roi un pays dont le rôle est et restera
décisif pour l'équilibre géopolitique du Sud-Est
européen.
Rien n'est encore acquis. Toute nation est fragile, tant qu'une partie
de sa population souffre du froid et de la faim - mais aussi d'un sentiment
d'abandon que n'effacent pas les promesses de l'élargissement de
l'Union européenne. De même que l'amitié franco-roumaine
n'est pas déterminée par l'étiquette politique du
président Iliescu, le renforcement de la coopération culturelle
et économique avec la Bulgarie francophile et francophone n'est
pas affaire d'opinion mais doit devenir l'expression d'une volonté
collective : celle de concevoir le développement de l'Europe pour
l'ensemble des peuples européens.
Bertrand Renouvin
* Ancien membre du Conseil économique et social, auteur de deux rapports
sur les relations entre la France et l'Est européen.
juin 2002
haut de page
Dernière mise à jour le 11
janvier 2005 |